A Ui-iKt^i
-" Là. preuve, camarade I
— Cest qu'en nie bousculant pour la secondsans me regarder, pour la seconde fois il m'a jeté « Hé ! prends garde, mal pondu ! » C'est son n; probable... Je là lui ferai rentrer quelque Jour gorge.
Chevillât et Bouton — celui-ci complètement s'amusaient de la cofère de Marc'neno:
Mirador seul ne riait pas. Il réâéchis découvrait pas encore la vérité parmi ces rensc si étranges. Mais ce qui apparaissait clairement, la rue des Peupliers cachait le repaire d'une bande, cett« bande était composée de nîaJîaiteurs qui avo'é tenté de Tassassincr... que ces apaches obéissaient- i' ^. chef... et que ce chef ét-ait Coribasse...
— Mes amis, dit-U, vous n'avez pa^ perdu votre ter-i::avant huit jours, nous saurons où se coche le f an. : ingénieur. .
Renaud venait d'entrer et il entendit ces derniers r: • Il appuya doucement la main sur l'épaule de l'oiflc: et dit, graVement r
— Pendant que vous cherchiez Coribasse, moi, je cherchais Modeste et Valentine.
— Eh bien ?...
— Perdues ! Elles sont perdues ! Pauvres enfants !
Et 11 tomba, accablé, dans un fauteuil, les yeux cachés dans ssà mains.
Elles étalent parties de l'hôtel de la, rue de Lan pauvTCd hardes sous le bras.
Ei4e>3 étaient parties, le désespoir au cœur, accablée, le découragement.
Elles voyaient devÊUit elles le vide, l'inutilité de leu: efforts, partout des visctges ennemis ou qui, sous^ une a parente cordialité, lorsque c'étaient des hommes, dis mulaient des pensées de débauche avec îenvie de proûtc pour leur plaisir, de cette détresse lamentable. .
La lourde montée du Calvsire recommença. i
Qui dénombrera la cohorte des pauvres filles qui, chaqcjl année, dans Paris, se trouvent aux prises avec les mèmci misères, avec les mêmes dangers ?
Et qui troLMfent la chute, au bout de ces dangers et di CB& misères 1
PiO-foià, de grand matic, quand elles e2plorai«nt P»
tA DÉTRESSE D'UNK MÊRl 163
elles Avaient îiricontré Tannéo dis-^ômlnée flea balayeurs? et des balayeuses des rues. Ah ! ceux-là, celles-là, gagnaient, en somme leur vk... Un jour, elles interrogèrent une femme... Comment faire pour arriver ? La femme répondit :
— Faites une demande. On cherchera qui vous êtes. Si l'enquôte est favorable, vous prendrez date, à la suite des autres... Il doit bien y avoir trois ou quatre mille comme vous qui passeront avant vous, à moins que vous n'ayez des protections.
Elles soupirèrent. Depuis longtemps elles s^i'aîent mortes quand leur tour serait venu.
Dos économistes de talent, dont la pitié s'est émue, ont ch?5rché à dî^couvrir un gagne-pain immédiat pour la femme en peine de vivre. Ils n'en ont pas trouvé. Que de suicides inconnus et inexpliqués pour une mort ï^us émouvante, plus retentissante, et qui soulèvera par hasard un ccin du voile qui cache tant de pleurs !... Il y a bien la chance... La cha.nce existe, mais si capricieuse... Et ce sont celle? qui l'attendent, qui l'espèrent, q«ii no ratt^ignent jamais. Autre^ment, oe ne serait plus 'la chance, si quelque calcul de probabilité p&uvait établir ub espoir de l'avenir.
Elles étaient si bien prêtes à tout travail et si laborieuses ! Modeste et Valentine étaient donc parties ce jour-là — qui allait être ai triste pour elles — avec l'intention de s'adresser, en dernier ressort, aux œuvres d'assistance. Si, dans l'une de ces œuvres, elles pouvaient trouver un peu de travail et quelques jours de répit, elles finiraient peut-être par entrer comme employées d*ns une banque, après examen et après concours, au Crédit foficier par exemple, où le stage est d'un an, mais où les journées de travail effectif sont payées trois fra-nw ; ou au Comptoir d'escompte, qiri donne jusqu'à ciiaq fran(^ à ses employées au bout de deux ans d'augmentatîoiàs successives ; ou à la Société générale, qui emploie six cents femmes ; ou au Crédit lyonnais, dont le travail, très dur, ne les effrayait pas, mais où il fallait être recommandé autant qu'à la Bnnque de France. Elles s'étaient adrcf^sées une fois à l'Office du travail féminin et on leur avait donné de l'espoir !,.. Oh ! on leur donnait de l'espoir partout I... Quelle était la maison dont on les eût repoussée^, si douces, si tendres, si pressantes et jolies !... Valentine s'était fait inscrire à l'Ecole professionnelle de broderif* où les emplois de maîtresse brodeuse sont obtenus au concours, donnant de i.8<)0 à 2.600 d'appointements. Modeste n'avait pu foire la même demande, car il fallait être Française et elle était 4' Alsace.
Maifitenani «(T]*«1I«8 commençaient à mieux connaîtra
Paris, depuis que de leurs petits pieds fatigués elles erj» battaient sans cesse le dur pavé, du matin au soir, elles avaient appris bien des choses. Elles savaient qup depuis quelques années un grand mouvement de charité et de pitié avait présidé à la fondation de maisons de refuge, pendant- queues sociétés philanthropiques créaient des bâtiments meublés destinés aux femmes seules, secours inestimable aux timides, aux désespérées... Là, pour peu de chose, elles auraient pu vivre... et attendre !... Mais ce peu de chose, c'était quelque chose, et encore fallait-il l'avoir I... Elles n'avaient plus rien...
Les refuges contre le vice parisien, combien peu il y en avait î Et que leur offraient-ils ? Certes, la paix, l'honnêteté, la santé ! Mais pour le gîte et la nourriture, il fallait toujours une pension, si modique qu'elle fût.
On ne les recevrait pas pour rien. "Et c'était de là qu'elles partaient, de rien ! Œuvres des maisons de famille -pour jeunes filles isolées ! Elles soupiraient en lisant cela. C'eût été un coin du paradis après tant de secousses. Comme on devait y dormir tranquilles, y être heureuses I Quelle douce intimité, derrière ces sortes de family houses, où tout disait la propreté, la régularité, la simplicité confortable, où il y avait des sourires de femmes prêtes à vous accueillir et'où Ton retrouverait, chaque soir, les mêmes visages amis, après la longue journée de travail.
Il existait une dizaine de ces maisons.
Il en eût fallu cent !
Pour cent miHe jeunes filles à loger dans la situation lamentable et vraie de nos deux héroïnes, il n'y a pas dans Paris, pour les recevoir, mille lits honnêtes...'
Il ne faut pas toujours injurier celles qui ont faibli...
Et l'on a sanctifié des femmes qui ne valaient pas celles qui ont pu résister.
Toutes les œuvres d'assistance auxquelles elles s'adressèrent étaient dans l'impossibilité de les aider régulièrement. Leur aide ne fut que passagère. On leur donna à manger. Ce fut tout. Les lits étaient pris. Par qui ? Presque partout, par les misérables qui se font une profession de vivre de la bienfaisance publique ou privée. Car, il faut bien le dire, en dehors des vrais malheureux, il y a les malheureux de métier. Ceux-ci prennent la place de ceuxlà !.., Elles y trouvèrent, du moins, du travail jusqu'au soir ; Ift soir, elles durent partir... Elles n'avaient toujours pas uiV-^iOu... Leur travail' avait payé leurs deux repas... La nuit tembapt... Paris redevenait joyeux et ne^songeait plus qu'à l'amour... Lî^e des patronness>es leur avait donné des chaussures à moitié neuves, une jupe et un corsage. Elles se virent par hasard dans la glace d'une devanture de magasin et ee. souiireiU avec mélancolie... Depuis lonf-
^'temps elles n'avaient été aussi belles... La soirée était douce... Comment passeraient-elles la nuit ?...
— Il me semble que nos malheurs sont près de finir, dit 'Modeste... C'est drôle et pourtant jamais nous n'avons été isi bas...
— J'ai la môme pensée, dit Valentine... Voilà qui est -étrange.
— Qu'est-ce qui va nous arriver ?
— Pourvu que ce ne soit pas une nouvelle catastrophe... Elles marchaient l'une près de l'autre, se tenant par le
bras, les pauvrettes, par habitude et par peur d'être séparées. Paris était joyeux, grouillant, amoureux autour d'elles... Et elles ressentirent peut-être cette électricité de l'amour, et elles étaient bien faites pour donner le bonheur à ceux qui les choisiraient, car ce fut du fond de leur cœur une pensée de tendresse qui monta dans leur misère présente.
Une pensée que chacune d'elles form.ula de la môme façon :
— Tu l'aimes et voilà ce qui te rend courageuse 1 disait Modeste.
— Tu l'aimes... toi aussi, et voilà pourquoi nous combattons.
Mais les yeux de Modeste s'attristèrent.
— Tu l'aimes et il t'aimera... Moi, j'aime sans espoir... Alors, c'est la vie sans but. Pendant combien de temps conserverai-je le courage de lutter, puisque, au bout de la lutte, je n'aurai ni espoir ni bonheur...
C'était la première parole grave qui tombait de ces lèvres d'enfant.
Elles restèrent silencieuses. Reposées par une journée de tranquille travail à la Maison de refuge, elles allaient un peu au hasard. La nuit était tout à fait venue.
— Il faut aller nous coucher... Demain, tu verras, ce sera du soleil dans notre vie.
— Nous coucher, je veux bien... mais où
— Bast ! dit Valentine avec bra,voure. A l'asile de nuit, simplement.
Modeste frissonna, dans sa distinction intime de femme. Oui, voilà où elles en étaient réduites : l'asile des gueux I
— Nous pouvons dormir trois nuits dans le même asile... c'est le règlement. Et même y trouver une bonne soupe le matin, avant d'être mises dehors, et une autre bonne soupe, le soir, lorsque nous rentrerons. Dans l'intervalle, ainsi réconfortées, rous chercherons, et tu verras-, je suis sûre, tlte fc»s, nons trouverons...
^ — DépéchoBs-nous, les asiles ferment à neuf heures. ' Le hasard de leurs courses les avait amenées boulevard ■Je Vaugirard.
166 LA DÉTRESSE D'L^I: TvîÈRE
Là, une œuvre de l'bospîtaHté de nuit. heures, fermée à neuf heures.
Il était près de oeuf heures. Peut-être même sonnées. ,
Deux gardiens de la paix se promenaient lenten ie trottoir den face.
Elles sonnèrent, timidement. On ne répondit pas tout de suite. Elles sonnèrent une seconde fois, en échangeant, sans un mot, un regard navré. '
Du bruit. Des pas, la port*'' ^v.nvr^ " <5.tnif -forinnc. t^ùh^ heures sonnaient.
Une voix dit :
— Paraît que vous attendiez la dernière minute ?... *— Avez-vous encore de la place po'jr nous, ce soir?
— Entrez, on va voir...
Elles passèrent sous la lanterne rouilîée, pénétrèrent daos un couloir, où elles se \irent en compagnie d'une vingtaine de femm.es. en quête d'un lit, comme elles-mêmes, épaves de toutes les vies, de toutes les malechances et de toutes les misères, les unes vêtues de robes fanées et prétentieuses, les autres sales, d'autres simples et propres, tout« fatiguées et tristes.
Dans le couloir, avant de permettre l'entrée définitive,^ l'entrée dans ce paradis d'une nuit une employée deman-' dâit, interrogeant chaque visiteuse :
— Combien de nuits ? Vous savez q qu'à trois ?
Deux furent renvoyées. On manquait de lits.
— C'est la première fois ni.f^ nnu* ve-nn-nz '■ rlîf ATnr^atiti^ .
Ne nous renvoyez pas.
— Passez !
Elles étaient sauvées. Elles ne couchèrent pas dehors, aux prises avec toutes les rencontres, en butte à toute^i les rafles de la police.
Au fond de la cx)ur, le contrôle. Il fallait bien vérifier si Ton ne se trouvait pas en présence d'habituées, volant par métier la place des autres. Et l'on y recevait le numérq d'ordre qui permettait d'entrer dans le dortoir, après une visite au lavabo, à la douche et à la salle où se désinfectaient les vêtements. Enfin, le dortoir 1! Le dortoir divisé en deux dans sa longueur, coupé de lits c^'te à côte, chautîé par un grand poêle au milieu, avec un tonneau plein d'eau autour duquel pendaient de petits tuyaux en os- qui servaient à boire par aspiration. .Les lits en bois, étaient gardas de matelas, traversins et oreillers en varech, ie gros draps et de sombres couverture^, il y avait plusieurs dortoirs de ce genre, au mur desquels "était accroché, jadis, un crucifix, coœjiie pour rappeler aux hommes qui souffraient le ROTUvenlr d*» celui qui avait souffert pour It^
LA DETRESSE D UNE MiiRE 10/
ommea. Oc a enlevé le crucifix dans quelques maison».
! y a laissé !a. misère.
lit le coucher, on distribua quelque nourriture de la pour celles qui en voulaient, du pain et une saucisse jui d'autres, même un peu de vin.
Modeste et Valentine n'avaient pas faim. Elles étaient aortes de fatigue.
Aussitôt dans leur lit — elles avaient des lits voisins — elles s'endormirent.
Elles dorfiiirent jusqu'au réveil du lendemain, à six heures ; firent leur toilette, profitèrent du déjeuner sommaire qui leur fut donné, et se dirigèrent vers les Halles.
C'était une idée de Modeste. Il y avait tant d'og^tatioa autour des Halles, tant de travail, tant de fièvre ! H leur arriverait bien quelque aubaine. Elles rôdèrent autour des étalages et, en fin de compte, rabrouées ici, recueillies là, injuriées aussi, elles avaient gagné deux ou trois francs à 1 fin de la journée et elles avaient mangé.
— Nous avons encore deux nuits boulevard de Vauglrard. Allons nous coucher et gardons notre argent. Deux journées comme celle-ci et nous pourrons aller vivre et habiter au refuge de la rue Guy-Patin... Et là, on nous prucurora de l'ouvrage... on me Ta dit...
— Puisque nous sommes riches, allons prendre le tranri... Se tenant par le bras, elles suivirent la rue des Halles
jusqu'au boulevard de Sébastopol. Il était huit heures. L^. temps qui s'était maintenu au beau dans le courant de la journée avait changé brusquement. Une pluie fine et froide tombait. Elles étaient sans parapluie. Elles se réfugièrent sous une porte cochère, attendirent et. la pluie ne cessant pas, reprirent leur chemin. L'heure s'écoulait et elles avaient peur de manquer l'entrée de l'asile. Le boulevard ;ait presque désert. Les passants se hâtaient pour éviter ondée. Beaucoup, surpris comme elles, avaient été cheriier refuge sous le porche du théâtre du Chatelet. Au moment où elles arrivèrent sur le quai, elles entendirent un bruit de pas précipités, puis des cris aigus, des appels, des coups de sifflet, toute une débandade, çà et là, des femmes qui s'enfuyaient, qui protestaient, qui demandaient protection à des hommes.
Valentine et Modeste regardèrent.
Elles étaient innocentes. Elles ne connaissaient pas certainy petits drames odieux des grandes villes, ces coups de nlot du service des mœurs.
Brutalement, les filles étaient empofgnées par des hoL'irnes et emmenées, malgré leur résistance, malgré leurs injures et les coups qu'elles donnaient.
— Que se passe-t-il donc ? demanda Modeste.
Eiie n'eut pas le temps de s'en rendro compte. EUg g€
168 LA DETHESSE D'UNE MÎRE
sentit saisir eiie-méme par !■ bras, se retouina et vit un homme qui, de l'autre main, serrait le bras de Valentine et essayait de les entraîner toutes deux.
— Qu'est-ce que vous voulez, monsieur ?
— VeneZ; mes belles, suivez-moi... Vous vous expliquerez, au poste...
— Nous n'avons rien fait, monsieur, et nous sommes d'honnêtes filles... Nous ne vous suivrons pas... Laissez nous !...
Elles se débattirent furieusement. L'agent serra plus fort. Elles crièrent :
— Au secours ! au secours !
Un homme passa, s'arrêta auprès de ce groupe et se mil. à ricaner.
— Hé ! hé . on devait vous pincer tôt ou tard, mes belles... Je vous connais !...
Elles regardèrent cet homme et frémirent en le reconnaissant.
C'était le placeur Matagrin... Elles se virent perdues... Il se vengeait ou bien suivait à la lettre le plan qu'il s'était tracé, celui de réduire les jeunes filles à la misère, d'aide?à leur chute, de pousser à leur dégradation... Heure paiheure elles avaient été surveillées depuis leur départ de la rue de Lancry. Elles se croyaient libres. Elles étaient esclaves.
— Je les connais, dit l'homme... Voleuses et vagabondes... Il donna sa carte à l'agent et ajouta :
— Si vous avez besoin de renseignements, venez me voir, je suis là pour un coup.
Il s'éloigna en continuant de rire, avec un regard cruel sur les pauvrettes.
Oui, perdues, bien perdues...
Pourtant, elles résistaient encore, et de toutes leurs forces, avec une rage que centuplait leur épouvante des cho ses inconnues et terribles quelles prévoyaient d'instinct Un attroupement se forme sous la pluie. Des gens ont pitié. D'autres rient.
Tout à coup, une automobile file le long du trottoir dans la direction du quai.
Valentine a vu, sous la lueur du bec de gaz, l'homme quî s'y trouve... elle a reconnu, dans cette vision qui fut rapide comme un éclair, ee visage énergique mais triste, pâli, et soucieux... le visage de celui à qui elle pense, dans le secret de son cœur... dont le souvenir la soutient et la réconforte parmi tant de déboires...
Un cri strident, déchirant :
— Renaud ! Au secours, Renaud !
En même temps, elle se tord sous le poignet de l'ageat, entre les mains duquel elle laisse un lambeau de vètemenu
LA DÉTRESSE I)'U\E ^rt:RE IGO
Elle lui échappe, dans cet effort, et croit que Modeste s*est délivrée également.
— Viens, Modeste, viens, fuyons... Renaud nous sauvera. Elle s'est jetée au travers de la foule qui s'entr'ouvre,
avec des quo'libets, avec des mots cyniques, pour la laisser passer, car, malgré tout, c'est plutôt à elle qu'à lapolicequ'on prêterait main-forte... Elle disparaît au loin, courant après l'autOivmais d'autres voitures s'interposent... Elle court, pourtant, au risque cent fois de se faire écraser, elle court, sans cesser de répéter :
— Viens, Modeste... Viens, ne me quitte pas !...
Et lorsque, au coin de la rue du Louvre, elle s'arrête, n'en pouvant plus, sans plus d'espoir, elle se retourne, elle cherche des yeux Modeste, elle revient sur ses pas, elle appelle, elle se lamente, elle sanglote et va tomber, évanouie à demi, sur un banc du quai... criant, éperdue, folle :
— Modeste ! Modeste !
Mais Modeste est restée entre les mains de la police des mœurs.
Elles sont séparées !1...
Los agents ont fait une rafle d'une dizaine de femmes, que l'on enta.sse au poste de la rue des Prouvaires. C'est là qu'elles vont passer la nuit, en attendant la voiture cellulaire qui, le lendemain matin, les emmènera au Dépôt. Un court interrogatoire devant l'officier de paix, qui vient à minuit. Des réponses grotesques, des rires hystériques, des réclamations violentes, de véhémentes protestations. C'est toujours la même comédie. Au poste des Prouvaires on est habitué à ces répliques.
Modeste, assise sur un banc, voit ces choses, entend ces paroles, sans se rendre compte de la réalité. On ne la re- , tiendra pas, voilà ce qu'elle se dit. Il lui suffira de déclarer qu'elle est innocente. Elle s'aperçoit qu'elle est la risée des autres. Elle pleure. D'odieuses allusions effleurent son âme et souillent son esprit. Elle s'en effraye. Vraiment, elle a hâte d'être interrogée à son tour, afin d'être libre et de retrouver Valentine. Car, pour elle, cela ne fait aucun doute, Valentine doit être là, dans la rue, qui guette sa sortie. Modeste en est tellement sûre que l'idée ne lui vient même pas qu'une séparation soit possible... Séparées? Vivre loin l'une de l'autre ? Ne plus se voir ? Ne plus souffrir ensemble ? Allons donc !
Enfin, on l'appelle... Elle se lève... elle s'avance avec un sourire...
— Vous, la fille ? Votre nom ? Où demeurez-vous ? Vos moyens d'existence ?
Et la voilà du même coup replongée dans l'abîme... C'est pourtant bien simple, ce qu'on lui demande... mais, que peut-elle répondre ?
L'agent qui Ta arrêtéa, un petit rour sembip très fier de ^a besogne "^ ÎOificier de paix, niurinure queiq^i
— Ah ! bien, ça sLniplifie les ci Et se tournant vers -\M'.>dest-e •
— Qu'attendez-vous pour répoiiujr n'est pas cutiiiïiOde ?
Quel nom donnera-t-elle ? Le vrai oo - .... ;. .-
elle Qoù elle vient?... Et si elle jette au ha?; rd un village ou une ville... on finira bien vite' par <=' n . - \ lir qu'elle a menti... Et ce n'est pas tout.;. Cet hoR: voir où
elle demeurait... Il fallait dire qu'elle i. , ..e domi>
cile et que le dernier toit qui l'avaii ahiiiée eiait celui d un asile de nuit, le toit des miséreux, des Uiendiants, des %'agabonds... Et ce n'est pas tout... Cet homme voulait savoir entin quels étaient le.s moyens d'existence ^^ la pauvre fille... Hélas î ce n'était pas ce quelle faisait pour vivre qu'il fallait lui demander, mais comment elle faisnit pour ne pas mourir... Que répondre ?... La croira-t-on si elle raconte les navrantes misères de son séjour depuis 1 arrrv'ée à Paris ?... Est-ce qu'on ajoiilera foi h. ses paroles lorsqu'elle dira ses efforts inutiles pour trouver n importe quel travail, si humble qu'il fût V... Et nétail-elle pas, vraiment, en état de vagabondage, puisqu'elle n'avait plus un toit pour s'abriter ?... Puis, même si elle trouvai^ une explication à tout cela, resterait 1 accusation de Matagrin... Une voleuse ! Eh 1 eh ! en effet, cela simplifiait bien des chosea «t son comptée était bon ! ""-
— Voulez-vous répon ire. oui ou non ? disait î'offlcîer de paix qui s'énervait.
— Je m'appelle Loui m-...
.Te ne suis pas Française, mais Al><tcieuiie.,. Je ne vous dirai rien de ma famille parce que je ne veux pas qu'on m'y renvoie...
— Naturellement... Je ' : ^intienne.
— Je suis à Pari? depuis peu d*y chercher du travail...
— Vous appelez ça du tjAvs'' " " -n narquois...
Modeste releva sur lui se.* ^ ,•«.,- « .i^ lierres — qui aimaient tant à rire — et qui,''â ceiîe' heure, étaient emplis d'une infinie tristesse... emplis d'épouvante aus-st..
Elle ne comprit pas ce qu'on voulait dire et elle reprit, doucement : ■ '
— Oui, monsieur, du travail... Jr travailler Et le ^prai- bipr;. hif-n 'jn p-'. ^
paraît ij; du moin
i.v UiTRIiSSE D'UNE ML-, Il [
adressée a toutes ieà maisoni^... de commerce, de fabriques, d'indiiçtricâ diverses... Je n'ai pas eu de chance... je vou ^ jure.. ] ré rue de Lancry, où l'on vous dira ce qua
j'ai S'M.. , à cause d'un homme qui me poursuit
de ses j-mm .-,.,ti.,tis infâmes...
Elle s'arrêta encore. Urie fusée de rires cyniques, venant du groupe des Mlles, partait derrière elle. L'agent aussi riait. L'offîrier de paix restait grave...
On entendit un mot, qui courut parmi les fillea :
— Oh I la vierge l
— Â cause de est homme, j'ai quitté Thôtel... Je n'avai plus d'argent... nous avons couché, mon amie et moi, <i l'asiie... Aujourd'hui, ^ous avons gagné un peu d'argeni. aux Halles. Et pour garder ces quelques sous, nous retour nions coucher à l'Hospitalité de nuit, boulevard de Vaug! rard, lorsqu'on nous a arrêtées... Je suis très malheureuse monsieur, dit-elle les yeux humides, avec une suppliant - ;[ouceur... Est-ce donc un crime?... Mettez-pioi à i'épreuv( faites de moi une employée, une servante, une baiayeus» , n'importe quoi, pourvu que ce soit honnête... Vous me ji. gérez...
Une nouvelle fusée de rires,...
— Et puis, monsieur, de gVâce... par pitié... fit-elle pltb bas... ne me laissez pas auprès de ces malheureuses fen: mes... Elles me font peur...
L'officier de paix hésitait, impressionné. H appela d'un ^este le petit agent roux, lo questionna longuement, à voixbasse... Modeste n'tntendlt que les mots de la fin :
— Vous êtes bien sur ?... Vous l'avez prise 'sur le fait r
— Parfaitement sûr 1...
— Alors, au dépôt... Je m'en lave les mains... Mais, sapristi ! en voilà une qui trompe bien son monde I... On lui donnerait le bon Dieu sans confession !
Ce fut une nuit odieuse,- une nuit de cauchemars. Blotti sur un banc, contre le mur, parmi les créatures avilies qui l'injuriaient ou l'excitaient à la révolte, elle se sentait devenir folle. Non, c'était vraiment trop de misères... Les heures furent longues comme des sièck-3... Elle finit pas s'isoler à ce point qu'elle n'entendit plus rien de ce que l'on disait autour d'elle... Quelques-unes venaient parfoi» la secouer... rudement par le bras, en riant, l'excitant à chanter, avec elles, quelque refrain en vogue...
Elle n'y prenait r'33 f^crdc. Elle était endolorie. Elle était ;?^bsente. '"}.. ,
L^s autres f(nu dormir jusqu'au matîu.
Au matin, elles furent euipilées dans le panier à salade arrêté devant la oost?.
Modo8k - yeuil, hésitait, biéme, ioa yeuÂ
âévroax.
i?2 LA DÉTRE3SE d'uNE MÈRE
Elle avait trop pleuré. Elle ne pleurait plus.
— Eh bien, ma fille ? A votre tour î Allez, ça n'est pas la mer à boire...
Elle se laissait conduire, tirer, pousser, sans réfléchir maintenant à ce qui lui arrivait. Elle s'abandonnait à la fatalité, se disant que toute supplication serait inutile. La perte de Valentine avait été le dernier coup. En ces graves minutes de complet accablement, elle était prête à tous les désespoirs. Certes, elle se reprendrait quelque jour, bientôt, mais, si elle avait été abandonnée à elle-même, la mort eût été le refuge où elle eût cherché le grand repos, Toubli de toutes ses détresses.
Parmi les filles, ses compagnes, la plupart avaient fait déjà le même chemin. Elles acceptaient la corvée en riant, deux ou trois seulement paraissaient émues, les plus jeunes, et d'instinct celles-là se rapprochaient de Modeste, attirées par sa douceur, par son silence, comprenant peutêtre que l'enfant innocente n'était pas de leur monde, allant chercher auprès d'elle un peu d'air pur, un peu de partum.
L'une murmura, à l'oreille de Modeste :
— N'ayez pas peur. Si vous n'avez rien fait, on ne vous retiendra pas.
— Pourquoi m'a-t-on prise ?
— C'est les mœurs... C'est pas rare qu'ils fassent des gaffes ! Si vous connaissez quelqu'un, faites-vous réclamer... Ça sera facile...
— Je ne connais personne...
— Personne du tout ?
— Personne qui s'intéresse à moi...
— Vous n'avez jamais eu d'amant?
— Jamais !! fit Modeste...
— Ah ! ma petite !... dit sa voisine... C'est pas croyable que des choses comme ça se fassent...
Il y eut des murmures.. Des paroles coururent, dites à voix basse !... Celles qui étaient là se rappelèrent leur jeunesse et les rêves d'autrefois... et les souvenirs si purs... on n'osa plus plaisanter ni rire... Dans quelques regards, il y eut de la pitié et de la colère !
C'est qu'elles n'étaient là que quelques-unes.
L'aventure commune de cette nuit les rapprochait, faisait entre elles une sorte d'intimité.
Mais la voiture s'arrêta au Dépôt... versa son contenu dans l'épouvantable cage où déjà grouillait tout un bétail humain... Vaste salle mal éclairée par des soupiraux grillés, dont le plafond noirci était soutenu par d'ériûimeô piliers. C'était le quartier des femmes...
Quand elles entrèrent, des cris, des chants, des hurlements les accueillirent.
La plupart firent chorus avec les autres.
LA bETlttiiiUi D'UèiE MERE 173
Modeste crut qu'elle pénétrait dans l'un des cercles tragiques de l'enfer.
Et sur la muraille, triste ironie, un écriteau inutile et grotesque rappelait :