INTRODUCTION
1. — On n'a pas encore remarqué, sinon d'une façon accidefitelle, à propos de tel ou tel personnage pieux, la place tenue par la dévotion à la Vierge dans l'histoire morale et religieuse du xvii*= siècle. Il y aurait lieu d'étudier la renaissance et l'épanouissement de ce culte, en France, après les guerres de religion* : il lut alors un des éléments aciifs de la
1) Hamon, I^otre Dame de France. « Le protestantisme... porta le désastre dans tous les sanctuaires de Marie qu'il pul atteindre et vint à bout d'abolir la pieuse pratique reçue dans le droit de s'abstenir du travail l'après-midi du samedi. » (I, 248) « Celte guerre contre le culte de Marie dura jusqu'à l'abjuration du roi Henri IV. Alors une ère de pirtè et de ferveur parut s'ouvrir... »
conire-réformation catholique, et c'est souvent autour de lui que se ranima et se raffermit la foi traditionnelle : processions solennelles \ visites de sanctuaire, pèlerinages*, « milices » chrétiennes*, confréries, congrégations, telles furent les manifestations multiples, entre \ 530 et 1 600, de la dévotion mariale. KUe fut un objet d'émulation pour la famille royale, les grands, les ordres religieux, le peuple. Puis an xvii« siècle, la piété de Louis Xlll l'adopta pour ainsi dire officiellement. Parla déclaration du 10 février 1638, Louis XIII plaça son royaume sous la protection spéciale de la Vierge*. Il avait déjà fait vœu « de dresser et fonder une lampe à perpétuité, laquelle sera d'argent et continuellement ardente, devant l'autel et la chapelle dite de Notre-Dame, » ' et la Vierge de Lorette reçut de lui « deux couronnes garnies de diamant » \ Anne d'Autriche, quand, après vingt-deux ans de mariage, elle eut obtenu, dans le sanctuairti de Xotre-Dame de Lorette, la grâce d'un héritier du trône', fit venir de
(I, 254). Au xvii* siècle « plus que jamais (la dévotion à Marie) resplendit de toutes parts; elle est vivante dans les âmes, elle entre comme élément principal dans toutes les institutions que produit ce siècle incomparable... » (I, 128- 130).
1) Les villes se consacraient à Marie pour conjurer les tl*aux; Blois en 1631, (Notre Dame des Aides) Hamon, I, 142; cf. Hamon II, 3r)7 (Tulle); 111,9 (Albi) ; IV, 277 (Bourges), etc....
2) Notre-Dame de Garaison o qui fut aux xvi" et xvii* siècles ce qu'est le pèlerinage de Lourdes à notre époque. » (Huysmans, Les foules de Lourdes, 17 sq.}.
3) « Charles II de Gonzague, duc de Nevers, ayant formé le projet hardi de faire une croisade en Morée... contre les Turcs... fonda un ordre religieux et militaire sous le nom de Milice chrétienne de l Immaculée Conception... l'élendard de l'ordre était blanc; d'un côté était la Vierge immaculée au centre d'une grande croix bleue, entourée des rayons de soleil, la lune sous les pieds... (Hamon, V, 518); cf. xMariéjol. {Hist. de France Lavisse, VI", 209).
4) Lettrea et instructions <lc liichelicu (Avenel), V, 908-912.
5) Id., V. 467, note 3; cf., p. 468, 471, 473. « Un redoublement de dévotion envers la Mère de Dieu ne peut produire que de bons efïels » (19 mai 1836). » Sur la piété de Louis XIII, cf. aussi Viollel, Familles royales de France, Prières et frauments religieux, 195-199.
6) Dfberre, Vie de la mère Marguerite du Saint-Sacrement, p. 162, note 1. 1) Egron, Le culte de la sainte Vierge, p. 239; un tableau de la chapelle
représente la scène.
Chartres* la ceiiilure de Marie qui y est pieusement conservée. « L'enfant de la prière* » resta toujours (idèle à sa protectrice. (( Je serais (àclié, disait-il au P. La Rue, de manquer un seul jour à la dévotion du ctiapelet » '. La Vierge compta parmi ses plus humbles serviteurs des philosophes et des poètes. C'est à Notre-Dame que, dans la fameuse nuit du 10 novembre 1619, Descaries « recommande l'affaire qu'il jugeait la plus importante desa vie, et, pour tâcher d'intéresser cette bienheureuse Mère de Dieu d'une manière plus pressante, » * il lui promit d'aller àLorette: il accomplit ce pèlerinage en 1624^ La piété de Pierre Corneille pour Marie est connue. Il traduisit en vers les Louanges à la Vierge attribuées à saint Bonaventure •/ et, quelques années plus lard, en 1670, l'Office de la Vierge tout entier avec les leçons, les psaumes et les hymnes \ On se rappellera, si l'on veut, que le poète était de Rouen, la ville des « Palinods », ces tournois littéraires en l'honneur de Marie, solennellement consacrés en 1520 par une bulle du souverain pontife et restaurés avec éclat au début du xvii^ siècle \ Thomas Corneille, Jacqueline Pascal, des poètes subtils et quintessenciés comme Auvray ou P. de Marbeuf y remportèrent la palme, en célébrant la Vierge Immaculée :
1; Hamon, N.-D. de France, IV, 264.
2) Tous les couvents s'intéressèrent à la naissance de celui qu'on appela « Dieudonné » (Deberre, loc. cit., 159-161 ; Picot. Essai sur l'influence de la r^Jigion en France au X V7I« siècle, 1, 322-327 ; Faillon. Vie de M. Olier : « Le prince nous a été donné par les mains de la Vierge » (I, 215).
3) Hamon, N.-D. de France, I, 123.
4) Bdillet, Vie de Descartes, 1*"* partie, liv. Il, ch. i, p. 85-86.
5) Baillet, Vie de Descartss, i" partie, liv. II, ch. vu, 120-121. « Nous ne savons pas quelles furent les circonstances de ce pèlerinage, mais nous ne douterons pas qu'elles n'ayent été fort édifiantes, si nous nous souvenons qu'au temps de la conception de son vœu, il était bien résolu de ne rien omettre de ce qui pourrait dépendre de lui pour attirer les grâces de Dieu et pour se procurer la protection particulière de la sainte Vierge. »
6) Corneille, édition Régnier,IX, p. 1-53 (830 vers).
7) Corneille, édition Régnier, IX, p. 75-241 ; cf. traduction (p. 221) de l'hymne Ave Marie Stella.
8) Robillard de Beaurepaire, Les Pays et Paiir.ods de Rouen et de Caen, 1907, p. 82.
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« Ouy, la Vierf,^e est un lys qui prend son orif,nne Sa neige et son parfum d'un principe infecté. C'est d'un rosier poignant le bouton sans épine Qui au désert du vice estalle sa l)eauté... » *.
Antoine Corneille, un autre frère du poète, aurait même, dit-on, composé à la louan^j^e de Notre Dame une pièce de vers sur laquelle l'auteur du Ciel r pu calquer les stances de Rodrigue :
Percée au plus profond du cœur D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle, Droite au pied de la croix où son cher fils l'appelle, La Vierge, triste objet d'une injuste rigueur, Persévère immobile, et son âme abattue Cède au coup qui la tue. *
Nous pourrions chez d'autres écrivains profanes Mrouver des preuves de cet attrait que Marie exerça sur l'imagination et la sensibilité d'un siècle, mais ce n'est point là le sujet précis de notre élude. Nous voulons explorer la littérature proprement religieuse qui résuma toute cette dévotion et en assura le layonnement rapide.
II. — Les ouvrages spirituels — est-il besoin de le démontrer? — font partie intégrante de notre patrimoine littéraire : et ce n'est pas seulement aux ouvrages spirituels oratoires, aux sermons, qu'il importe de donner droit de cité dans une littérature dont il ne faut pas rétrécir arbitrairement le
1) Kubiilard, op. ctl., p. lit -152, sur Auvr-dy . {Les œuvres sainctes d'Auvray, Rouen, 1626); r.ï. l\ de Marbeuf, Psallcrion chrétien (1626). Ces manifestations doonaienl lieu à des recueils •. Œuvres poétùjues sur le subjel de laConcei-tion de la T. S. Vierge mère de Dieu, composées inir divers autheurs, recueillies par Adrian Bocage, i-touen, Féron, 161').
2) (3ildas de Libuux, lltvuc augusliniemie, 1905, tome 1, p. r.i. La Vierge, dans la poésie française.
3) Desmarels de Saint-Sorlin traduit rOffice de la Vierge (1645; réédité en 1647 et 1674, (œuvres complètes); Kerviler, Desmarels (1679), p. 68. Racan traduiten vers queNjues liymries inariales, |>ul)lioes seulement en 1660. ajoutant à « 1 al»slracliori tlnolo^'ique un mauvais goût prodigieux en un sujetsi délicat)» (AiiiDuld, H'icu)!. p. 51, 284).
riche domaine ; — c'est aussi aux ouvrages de doctrine, — métaphysique, ascétique ou mystique.
L'histoire, aussi, réclame qu'on ne les oublie pas, s'il est vrai que la mystique ail été non seulement un aliment de vie intérieure, mais un mobile d'action. Aussi bien a-l-elle le droit et le devoir de pénétrer les secrets intimes du sentiment religieux. Les manifestations extérieures n'en seront ainsi que mieux comprises. Sans doute rien n'est plus délicat que d'évoquer fidèlement l'atmosphère mystique d'un temps, en lui conservant sa couleur et son ton ; et l'hagiographie classique n'y réussit guère. Éprise d'une perfection conventionnelle qu'il s'agit de donner en exemple au « pieux -lecteur, » elle nous offre, avec une désespérante régularité, le spectacle monotone d'une sainteté ou d'une dévotion qui \ semblent échapper au temps et h l'espace. Pour employer une image chère aux mystiques, les a tleursd'àme », cueillies par ces édifiants biographes, perdent tout coloris et tout parfum : « on dirait ces fleurs de papier qu'une industrie lamentable prépare pour les autels, ces bouquets inanimés qu'aucun jardin n'a vu fleurir et qui n'ont poussé leur racine dans aucune terre » \ L'étude rigoureuse d'urje dévotion particulière chez un certain nombre de pieux ou savants eccléisiastiques, nous oblige à comprendre en tout respect, mais à définir en toute sincérité, les nuances individuelles dont elle se colore dans la libre diversité des âmes.
IIL — La monographie d'un culte pendant un demi-siècle peut présenter aussi un autre intérêt : celui de découvrir le mécanisme de son évolution, d'en suivre l'organisation croissante, l'enrichissement graduel et de plus en plus hardi, à la suite d'un succès populaire et de la conquête des fidèles.
Pour que notre étude fût complète, il faudrait entrer dans le détail des faits, étudier, à côté des écrivains, la société et la vie. Mais la société et la vie ne sont, en ces matières, que
1) Brémond, La Provence mystique au XYU' siècle, 1908, p. 11. Nous recommandons particulièrement la Jeclure de ce livre et des pages consacrées aux écrits du P. Yvan.
Técho des idées qui s'expriment dans les livres. Assurémenl. dans ces livres, toutes les idées constitutives ne sont point également développées. Mais, tout au moins, les principales s'y trouvent et plusieurs tendances s^y reconnaissent. Classer en divisions chronologiques très précises ces tendances, ce serait arbitraire et inexact. Dans sa souplesse, dans sa variété, le fait religieux se prête moins que tous les autres faits à ces divisions et à ces cadres. 11 change en restant fidèle au passé; — il se renouvelle sans rompre avec la tradition. — Nous croyons cependant qu'une dévotion suit un rythme, qu'elle est solidaire de la succession des temps et qu'elle obéit à de certaines lois. Nous aurons donc le droit, dans les pages qui suivent, d'ordonner notre recherche en distinguant, sinon des phases d'une succession chronologique absolument stricte, du moins des courants qui se dessinent et se développent les uns après les autres.
L'un de ces courants, d'origine populaire et médiévale, nous a paru trouver chez les Jésuites son expression la plus liltéraire et la plus efficace sur le milieu contemporain. Là. la tendance essentielle est de s'adresser avant tout à la sensibilité, à l'imagination ; d'où un débordement de tendresse, de réalisme dévot, d'interprétation allégorique, et dans la doctrine même, un minimum de rigueur, une liberté d'allures allant jusqu'à quelque complaisance. Saint François de Sales, tout en suivant ce premier courant, corrige par un surcroît d'austérité la mièvrerie sentimentale et imaginative, réfrène la curiosité par un souci d'édification moi'ale et par la prudence de la doctrine.
Le second courant, dont nous voyons l'origine en l'Oratoire, prend son inspir^ation, — et sa règle — dans la théologie mystique. Il répond en France, — dans cette France humaniste et polie, latine et rationaliste du xvir siècle — aux besoins des Ames pieuses qui réclamaient une piété austère et satisfaisante pour la raison, autant que généreuse. Avec le cardinal de HéruUe. c'est au mystère de l'Incarnation (|ne se rattache conslammeni, sans jamais le perdre de
vue, la méditation mariale : il analyse l'idée de Mère de Dieu et en déduit toutes l(^s conséquences (Uésidence de Jésus en Marie — la Vierge prédestinée — ses privilèges glorieux ou douloureux). I.e P. Gibieuf apporle à cet elï'ortde raisonnement théologique sa note personnelle et enrichit la dévotion à la Vierge, non seulement d^srésultats de sa contemplation, mais encore du fruit de ses entretiens avec les Carmélites dont il est le « visiteur ». Il transporte à la Vierge 1' « expérience religieuse » qu'il trouve en ses servantes; il en décrit le développement et les progrès. Vers la même époque, I Port-Royal, avec Saint-Cyran, principalement séduit par une vertu de Marie, l'humilité, voue à la Vierge une dévo- ' tion auguslinienne : la mère du Christ symboHse le triomphe de la Grâce contre l'Orgueil, l'éternel ennemi. Sur la définition précise de cette dévotion mariale des jansénistes, nous insisterons d'autant plus, que, soit ignorance, soit malveillance, on l'a presque toujours reléguée dans l'ombre.
Le troisième courant, qui dérive du précédent, a cependant une direction très nettement différente. Les âmes que nous y rencontrons sont quotidiennement sujettes aux visions, aux extases, aux transports en Dieu : la piété mariale est moins, chez elles, un produit de la mystique spéculative ' qu' « une expérience vécue » : elle estpassionnée, impétueuse, I tourmentée. Il faut, pour la comprendre, raconter des vies ardentes. Pour M. Olier, ses Mémoir'es encore inédits, et aussi les fragments inédits de ses écrits sur la Vierge nous le permettront. La Vierge, épouse du Père Eternel, — prêtre et hostie avec Jésus-Christ — canal des grâces dans TEglise : itelles sont les méditations familières au fondateur de Saint-Sulpice; elles se condensent en une dévotion spéciale : ^« la Vie intérieure de la Vierge », qui organise autour d'elle tout un ensemble de cultes secondaires. — Émule, en ^quelque façon, d'Olier, le P. Eudes, par une propagande inlassable, se fait l'apôtre d'un culte spécial : celui du (( saint cœur de Marie », exposé au double péril de la matérialisation du symbole et du morcellement en menues pratiques.
Enfin nous étudierons les sermons assez nombreux et imporlanls de la jeunesse de Bossuet sur la Vierge. Ils seront le terme d'une enquête que nous conduisons ainsi jusque vers 1653. Non f)as sans doute que ces textes du grand écrivain nous semblent un aboutissement définitif, mais ils marquent au moins une « époque » particulièrement intéressante du progrès de la dévotion mariale, — parce qu'on y voit se condenser chez lui les efforts dispersés de la génération antérieure, — parce que surtout y apparaît le souci de prévenir les abus de la victoire d'un culte triomphant. Bossuet, — ici comme ailleurs, homme de « juste milieu », — aperçoit dans ces divers apports spirituels les scories, tâche de les éliminer, condense, avec sa théologie attentive et son bon sens, les richesses exubérantes et les efflorescences parasites d'une dévotion qui, par sa grâce émouvante et attirante, permettait moins que d'autre la froide maîtrise de la raison sur la volonté et sur le cœur, et était vouée à des « extravagances » dont la deuxième partie du xvii"^ siècle donna le spectacle.
CflAPITHE I Les écrivains Jésuites
1. — Après la crise de la Réfor-me, les Jésuites furent les plus ardents restaurateurs du culti^ de .Marie : pour ranimer le catholicisme, ils pensèi"(Mit qu'il était urgent de faire revivre en France la dévotion à la« Dame de Miséricorde », si douce h ses fidèles, si indulgente aux pérh<Mirs. lis se firent donc les champi(Mis de la piété moyenâgeuse et se proposèrent d«^ développer « l'amalgame composite des ci'oyaiices popu-
laires, »* où l'effusion sentimentale s'accompagne toujours de multiples et minutieuses pratiques. La Vierge leur apparut aussi comme la protectrice de l'orthodoxie : celle dont on pouvait raisonnablement espérer la ruine de l'hérésie protestante; en ce sens que son culte, nettement affirmé, était un 'des symboles les plus nets de la dévotion catholique. Seulement, agressifs ^ comme ils sont en celle période conquérante, les Jésuites oublient parfois dans l'entraîne- 'menl de la polémique la douceur obligée d'une dévotion attendrie. Résolus à conserver au culte de Notre Dame sa séduction sentimentale, mais ennemis d'un quiétisme inactif, ils instituent entre les chrétiens un véritable « concours » spirituel, oh tous « se font un saint défi à qui rendrait le plus d'iionneurs » à la Vierge et « se disputent avec ferveur» ' la palme. Les collèges qui se multiplient en France, depuis la rentrée des Jésuites en 1603, deviennent des centres d'action et de propagande. Les Congrégations de Notre-Dame, où ils groupent les plus pieux de leurs élèves, sont des ruches de dévotion mariale « où Ton s'excite mutuellement et par paroles et par exemples à la pratique de toutes les vertus ».
Le jeune « parthénophile » est un modèle : en entrant dans la confrérie, après son stage « d'approbaniste », il a consacré son cœur à Marie* et lui a juré de résister aux séductions de la chair et du monde,; il met toute son ambition à devenir « une des plus blanches étoiles du ciel marianique » .
1) Bœhmer, Les, Jésuites (tr. Monod), p. 249, importance du culte des reliques; cf. Balir)ghem, Inventaires des sacrées reliques de ISotre Dame et des lieux où elles se trouvent, Douay, 1626.
2) Apologétique du P. Coton, Avignon, 1600. Ce caractère « éristique » est surtout manifeste dans les sermons. Apologie 5* touchant les prérogatives, titres et passedroits de la Très honorée Vierge Marie, p. 489-677; cf. en particulier, p. 592, e( Portrait d'un « marionaastige » : le sourcil abaissé, les yeux étincelants, grinçant des dents, escumant de la bouche, (p. 681-682).
3) Boudon, {Le saint esclavage à l'admirable Mère de Dieu, 1668), p. 123, 125, fait un récit touchant de ses exploits de congréganiste.
4) Grasset, Histoire des congr (^gâtions de Notre Dame (1694), formule de l'acte de consécration, p. 59; cf. Rochemonteix, Le collège de la Flèche^ II, 127.
Dès son lever, c'esl h la Vierge qu'il v^dresse sa prière, s'agenouillant au pied du petit autel dédié à Marie qu'il entretient dans sa cellule et qu'il orne de fleurs et de couronnes*. Dans les solennités ou les fêles patronales de sa congrégation, il occupe toujours une place de choix et souvent « est vêtu en ange avec de grandes ailes » *. Enfin, avec celte intelligence de la puissance de l'aulo-suggestion des maîtres en mystique, on veut que, dans ses entretiens avec ses camarades, il (( parle sans cesse de la Vierge » : la règle de Tassocialion lui en fait un de voirstrict, et telleconfrérie, celle d'Ingolsladt par exemple, reçut le nom de « Colloque de laSainte Vierge » \ Les grandeurs, les privilèges de Notre Dame étaient d'ailleurs célébrés en prose et en vers, soit au sein même de la congrégation, soit dans les Académies dont on ne pouvait faire partie que si Ton était congréganiste*. Plusieurs de ces compositions en latin nous ont été conservées dans les œuvres poétiques du P. Denis Petau S La confrérie avait aussi ses archives, oh étaient naïvement transcrits les exploits mystiques des jeunes héros; ces traits édifiants et touchants, destinés d'abord à former des « traditions de famille, » ' étaient
1) Nous empruntons ces détails à une petite brochure. Un écolier du XVU' siècle, Reuss, 1901 « d'après Idea perfecti sodalis olim in praenobili adolescente Joanne Baplista a Schulthaus Tridenli speclata, nunc ad imi tandum proposita a Congregalione minore Tridentina Virginis Immaculatae Trideoti 1727, (fraf^ments de la biof^'raphie de J. Baptiste de Schulthaus élève des jésuites de 1635 à 1640). P. 3, 7. Une de ses distractions favorites était de peindre des images de la Vierge, et « la Vierge gravait son image dans le cœur de l'adolescent» (p. 8).
2) Le P. de Rochemonteix, Le collège de la Plèchi\ II, 146. Description d'un cortège (pièces justificatives, 11, n° vm, p. 224).
3) Carayon, Histoire abrégée des eongrégationa, (1863), p. 7 5.
4) /la//o studini'um. Règles de TAcademie, «5 2 ; cf. § 7 « une fois au moins on célébrera une fête de la Vierge qui sera embellie par un discours, un poème, des vers affichés sur les murs, des emblèmes et diverses compositions remarquables... Cf. Régies ciMiununes aux professeurs des classes inférieures, §5, ^7; cf. la prière du maître dans le De Ratione doccnli et dincendi, 2' partie, ch. i, De la pieté, art. 1".
5) hiojiysii Petavii. ope.ra pocLica, Paris, Cramoisy, 1620 (réimprimées dans le Parnassufi societatis Jem, Francoftirti, 16o4).
6) 1>»' P. Prat, Uecherrhes fiistorii^ues sur la Cmnjxi'piir <le ./<',sms, IV, 271.
quelquofois portés à la connaissance du ijrand public. C'est ainsi que le célèbre P. Coton conçut à Bordeaux le dessein d'un livre « qui offrirait aux cœurs les plus dévoués à Marie » , pour employer ses propres expressions, a comme un bouquet spirituel formé des plus douces fleurs du jardin de leur auguste Mère » '. Ces monuments littéraires expliquent que nous nous soyons arrêtés un instant à la vie religieuse de ces congrégations dont l'histoire et le rayonnement dans la société dépassent l'objet de notre étude. Aussi bien saint François de Sales ',1e cardinal de Bérulle\ Bos^suet*, furentils de fidèles congréganistes, et c'est dans ces pieuses assemblées qu'ils puisèrentles premiers éléments de leur dévotion.
D'ailleurs la littérature mariale des Jésuites releva toujours de leurs Congrégations : nous ne parlons pas seulement des multiples manuels^ ou bien ouvrages d'exhortation attribués comme récompenses ou donnés en étrennes, — comme le Traité de F Imitation de Notre Dame du Père François Arias \ ou la Couronne de Roses de la Roynedu ciel du P. Chifflet, — mais aussi des œuvres plus « littéraires » du P. Binet, du P. Barry et du P. Poiré". C'est d'après leurs traités que nous tâcherons de préciser les traits essentiels de la dévotion des Jésuites à la Vierge.
II. — Elle est d'abord un appel constant à l'aflection et à la tendresse. On pourrait croire que saint Anselme et saint Bernard avaient épuisé lesgracieusetés et les gentillesses. Les
1) Prat, Recherches, IV, 271; cf. Annales Congregalionis sanctissimae Virginis Mariae collecti ex Annalibus societatis Jesu, Burdigalae, 1624.
2) Hamon, Vie de saint François de SaleSy "7" édition, I, ch. m, p. 38.
3) L'abbé Houssaye, Pierre de B'^ruUe, I, 102. r> 4J^Slrowski, Revue Bossuet, 1901, p. 91.
' 5) Goster, Libe'Uus sodalitatis, 1576 (9 traductions françaises de 1600 à 1629). VéroD, Manuale sodalitatift B. M, V. 1610 trad. par Antoine Girard, 1651. Sur la littérature congréganiste, le P. Sommervogel, Bibliotheca mariana, ch. vMi, 147-169.
6) Entre autres nombreuses traductions nous avons consulté celle de 1618. Rouen (Arsenal, I, n. 7510).
7) Le P. Poiré écrivit la « Triple couronne » sur la demande « des confrères de la grande congrégation érigée en la noble ville d'Avignon ».
Jésuites s'étonnent au contraire que le pieux Bernard n'ait pas écrit « des choses nnille fois encore plus douces »'. Et de fait, les Méditations affectueuses du P. Binet sont un tissu de caresses respectueuses, d'adorations câlines, de cajoleries d'enfant; c'est une suite de vagues effusions qui servent decommentaires — conibien candides ! — àde naïves gravures représentant la vie de la Vierge". La prière, ou plutôt le « colloque, » ' qui termine la méditation prend successivement la forme de la complainte, du désir sacré, de la plainte amoureuse, du désespoir, du transport, de la hardiesse sacrée, de
la privante innocente « Plorez, plorez mes yeux, fondez
vous tout en larmes » *. — « Mon Dieu ! mon cœur s'envole et mon âme s'échappe » '\ — « Mourons, mon cœur, mourons, à quoi sert-il de vivre, puisque tous nos amours s'en vont voler au ciel et quittant cette vie nous laissent orphelins »*. Cette onction harmonieuse trouve môme spontanément la mesure et la cadence du vers. L'enfance de la Vierge se prête surtoutàcesfamiliarités pieuses. LeProtévangilede saint Jacques et la littérature mariale apocryphe en avaient, dèsles premiers siècles, offert une abondante moisson\ Mais l'imagination du P. Binet crée à son tour. Avec une complaisance inlassable il nous donne le spectacle de la nativité de Notre Dame : « Que les anges sont aises, berçant et endormant celte petite prin- V cesse du Paradis ! Naissez, à la bonne heure, naissez ma petite princesse ! /> ^ — Les anges aiment à jouer avec elle : ils ont
1) Binet, L« Grand chef-d'œuvre de Dieu ou len perfections de la S^* Vierge^ 1648 (!'• éd. : lt34), p. 580.
2) On n'a guère étudié l'imagerie religieuse au xvn* siècle: elle fut pour les Jésuites en particulier un puissant moyen d'action.
3) Le P. Binet suit le conseil de saint Ignace en ses Exercices spirituels : « Pour le colloque je m'efforcerai de trouver les termes les plus affectueux et les plus tendres ».
4) Méditations aff'ectueuses^ p. 9').
5) Id., p. 103.
&)Id, p. 113.
7) Amann, Le protévangile de Jacques {Etudr .sur les légrndr:^ jnariales, 1910).
8) Méditations affectueuses ^ 7.
« le pan de leur robe plein de fleurs immortelles cueillies au Paradis, » et « apprennent cette petite (ille à jouer dedans rinnocence, à manier des lys et à faire des couronnes et ne prendre des ébats innocents que dans le sein des vertus et des roses »*. — Ils assistent à son mariage et « jettent à pleines poignées des lis et des roses blanches sur les nouveaux époux ». Le P. Binet ne s'étonne que d'une chose, c'est (( qu'ils n'aient pas arraché quelques étoiles au firmament » ».
Tout le temps, c'est cette préciosité et cette mignardise. La « royne du Paradis » est rarement majestueuse chez un auteur qui semble tenir la gageure de ne pas écrire une ligne sans employer le mot « petit». La Vierge est « une petite fille, une tendre rillelte, une petite créature, sa chère petite maîtresse, » et elle rapetisse tout ce qui l'approche. « Il me souvient que le petit Jean-Baptiste vous ofl'roit quelquefois et au petit Jésus de petits présents innocents; derechef les pauvres bergers vous offrant un agneau et des petits paniers pleins de simplicité et de présents rustiques, vous les reçûtes pourtant d'un si bon visage qu'il sembloit qu'ils vous eussent donné l'Europe, l'Asie et l'Afrique '. »
Il est aisé de prévoir que ces puérilités s'accompagnent souvent du plus insigne mauvais goût: « Donnez-moi votre main, divin poupon, je vous dirai votre bonne fortune : je lis dans les traits de celte main que vous serez un jour un grand larron de cœurs » \ Ou encore : « Que ne puis-je changer en deux colombes et mon cœur et mon âme pour les mettre en ce petit panier pour prêter à la Sainte Vierge la rançon de son précieux fils » ^ Mais plutôt que de s'indigner de ces extravagances, il vaut mieux observer la tendance qu'ont
1) îd., p. 10.
3) Id., dédicace.
A) Méditations affectueuses, p. 42; cf. p. 90 : re^'fets de la sainte Vierge après la mort de Jésus « Où meltra-l-on ce mort? Je ne vois point de tombeau préparé. Vierge sainte et sacrée, mettez-le dans mon cœur : aussi bien est- il de pierre.. ^>
b) Id.. p. 55.
1 toutes les dévolions à « infantiliser » si l'on peut dire, les
' êtres sacrés ou divins.
Mais la tendresse va plus loin. Cette afféterie enfantine, excusable peut-être en un modeste ouvrage d'édification, se transforme dans un traité plus savant en une sorte de galanterie moins admissible. Dans le Grand chef-d'œuvre de Dieu, le P. Binel fait un long et complaisant récit «des faveurs dont la souveraine princesse du ciel comble ses bons serviteurs, » ;« des caresses qu'elle faisait à son petit Bernard », et il en trouve d' « un peu plus savoureuses » encore*. C'est qu'en effet le terme de cette dévotion est l'amour. Marie est « une divine princesse, » dont « les yeux colombins », « aux attraits innocents,» ravissent les cœurs 2. Qui dira jamais «les rayons admirables de cette transcendante beauté? » ' « La grâce de Dieu s'esloit logée sur son visage, la modeslie estoit sur le front, la douceur dans les yeux, la pudeur dans le vermillon de ses joues, la virginité dans la neige de son col » *. « Comment pourrait-on ne pas l'aimer avec une passion si saincte et si forte que nous ne sçaurions estre maislres de nos cœurs, et nous ne sçaurions empêcher qu'ils ne nous eschappent et qu'ils ne se jettent à ses pieds pour Tadmirer sans cesse ». « Ses regards sont des dards, ses dards sont des regards, et lies uns et les autres sont des coups de tonnerre qui foudroyeut tout ce qu'elle regarde, et il n'y a pas moyen de se deffendre de cette puissance incroyable » \ Et pourtant, quelque vive que soit la tendresse du P. Binet, elle le cède encore à l'affection du P. Barry envers « sa bonne mère » : à tel point qu'un éditeur moderne de PhiUujie a cru devoir atténuer les excès de son langage : — « les amoureuses tendresses de son adorable bonté » deviennent « les alfectueuses tendresses de son ineffable bonté »; le P. Barry parlait ingénuement des plus chers
1) Le i^rand chcf-tV œuvre de Dieu, (édition (ie 1048) : p. 57'J, oîS8.
2) IL, p. 220.
amants de la Sainte Vierge : ces dévots servileuis ne sont plus aujourd'hui que des « amis » '. Parmi les multiples dévotionsquele P. Bairy recommande, il en est une qui consiste
,à « donner des œillades amoureuses, en passant, aux images de la Mère de Dieu »'. On le voit, le répertoire de la galanterie romanesque et le vocabulaire « des amoureuses inventions »" lui sont familiers. Le P. Poiré, à son tour, n'échappe pas à ce bel-esprit, et ces trois chevaliers* d'une dévotion mariale « confite au sucre des douceurs » " répéteraient volontiers le mot de l'un d'eux : a Heureux saint Bernard qui
! porte... à bon droit... la qualité de son mifpion » '.
III. — Sensible, la dévotion mariale des Jésuites fut, aussi, imaginative. On connaît le rôle que saint Ignace fait jouer à l'imagination dans la pratique de l'oraison. Le chrétien se rendra présent à la pensée l'événement mystique comme s'il se passait sous ses yeux : il « construira » le lieu de la scène, en évoquera les personnages, et ces représentations animées, colorées, pittoresques, en fixant merveilleusementl'attention, soutiendront l'élévation pieuse. Faut-il méditer sur l'Incarnation ? On imaginera « l'immense étendue de l'univers habité partout de nations diverses; dans un coin de cet univers, dans la province de Gahlée, à Nazareth, une petite maison où demeure la Vierge » '. Ainsi voyons-nous, avec le P. Binet, la
1) Philagie ou le Paradis ouvert par cent dévotions... 1638 (1" éd. 1636) '^'20* édition, par Darche, 1868.
2) îd., (édition de 1636), p. 439.
3) Id.y p. 354. « Que l'amour est inventif, soyez ravie de l'amoureuse invention du dévot Marin. »
4) Poiré, la Triple couronne, 1634 (1" éd. 1630) : La Vierge veille à l'avancement de ses favoris (IIP partie, ch. IV, 288-309) et « prend soin d'eux jusqu'aux plus petites choses» {Id., ch. V, ch. VI).
5) Binet, le Grand chef-d'œuvre, p. 370.
6) Barry, Philagie, p. 398.
7) Exercices spirituels de saint Ignace, suri' « aedificatio loci »; cf. Joly, La Quinzaine, 15 sept. 1896 ; et le P. Watrigant, La genèse des exercices de saint Ignace. Amiens, 1897. Rappelons le rôle de cette représentation imaginative dans le culte : tableaux allégoriques et mystiques de Le Nobletz (1577-1651), l'apôtre du diocèse de Léon, qu'il remit au jésuite Maunoir.
Vierge en visite dans la famille de saint Jean ' ; ainsi nous la dépeint-il pendant son séjour au Temple, avec une surabondance d'inventions menues. « Si elle file, c'est pour faire une petite robe à Dieu et l'habiller de ses livrées blanc et incarnat ; si elle brode, ce sont mystères et prophéties, et voilà une vierge qui porte le soleil dans son sein, voilà une fille ^qui a trois roys prosternés à ses pieds, voilà une grande croix de soie, de couleur de feuilles mortes, et je ne sais qui cloué là-dessus... *. »
Le tableau était commencé : le P. Poiré, malgré son propos délibéré de ne rien enjoliver*, le continue, et donne libre carrière à son imagination fertile. Nul ne traduisit les conceptionssurnalurelles en images plus concrètes, en scènes mieux agencées. Ici, iltious transporte au milieudes fiançailles et de la cérémonie nuptiale delà Vierge*; là, il peint sous des traits horribles le péché originel, et pense donner ainsi la preuve la plus saisissante de l'Immaculée conception, car au contraire toute beauté "; puis il nous décrit en spectateur Marie est émerveillé la divine féerie de l'Assomption : l'entrée de iMarie au ciel, le cortège des Bienheureux, leurs brillants costumes, les concerts angéliques; il précise jusqu'au « protocole » même de la cérémonie : « toute la conduite de cet admirable appareil fut donnée au glorieux saint Michel comme au premier prince de ia cour céleste, lequel pour rendre ce triomphe inimitable en toute façon divisa le ciel en deux bandes ou escadrons, dont l'un fut des Anges et l'autre
1) Binet, Méditations affectueuses, p. 110.
2) Binet, McdHatvms afftctueuses, p. 18.
3; La Triple couronne est un copieux truilé, composé selon un plan très rigoureux que le P. Poiré nous expose dans sa préface : il se recommande par l'érudition théologique et la gravité du ton; le P. Poiré sr défend de vouloir chercher «< grans ornements pour enjoliver la besongne ; » « la simple représentation sera plus agréable au lecteur que toutes les curiosités ».
'i) La Triple couronjie, traité II, ch. v, r)0-71.
5) La Triple couronne, l" partie, ch. viii, p. 125. « Il me semble voir un monstre horrible... repoussé hors de l'enfer pour mfecler le monde avec sa puanteur. Il a cent lestes..... (Cf. saint Ignace : Exercices spirituels : description (le l'enfer où tniis les sens ^ont iiiléressé>)
des liommes, dépariant, les unes et les antres en divers ordres, selon les diverses livrées qu'ils dévoient porter et les qualités de cette Dame qu'ils dévoient représenter. Les Anges
marchaient les preun'ers sous le goidon de l'innocence;
après tous ces esprits ailés, on voyait venir en très bel ordre les premiers fruits de l'Église naissante, je veux dire ceux qui étaient déjà montés de la terre au ciel et qui avaient commencé de remplir les sièges que l'ancienne rébellion avait vuidés. Les Vierges marchaient les premières et chacune avoit un lis blanc pour enseigne. Les Martyrs avaient, tous, les lauriers sur la tête Autant qu'il y avait de quartiers ditférents, autant remarquoit-on de chœurs de musique
et de toutes sortes d'instruments concertés [Quanta
Marie] vous l'eussiez vue avec son cher fils, au beau milieu des troupes célestes, ne plus ne moins que le soleil et la lune au milieu des étoiles ». Puis elle est reçue par la Trinité : « ce fut lors qu'elle fut colloquée en son siège royal et que les Anges se présentèrent, file à file, pour lui faire la révérence, pour jeter leurs couronnes à ses pies, et pour la reconnaître comme leur dame et souveraine \ »
Les Jésuites n'eurent point d'ailleurs le monopole de ce romanesque dévot. LesDominicains, qui,dansleurdéjàlongue existence, avaient, eux aussi, creusé le dogme mariai et commenté le culte de Notre Dame, n'enseignent pas alors autrement la manière de bien dire le Rosaire. « La fabrication du lieu sert de beaucoup pour arrester l'entendement dans l'enclos du mystère ; » * et donc « on s'imaginera la Vierge, en sachambrette toute solitaire, ou prestant Toreille à la salutation de l'ange, ou bien tenant le petit Jésus sur son giron », l'embrassant tendrement et le baisant amoureusement, selon que le décrit un de ses dévots :
1) L« Triple couronne, 1" partie, ch. xr, § 2, p. 222 sq.
2) Le P. Gavanac, Les merveilles du sacré rosaire (1629), p. Hl.
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Fichant ses chasles yeux sur les yeux de l'enfant. Allait d'un doux brasier sa poitrine eschaufTant. Or embrassoit son col, ores baisait les roses Qui poignaient à demy sur ses lèvres escloses *.
C'est qu'en eftel l'imnp^inalion se donne carrière dans le « merveilleux wchrclien* du xvîi« siècle, — et de tout temps (]u reste — . En ces temps d'universelle Renaissance catholique la vie de la Vierge fut une source inépuisable de romanesques des(;riptions. Ainsi Platet de Saint-Mathieu fait en prose la paraphrase d'un poème italien, Le rhapean de fleurs de la glorieuse Vierge\ on il montre Notre-Dame dans la sainte altitude de la prière : « Elle estoit resserrée en une si petite chambre qu'à peine y pourroit-on trouver autre lieu que celui de son lit et de son oratoire. Ses deux genoux estoient posés en terre, sa face eu haut et les mains jointes levées au ciel. » Godeau compose sur l'Assomption de la Vierge trois chants de plus de deux mille ver^, en strophes majestueuses de dix alexandrins souvent animées de la piété •lapins fervente*, mais toujours magnifiquement coloriées : l'entrée de Marie dans le ciel étale à nos yeux les classiques rubis et saphirs éclatant sur les portes, les prophètes sacrés (( éblouissants en leurs robes blanches », « Ihs séraphins voilés de leurs ailes' ».