‹ La deuxième armée de la LoireChapitre 198 sur 302 · JANVIER. BATAILLE DU MANS · texte numérisé non relu

JANVIER. BATAILLE DU MANS

Le général en chef, sentant qu'il fallait stimuler le zèle et l'énergie de tous, parcourut le 1 1 au matin le front des troupes depuis les Tuileries, par le Tertre-Rouge et les hauteurs de Changé, jusqu'à celles d'Yvré-l'Évéque, s'assurant que les dispositions étaient bien prises, et annonçant qu'il venait d'obtenir du ministre le droit de récompenser sur le champ de bataille tous les dévouements, comme aussi de réprimer avec la dernière rigueur toutes les défaillances ' .

La neige, qui couvrait le sol sur une grande épaisseur, avait cessé de tomber; le temps était froid, l'atmosphère complètement dégagé ; on pouvait suivre au loin les divers mouvements qu'allait entraîner la bataille. Soldats et officiers, pressentant la gravité de la situation, mais convaincus de la nécessité de combattre, étaient pleins de confiance.

Dans la matinée, la 1" division du 21" corps, poursuivie avec tant d'acharnement la veille, ne fut d'abord que faiblement attaquée. Ce ne fut que dans l'après-midi que l'ennemi, qui avait traversé l'Huisne à Gonnerré, assailHt un bataillon du 58* de ligne qu'il força à la retraite, pour marcher sur Montfort et Pont-de-Gennes. Le généralJaurès se portant lui-même en avant avec une compagnie de fusiliers marins, trois compagnies du 94* et trois compagnies de marins, refoula les Allemands, malgré une vive fusillade qui nous coûta sept hommes tués et cinquante blessés.

* Voir la note 27 bis.

Cette action vigoureuse assurait la défense de Pont-de-

Gennes.

Pendant ce temps, l'attaque se prononçait à droite et à gauche sur la division de Bretagne et sur la 2® division. A neuf heures du matin, le général Collin était aux prises, à Colcom et au Chêne, avec des colonnes qui s'avançaient protégées par le feu de deux batteries établies sur les hauteurs de Connerré, et couvertes par la chaussée du chemin de fer. A midi l'action était générale sur tout le iront de la 2* division. A droite, le ^6* de marche souffrait beaucoup du feu combiné de l'artillerie et de l'infanterie prussiennes, cherchant à nous déloger de nos positions; le général Collin dut le faire soutenir par quatre compagnies du 10'' bataillon de fusiliers marins. Au centre, le bataillon d'Ille-et-Vflaine luttait courageusement pour se maintenir; il en était de même au Chêne et à Colcom. Partout la fusillade était vive, meurtrière, l'ennemi de ce côté étant en force considérable et très-entreprenant. Jugeant qu'il ne pourrait conserver toutes ses positions, trop étendues pour le nombre des troupes dont il disposait, le commandant de la 2* division se décida à se replier sur la seconde hgne qui lui avait été assignée. Ce mouvement s'exécuta avec beaucoup d'ordre sous la protection de trois bataillons d'Eure-et-Loire, échelonnés sur les crêtes à l'ouest de Grands-Veaux, tandis que la 2" brigade venait occuper les hauteurs et les bois que traverse la route de Saint-Célerin à Lombron, ayant deux bataillons en potence devant Saint-Célerin. Le lieutenant-colonel Des Moutis sut contenir de ce côté les efforts de l'ennemi. Malheureusement, à la fin de la journée, la 1" brigade se repUa, prématurément et sans ordres, sur les coteaux de Lombron que le général Collin essaya en vain de lui faire reprendre au moment où le jour finissait; il ne parvint qu'à faire occuper fortement les fermes du Gassoir, de la Chaussée,

du Ghêne-Verget, de Lépérie dans la vallée de Puiseaux, et à fortifier la position de Loresse, sur laquelle l'ennemi ne manquerait pas de se porter le lendemain. Les pertes dans cette journée avaient été sensibles, en officiers surtout : plus de 100 avaient été atteints, et dans son rapport officiel, le général Jaurès évalue à plus de 3,000 les hommes tués, blessés ou disparus. Il faut dire toutefois que, parmi ces derniers, un grand nombre s'étaient débandés à la nuit et rejoignaient pour la plupart leurs corps les jours suivants.

Pendant que ces faits se passaient devant le front des ï"et 2* divisions du 2r corps, la 3* n'avait, en avant de Chanteloup, que des engagements partiels de tirailleurs, et ne perdait pas de terrain.

Sur l'Huisne, l'ennemi allait faire de sérieux efforts contre le plateau d'Auvours et les hauteurs d'Ivré-l'Ëvéque défendus par la 2° division du 17* corps et la division de Bretagne du 21*, sous le commandement supérieur du général de Colomb. Dès la veille, les trois batteries de la 2' division avaient pris position sur le plateau, et dans la matinée elles avaient été renforcées par deux batteries de la réserve sous le commandement du chef d'escadron Isaac. Cette artillerie assurait la défense du terrain d'Auvours, qui coupé de bois, sillonné de retranchements, domine d'un côté la vallée de l'Huisne, de l'autre la voie ferrée et les routes de Paris et d'Orléans, par Saint-Calais.

Sur les hauteurs du Luart et de la Croix, les 15' et 16' batteries du 18" régiment, tirées du 17® corps, concouraient avec les batteries de la division Goujard et une section de mitrailleuses américaines placée sur la route «d'Yvré, au-dessous des épaulements du Luart, pour proléger la rive droite et toute la vallée de l'Huisne, entre l'aile gauche des troupes de l'amiral et celles occupant Au V ours.

La lutte commença de bonne heure contre ces dernières positions. La batterie du Luart ripostant difficilement à une batterie prussienne postée sur un mamelon couvert qui commande les Arches, le général en chef fit avancer, vers deux heures, une section de 12, qui contre-battit avantageusement l'artillerie ennemie et put prendre d'écharpe les pièces que les Allemands disposaient à droite et à hauteur de Changé. En même temps, on apercevait un grand nombre de tirailleurs précédant des colonnes qui, profitant des peupliers et des nombreux bouquets de bois dont le terrain est couvert, marchaient dans la direction d'Yvré-l'Évêque sur la gare du chemin de fer. Chaque fois que ces masses apparaissaient distinctement à travers les éclaircies du paysage, le feu des batteries de la division de Bretagne, et principalement celui des mitrailleuses, habilement dirigé par le commandant Perron, les mettait en désordre et les forçait à se rejeter en arrière. Le combat se soutint ainsi, avec avantage pour nous en avant d'Ivré , jusqu'à la nuit.

Il n'en était pas de même au plateau d'Auvours. Vers midi , les troupes de la gauche du général Goujard avaient évacué Champagne attaqué par des forces très-supérieures, et s'étaient rephées sur le pont de Parence, qu'elles gardaient. Sur le plateau, le 51* avait perdu du terrain, mais jusqu'à deux heures l'affaire se borna à un échange d'obus et en combats d'avant-postes tous à notre avantage. Dans l'un d'eux, à la station du chemin de fer, vingt-cinq hommes du 48" de marche détruisirent presque complètement une compagnie prussienne. A deux heures, l'ennemi ayant pu se tenir à Champagne et y organiser une attaque, gravit les pentes d'Auvours et déboucha brusquement sur le plateau. Pendant une heure, les mobiles du corps de Bretagne et le 51% soutenus par des mitrailleuses, résistèrent énergiquement, mais ils finirent par lâcher pied,

abandonnant trois mitrailleuses. Installés dès lors sur la position, perpendiculairement à nos lignes, les Allemands purent battre le plateau dans toute sa longueur, tandis que leur artillerie de la plaine, qui s'était rapprochée, le battait de face. — Cette situation ôta à nos jeunes troupes le sang-froid et la hardiesse qui leur eussent été nécessaires pour en sortir. Leur mouvement de retraite s'accentua de plus en plus ; il devint définitif après l'échec d'un bataillon du 48* qui essaya en vain de reprendre l'offensive. Le général Paris ne put contenir un désordre fâcheux et ne retira qu'à grand'peine son artillerie, en laissant aux mains de l'ennemi trois pièces démontées.

Le général Goujard défendait cependant vigoureusement les ponts d'Ivré. Devant la panique de la 2* division, le général de Colomb donna au commandant des troupes de Bretagne l'ordre de reprendre Auvours, coûte que coûte. Cette mission périlleuse était en bonnes mains : le général Goujard se mettant lui-même à la tète d'une colonne d'attaque d'environ deux mille hommes, composée du 1" bataillon des volontaires de l'Ouest, des mobiles des Côtes -du -Nord et de quelques débris ralliés du 17* corps, aborda résolument la position et la reprit après une action des plus brillantes et des plus vigoureusement menées. Les volontaires de l'Ouest s'étaient montrés héroïques. Ils avaient soutenu sans hésitation la terrible fusillade qui les accueillit et s'étaient battus corps à corps, mais leurs pertes étaient considérables. Les autres troupes les avaient imités. Le général Goujard avait eu son cheval percé de six balles ; le général en chef le nomma , sur le champ de bataille, commandeur de la Légion d'honneur '.

Ainsi donc , sur les deux rives de l'Huisne , le général

1 Voir la note n° 28.

Jaurès et le général de Colomb étaient, à la nuit encore, maîtres des positions qui assuraient la défense du Mans de ce côté.

Sur la droite de nos li^jnes, dans le secteur sous les ordres de l'amiral Jauréguiberry, les choses étaient menées par lui avec son entrain et sa vigueur habituels, et le succès était des plus satisfaisants.

Parti le matin à quatre heures de Ghâteau-du-Loir, il arrivait à neuf heures à Pontlieue, ramenant neuf mille hommes appartenant principalement aux colonnes Bérard et Jobey, qu'il avait dès la veille dirigées sur le Mans. En outre, il donnait l'ordre au colonel Marty de hâter sa marche de Marigné sur la position qu'il devait occuper, mais sur laquelle il ne put déboucher avant trois heures et demie. De ce qu'il ramenait, l'amiral avait organisé, indépendamment de la brigade Desmaisons, une division de deux brigades sous le commandement du général le Bouédec, qui venait d'être mis à sa disposition ; la première, forte de trois bataillons du 41" de marche, d'un bataillon du 74" mobiles et d'une batterie de 4 sous les ordres du colonel Bérard; la deuxième, de trois bataillons du 40" de marche, du 16' bataillon de chasseurs à pied, d'une batterie de 4 et de deux cent cinquante cavaliers du 2' chasseurs mixte sous les ordres du colonel Jobey.

Déjà, vers huit heures du matin, la batterie du capitaine Delahaye, composée de trois mitrailleuses (19" du 10* régiment) , placée derrière des épaulements sur la route de Parigné-l'Évéque , avait ouvert son feu sur des colonnes ennemies qui traversaient la route pour se porter sur les points où les attaques de la journée devaient se produire. Ce tir à bonne portée avait jeté un grand désordre dans ces colonnes. Derrière la batterie Delahaye, deux pièces de 8 de la division Roquebrune, tirant par-dessus

les mitrailleuses, aidèrent beaucoup à cet effet. Les troupes de la division Jouffroy prenaient alors leurs positions au-dessus de Changé, appuyant leur droite à la gauche de la division Roquebrune à cheval sur la route de i*arigné. La division Deplanque, 1" du 16* corps, bordait ensuite le chemin aux Bœui^ jusqu'à la Tuilerie , qu'occu-* paient les nouveaux contingents de Bretagne du général Lalande se reliant sur leur droite aux troupes du général Barry, auxquelles était confiée la mission de défendre le terrain entre les routes de Tours et de la Flèche , en s'aj)puyant sur la Sarthe au-dessus d'Arnage et en couronnant les escarpements qui dominent le chemin aux Bœufs sur cette partie des lignes '. A midi, l'action, dans le secteur aux ordres de l'amiral, se dessina sur la gauche par une vive fusillade partant des bouquets de pins aux abords de Changé. Deux régiments de la division de Jouflroy soutenaient ce premier effort. L'intention de l'ennemi paraissant être de tourner notre gauche et de pénétrer dans la vallée de l'Huisne, l'amiral y porta la brigade Desmaisons qu'il avait maintenue comme réserve à PontUeue, en même temps qu'il faisait appuyer de ce côté une partie de la division Roquebrune. C'est en conduisant ces renforts qu'un des officiers les plus vigoureux de l'armée, le lieutenant-colonel de Lambilly, sous-chef d'état-major du 16" corps, tut mortellement blessé. Le combat s'étendit bientôt jusqu'à la route de Parigné, devint de plus en plus acharné, et se continua avec des alternatives de succès et de revers. Vers trois heures, la gauche tenait bien , mais au centre nos troupes, qui avaient brûlé une grande partie de leurs munitions , commençaient à faiblir entre Changé et la route de Parigné. L'ennemi avait même pu se glisser dans les bois très-touffus en avant dé ces posi-

1 Voir la note n" 29.

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lions, et s'approcher assez près de nos batteries de la route de Parigné pour faire craindre qu'il ne les enlevât. Les troupes du colonel Bérard venaient heureusement d'arriver; le 41 'de marche tomba à la baïonnette sur les assaillants, qu'il força à reculer après leur avoir fait des prisonniers, et put s'établir sur la route même, à douze cents naètres en avant de nos batteries , position qu'il conserva toute la journée , en repoussant avantageusement toutes les nouvelles attaques que les Allemands purent essayer. Sur la gauche, le général Desmaisons était entré en ligne. Nos troupes , qui s'étaient un instant retirées faute de munitions, rayant été réapprovisionnées, l'offensive fut reprise avec entrain , et l'ennemi fut maintenu depuis le Tertre jusqu'aux bords de l'Huisne. Les batteries de la Tuilerie et du Tertre-Rouge, la 19" du 8* régiment (mitrailleuses), capitaine Péret, et la 14* du 7' régiment (batterie de 12 de la réserve) , capitaine Gauthier, avaient ouvert le feu sur une colonne profonde d'infanterie, laquelle dut se retirer derrière deux de ses batteries, qui ripostèrent jusqu'à la nuit. La batterie Péret avait eu un officier et deux hommes blessés , trois chevaux tués , un caisson brisé ; elle avait tiré cent quatre-vingt coups à des distances variant entre deux mille et deux mille sept cents mètres. La batterie Gauthier avait lancé quatre-vingt-seize projectiles à deux mille cinq cents et trois mille mètres, sans que l'artillerie ennemie lui eût coûté plus d'un homme tué, un blessé et un cheval tué.

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