‹ La dévotion à la Vierge dans la littérature catholique au commencement du xviie siècleChapitre 3 sur 24 · IV. — Ce n'est pas pourtant que reiforl d'invention, déve · texte numérisé non relu

IV. — Ce n'est pas pourtant que reiforl d'invention, déve

1) Cavanac, Les merveilles du sacré rosaire..., p. 10 i.

2) Le P. Delaporle, Le merveilleux dans la littérature française sous le rûgne de Louis XIV, 1891.

3) Platet (le Sainl-M;ithieu, Le chapeau de fleurs de la glorieuse Vierge Marie, paraphrase du poème italien de Capaleone (luelfi sur le Hosaire. Paris, 1612.

4) E. F di^uel {llevue des cours et conférences, 1895, p. 352-358; en fait un grand éloge; cf. Cognet, Gndeau, 1900 : w Ainsi voilà un poème presque ignoré qui fait le plus grand honneur non seuleraetil à Godeau, mais à tout le xvii* siècle à qui on ;i si injustement reproché de n'avoir été ni épique ni lyrique » (p. 357).

5) Godeau, Vassomption de la ViergCy livre III, passim. Ces parties descriptives sont moins heureuses que les élévations sur les mystères, où Godeau sait exprimer les grandes idées mystiques dont l'Oratoire était couturauT (cf. livre I, strophe G, p. 3).

loppo par les mystiques de ce coniaieiicement du xvir siècle daus la description concrète des mystères, ne s'exerçât aussi

<^dans l'interprétation symbolique ou allégorique des données de la tradition. Le Moyen Age avait déjà comparé la Vierge à tous les phénomènes de la nature : la zoologie, la botanique, l'astronomie avaient également contribué au vocabulaire dévot de sa louange. Le P. Poiré et le P. Binet ajoutent encore au legs pieux de leurs devanciers. Ils enrichissent son parterre de nouvelles fleurs', car c'est surtout à la flore qu'ils empruntent leurs « similitudes ». Les fleurs ne sont-elles pas, selon l'expression du P. Binet, les Vierges de nature''^ Notre Dame (v est un jardin royal oii le Saint- Esprit a pris plaisir de planter de sa propre main... des labyrinthes fleuris où, au lieu de fleurs odoriférantes, il a planlé toutes les perfections en forme de fleurs éternelles et qui ne flestrissent jamais. Là vous voyez la virginité en la forme de lys, la pudeur en rose, le sacré soucy en soucy, l'humilité en nard, Tamour en girosole el le reste des grâces en un million de fleurs de mille et mille couleurs... » '. Ces attributs floraux sont même si nombreux qu'il était

1 malaisé de choisir dans le pourpris voué à Notre Dame la fleur de prédilection qui la personnifiait le mieux. « Possible seriez-vous curieux de savoir quelle est cette fleur, si c'est un lis ou une rose, un œillet ou une violette, et en un mot de quelle espèce et de quelle nature elle est? A peine vous en puis-je dire autre chose sinon que c'est la plus belle de toutes les fleurs, la fleur des fleurs... D'assurer qu'elle soit une tulipe, une amarante ou un narcisse, c'est ce qui n'est pas sans difficulté, attendu qu'en matière de fleurs il y a presque autant d'affections différentes qu'il se trouve de diversités entre elles. Qui dit avec Esdras qu'il

1) Sur la flore mariale, cf. Huysmans, La Cathédrale, p. 282 sq.

2) Binet, Le Grand chef-d'œuvre, p. 91-92.

3) Binet, Le Grand chef-d'œuvre, p. 273; cf. Binet, De la dévotion à la glorieuse Vierge, 1648 (lr« édit., 1634) .a Marie est le sacré cylhise du ciel où repose le divin enfant, vraie abeille du Paradis » (p. 292).

n'est qu'un lis au monde; qui, avec Pindare, donne le prix à la rose; qui dit qu'il n'est rien de pareil à l'œillet... Disons mieux, et plus à propos, qu'Elle est une fleur qui, ensemble, est lis, œillet, violette, tulipe, anémone;, hyacinthe, et qui contient en soy les beautés, les odeurs et les propriétés de toutes les fleurs du monde >>'. « Les fleurs en efl'et ont cela toutes en propriété... qu'elles flattent merveilleusement nos sens et par la beauté de leurs vives teintures et par la pointe de leurs soùeves odeurs. Mais comme la Rose tient l'empire sur toutes, aussi nous chatouille-l-elle plus que toutes et plus soùevement. »

ici encore, du reste, il est juste de ne pas oublier, en décrivant l'effort des Jésuites, l'héritage de la mysticité dominicaine. Les disciples de saint Dominique ont la garde du Kosaire* dont les oraisons sont tout autant de « belles roses qu'ils cueillent et rangent en guirlandes et petits chapeaux de fleurs pour en couronner leur mère »'. Comme les Jésuites, ils sont de laborieux « jardiniers » qui assistent à l'éclosion des roses avec une gaîté toute printanière*, d'experts « bouquetiers » qui « agencent înduslrieusement la gerbe mystique ». — D'autres fois, joailliers ingénieux,

1) Poiré, La triple couronna, 1" partie, ch. XIII, p. 338-339, compare ensuite successivement la Vierge à la violette, à la rose, au glaieul... et souhaite « d'être une abeille pour voler incessamment autour d'elle ».

2) Sur le Kosaire, son origine, son histoire cf. Perdrizet, Sotre-Damc de Miséricorde, bibliographie, p. 90-'.)4; Revue augustinienne, 15 cet. 1009. Il faudrait étudier le rôle des Dominicains dans la restauration du culte mariai en France au xvn* siècle par leurs confréries du Rosaire et les ouvrages qui défendaient la dévotion du chapelet contre i« les Mariomastiges. » « Le F. Cavaiiac rereut du ciel la môme inspiration que notre Père Saint Dominique.

^ C'est de prendre à cn'ur la dévotion du sacré Kosaire et, par l'explication des mystères compris en iceluy, faire cognoistre aux hommes ce que Dieu a fait et souffert pour eux. Cela réussit en partie selon son désir, notammrnt depuis qu'il eut mis en lumière ce livre des Merveilles du Rosaire tant bien receu de tous <ju'il fut bcs(jin de le remettre sous la presse plus de douz»' fois en fort peu de teinp,> es meilleures irilles de trance » (Vie de Cavanac à la suite de M l'édition des Mcrveill,s de 1629, r)li-562).

3) Ciivanar, Les Merveilles du sacré Rosaire, p. 82.

4) Alar, Lis aUuinettes d'amour du j'irdin délicieux... Valenciennes, 1617.

ils offrent à Mario des anneaux, des colliers, des diadèmes, des « rosaires de pierreries » * où leu-r science de l'allégorie lapidaire leur permet d'enchâsser de symboliques joyaux. « 0 Espouse, nous enlourerons ton col de trois chaînes d'or, toutes greslées de pierres précieuses : la première d'émeraudes, la seconde d'escarboucles, la troisième de saphirs ». Les mystères joyeux sont ainsi symbolisés par « l'Emeraude verte; » les douloureux, « signifiés par l'Escarboucle ou Rubis rouge ; » les glorieux « par le Saphyr pers couleur du ciel » \ Mais là encore les Jésuites ont colligé, synthétisé, pert'eclionné l'art de leurs précurseurs, et si l'on veut trouver une « somme » des parallèles les plus subtils et des adaptations les plus variées, c'est au P. Valladier, (jésuite, sorti de il'ordre) qu'il faudra la demander. L'univers entier sert d'emblème à la Vierge, depuis <( les raretés de la terre "jusqu'aux planètes et aux étoiles».

Maintenant qu'est-ce que les textes sacrés, qu'est-ce que (l'Écriture sainte ont fourni à cette exégèse raffinée? Il est très naturel de se le demander. Prenons le P. Poiré : sans doute il ne s'écarte pas, en principe, delà méthode orthodoxe des docteurs, qui ont recherché de bonne heure dans les textes bibliques le sens caché *. Mais les Jésuites, en cette investigation pieuse où les avaient précédés beaucoup d'autres commentateurs, se complurent; ils renchérirent, et l'allégorie dégénérabientôt chez eux enrapprochements douteux et décon- •certants, en analogies imprévues et forcées. Dans son désir d'interpréter la lettre jusque dans le moindre détail, le

1) Sur la joaillerie mystique, cf. Huysmans, la Cathédrale, p. 196 sq.

2) Cavanac, Les merveilles du sacré rosaire, p. 31.

3) Valladier, Les parallèles et célébrités parthéniennes pour toutes les fêtes de la glorieuse mère de Dieu, Paris, 1626. Ch. i. Parallèle du monde en général et de l'eau en particulier avec la Vierge; Ch. ir. Parallèle des raretés de la Terre, bois, métaux, or et argent; Ch. m. Parallèle des villes, montagnes, pierres précieuses; Ch. vin. Parallèle des cieux. Ch. ix. Parallèle du Ciel empyrée, etc..

4) Cf. par ex. Origène, ïîtpX àpxà)v, liv. IV et saint Hilaire, Commentaire sur rÈvangile de saint Mathieu.

P. Poiré se laisse cnlraînerà dos jeux d'esprit fort compliqués. Il ne se contente pas de rappeler délicatement les figures, mortes ou vivantes, qui, dans la Bible s'adaptent à la personne de la Vierge : le buisson de Moïse, la baguette d'Aaron, la toison de Gédéon, l'arche d'alliance, la nuée d'filie, le trône de Salomoiî», ou bien Eve, Sara, RébeccaV Marie sœur de Moïse. Jazel, Judilh, Estber, Beihsabée, Abigaïl, Marthe, Madeleine. Il fait, en ou(rt,\ de chacun de ces symboles une description minutieuse dont il applique tous les traits, un à un, à Notre Dame : « premièrement ce trône ancien fut bâti par le roi Salomon; secondement il fut fait d'ivoire seulement, le Saint-Esf)rit ayant voulu représenter par les trois belles qualités de l'ivoire qui sont la blancheur, la solidité, la froideur, trois rares propriétés de la très sacrée Vierge, sçavoir est son innocence, sa force et sa chasteté... » Et cette pédante exégèse se poursuit: « tiercément... quatrièmement... dixièmement... »'.

V. — Que dirons-nous dès lors des apologues étranges, des familiarités presque inconvenantes, des développements énigmatiques, des emprunts à l'antiquité païenne, en un mot de tous ces artifices de rhétorique dont l'éloquence de la chaire et la littérature religieuse firent un si fâcheux abus pendant la première moitié du xvii* siècle? On aurait pu croire que la dévotion à la Vierge, faite de délicatesse et de pudeur, préserverait sermon»mires et écrivains de ces inconvenances de mauvais goût. Il s'en faut que celte espérance soit satisfaite. L'Epître au lecteur du P. Binel, dansson traité <( do la dévotion à la glorieuse Vierge, » nous faitmèuie concevoir de légitimes in([uiétudes : « On dit que jamais l'eau ne se peut glacer (quelque cruauté de bise qu'on y

Ij Poiré, La Triple couronne, 1" partie, ch. m, ^ 2, 27-33 ; § 3, 33-36.

2) R, id., 5; 4, 5, 6, 7.

3) Poiré, La Triple couronne, i""» partie, ch. ni, ^ 3, 33-36; cf. la description symbolique du berceau de la Vierf?e chez le P. Valladier {Ia's parallèles et célt^brités.... p. 50-92. Du berceau !ui-m«'me (p. 50-60) nous passons à r << oreiller, w «< aux lanprs et maillots, » « aux drappeiets '\ etc..

donne d(^ssus) si on coule dedans un peu de graisse de veau marin : nos cœurs qui nagent dans les eaux de ce monde ne gc^^ileronl jamais de la gelée d'enfer si on y jelle dedans un peu de dévotion à la Vierge Marie »'. Puis, dans le cours de l'ouvrage, les grandeurs ou le rôle de xMarie sont une occasion ^de rappeler Pallas, l'histoire du fils de Seleucus et de sa bellemère Slralonice, l'empereur Decius et son fils, Scipion l'Afri- 'cain, Octavius Balbus, les Sabines, la vestale Claudia* : a Quel mal y aurait-il quand je mettraisl'amour de la Vierge en parallèle (ah ! c'est trop peu) avec celui du bon Octavius Balbus? )\ Le Grand chef-d'œuvre du même Père Binet nous réserve aussi des surprises impatientantes : « C'est une belle imagination de ceux qui disent que, qui veut bien vendre une esclave qui est enceinte, il faut évaluer le fils qu'elle porte dans son ventre, et si on pouvait sçavoir que ce fils dût estre quelque chose de bien grand, il faudroit vendre cela autant que vaut la mère et autant que vaudroit le fils... Voulez-vous sçavoir combien vautNostre Dame enceinte de Jésus-Christ? Certainement elle ne fut jamais esclave, mais elle fut bien fille des esclaves.... et Mère d'un fils qui fut vendu argent comptant. . . » '. — Voici maintenant de quoi ravir les amateurs, — si nombreux dans le xvii® siècle bel esprit et galant, — d'énigmes et de solutions curieuses et surprenantes, parce que tirées de très loin. Il n'y a qu'à parcourir les MM^/^tions affectueuses^; mieux encore, tout un long chapitre du

1) De la dévotion d la glorieuse Vierge. Épître au lecteur. Ihid., p. 93.

« Jl advient souvent que se battant un renard et uu loup pour avoir quelque pauvre animal innocent tombé entre leurs dents, quelque Aigle survolant va fondre la dessus et l'enlève pour soy. Ce renard de monde et ce loup d'enfer sont souvent aux prises pour nous arracher nos pauvres âmes. Si cette Aigle royalle, mère du divin aiglon Jésus Christ, survole d'un vol favorable et nous regarde de bon œil, pour moy je tiens pour tout assuré qu'elle nous enlèvera vers le ciel, malgré l'enfer et malgré le monde. »

2) De la dévotion à la glorieuse Vierge, 106-108; 114-115; 180-183; 239-244; 223-255...

3) Le Grand chef-d'œuvre, p. 87.

4) Les Méditations affectueuses : voici quelques exemples :

« Qui aime le plus cette fille naissante, le Père, le Fils et le Saint Esprit? »

Grand chef-d'œuvre : « Laquelle esl-ce des trois divines personnes que Noire Dameaymoit le plus el se sentait plus obligée? » : chapitre construit sous forme d'énigme. C'est un modèle de dissertation alambiquée : à tout moment l'auteur nous laisse croire que « la balance panche » en faveur du Père, ou du Fils, ou du Saint-Esprit, quand tout à coup une objection pose à nouveau le problème : (« ouy, mais lout re que le Fils a vient-il pas du Père? ») et nous finissons par parlager l'embaiTas du théologien : « où est-ce que cecy ira aboutir? qui vive? et qui emportera la palme? Car il me semble que tous trois ont gagné et tous trois ont perdu, et si nul n'a perdu et chacun a gagné, et le pauvre cœur de .Notre Dame est bien en peine ». Une pensée de saint Bonaventure apporterait peut-être quelque lumière ou accroîtiail la difficulté. Le P. Binel nous en fait grâce « Je ne veux point y entrer, car je n'en sortirais jamais »*.

YI. — L'extérieur même de celte dévotion mariale, sa forme littéraire ont pu déjà nous inquiéter quelque peu sur la vnleur de la doctrine qui en est le fondement. Les Jésuites ont toujours professé, en théologie', le plus rigoureux conformisme, mais enclins aux efïusions sentimentales et soucieux du problème pratique par excellence, celui du salut, ils parurent oublier la prudente réserve que leurs principes lleur imposaient : trop d'éléments populaires, trop desupers- |titions cachèrent souvent dans leurs écrits la définition dogmatique.

Le rôle qu'ils font jouer à la Vierge dans l'œuvre de la grâce et du salut en est une preuve convaincante, ils

(p. 5). M Qui l'ppousera, le Père, le Fils ou le Saint-Kspril? » (p. 27). » Qui des trois fait le meilleur accueil à la Sainte Vierge? »(p, 117).

1) Le Grand chef-d'œuvre, ch. xi, ch. xv; p 213, p. 204, p. ?14.

2) Cf. le pre'cepte de saint It^'uace « In theologia praelegendum esse sanctum Thomam » (lettre-circulaire du général A(|uaviva publiée et traciuile par Hoclieinonteix, Le collège de la Flèche^ IV. Il-j i) « Tâchons, in^^nie tjuand il n'y a aucun danger à craindre pour la foi et la piété, qu'on ne puisse pas nous soupçonner de vouloir inutivrr quelque chose ou créer une doctrine nouvelle. »

ondossenl et acceplenl sans roslriction les hardiesses, si souvent déconcertantes, de la dévotion du Moyen Age à Notre Dame. Notre Dame est pour eux, comme pour les chanteurs des Puys, non seulement « une mère de douceur », mais une « mère de miséricorde » : c'est la Vierge pitoyable qui sauva Théophile* et les plus grands pécheurs. « La petite princesse » est aussi « l'empérière puissante des Anges et des Potentats du ciel »'. « Si son Fils est le havre de grâce, elle est ïancre d'or qui y affermit et accroche nos espérances flottantes »•. Le chrétien peut se ranger « sous la cornette blanche de cette brave amazone »* et, « sous l'étendard blanc de sa protection, monter à l'assaut du ciel )>\ Dans ces pensées et cette foi, le P. Binet se grise de visions guerrières : « nous aurons en tête de notre armée cette empérière toute armée du ciel, encuirassée du soleil, ne dardant que souffres et poudres: qui luy résistera?* » Son aspect seul arrête les flèches de la colère divine. Sous sa conduite le chrétien est sûr « de prendre la ville de gloire » '' . Voilà une théologie un peu cavalière", qui ne convenait pas du tout à Pascal : mais cet accent belliqueux ne rappelle-t-il pas la fameuse veillée d'armes par laquelle le chevaleresque Ignace de Loyola préluda à sa conversion dans la chapelle de la Vierge à Montserral' ?

1) Binet, De la vraie Dévotion..., 1624 (1" éd., 1619) raconte l'histoire de Théophile dont se nourrit la piété des hommes du moyen âge (p. 19-20).

2) Binet, De la Dévotion^ etc., p. 12, 41.

3) Id., Épître.

5) Binet, Le Grand chef-d'œuvre, p. 521.

6) Binet, De la Dévotion..., p. 349.

7) Cf. Pascal, IX" provinciale. « Qu'importe, dit le Père, par où nous entrions dans le Paradis, moyennant que nous y entrions, comme dit sur un semblable sujet notre célèbre P. Binet, qui a été notre provincial, en son excellaient livre de la Marque de prédestination n^ 31, p. 130 de la 15* édition. Soit

de bond, soit de volée, que nous en chaut-il, pourvu que nous prenions la ville de gloire? comme dit encore le Père au même lieu. »

8) Cf. encore : « La vierge sacrée, nous voyant aller à la guerre, nous donne sa dévotion pour rondache »Dc la dévotion, p. 206; p. 270-273 ; 294-293; 349-350.

9) Joly, Saint Ignace de Loyola, p. 20.

Noire Dame est non seulement un « intrépide capitaine ». mais aussi un irrésistible avocat : elle sauve les causes les plus désespérées : « Elle plaide si puissamment que... Dieu lui accorde tout ce qu'elle veut »'. La raison en est simple. « Marie est l'espowse de la Trinité; elle a eu pour présent de ses fiançailles le Saint-Esprit et pour son douaire le Ciel avec le Paradis »; «or une femme peut disposer de son riouaire. »' « Trésorière générale de l'Épargne divine, Dieu luy a donné lu clef d'or de tous ses trésors ». Elle n'en est pas avare, elle prodigue ses faveurs. Que si le pécheur rebelle les a dédaignées, il peut encore espérer en sa miséricorde. Le ciel est toujours ravi d'enlendre « le sacré tonnerre de son éloquence foudroyante » \ Le pardon, pour le P. Binet comme pour les chréliens du moyenâge, paraît le « fief » exclusif de la Vierge : il reste à Dieu la justice et la vengeance. Tout ce qu'on pourrait dire, semble-t-il, dans une théologie plus circonsp(^cte, c'est que le coupable se tourne vers Notre Dame sans la crainte et le remords qu'inspire la vue d'un juge redoutable ; — et encore ce sentiment devrait-il s'accompagner de réserves ; — le P. Binet l'exprime à grand renfort de comparaisons qui l'exagèrent et d'antithèses qui l'adultèrent. Il y a une séparation des pouvoirs, un partage des droits entre Dieu et la Vierge, propres à alarmer justement les moins rigoristes chrétiens : a Jésus veut damner et Marie veut sauver; la justice est du costé de Jésu^, la clémence du costé de Marie : l'un montre le sang que cela lui couste, l'autre son laict qu'elle distille jusqu'à la dernière goutte ; l'un allègue le droit et la loy, l'autre allègue les passedroits et l'amour. Dieu le Père est assis qui entend ces discours : le genre humain tremble prosterné devant le Ihrosne, la corde au col et la torche au poing; le cœur me frémit et la main me tremble escrivantcecy : croiriez-vous, Lecteur, que la bonne princesse gaigne la cause et la nostre, et le Fils estrondnwnc aux dépens^

1) \fedit(ilvms affectueuses, p. 126.

2) Binet. ï)c la dévotion à hi ylonrusr Vicrifc..., |>. 127.

et qu'il luy en coiiste jusqu'à la dernière goiille, el par arrest il est dit que celuy qui comme criminel devoitestr(\/?y.s/^/72^w^ condamni'î au supplice éternel, sera mîséricordieiisement sauvé' ». DemA.mele P. Binet fait sienne « l'amoureuse hardiesse de saint Anselme : cette proposition [qui] faict peur d'abord, mais [qui] est d'une valeur inestiniable et d'une consolation très solide et très précieuse », à savoir que « Dieu a son Livre, et Nostre Dame le sien aussi a part. Celuy de Dieu a deux chapitres , l'un de justice et l'autre de miséricorde : celui de Nostre Dame nest que de pure miséricorde : il n'y a là ni rigueur de justice, ny nulle loy de sévérité : Livre des grâces, ofi il n'y a nulle rudesse et nulle sorte de refus\ » ' livre de vie, oil c'est une vraie marque de prédestination d'être inscrit '. « Quand le Verbe veut diluvier [submerger] le monde... il ne prend conseil que du Père et du Saint Esprit, et il n'y a quasi que la justice qui prend ses conclusions contre les criminels. iMais quand Dieu veut sauver les hommes, il ne va point lire dans le livre de justice, mais dans le livre de vie de sa toute bonté, il prend conseil de sa saincte Mère\ c'est elle qui prend ses conclusions, et, comme son cœur c'est le cœur de la commisération, toujours elle panche du côté du pardon ))'\ Aux deux registres correspondent deux parlements, deux cours souveraines, l'une de la stricte Justice, l'autre de Grâce et de pure miséricorde. « Or ce qui est fort consolatif cest que de la chambre de Justice, il y a pouvoir d'appeler à celle de Miséricorde..., et, avec la revision du procès, d'ordinaire on emporte interprétation

1) Binet, Le Grand chef-d" œuvre, p. 673.

2) Id., p. 522. Cf. « Plusieurs eussent éié et damnez el rayez du Livre de Dieu et de vie, s'ils n'eussent été couchez dans le livre de diamant de la Vierge Marie. » (p. 524).

3) Cf. le titre complet de l'ouvrage, Be la dévotion à la glorieuse V. M., JiVraie marque de prédestination. — Une expression du même genre revient

très souvent, (par ex. Grand chef-d'œuvre, p. 554) : Le chrétien, pour être sauvé « doit estre couché sur l'estat de sa maison royale, » ou encore (p. 515) : « estre au roolle des serviteurs de Notre Dame. »

4) Le Grand chef-d'œuvre, ch, xxvni, p. 546.

d'arrest et entier gain de cause qu'on avoit perdue... Inter jettoriH appel... »*. Que ce conseil du Père Binet, celte pro- 1 cédure, ces plaidoiries, ce « parquet du ciel »' aient exaspéré les hérétiques et troublé les orthodoxes, on le 'comprendra aisément. Ces images matérielles étaient les expressions les *plus déficientes des réalités mystiques qu'elles prétendaient traduire : celte opposition constante entre la Vierge et Dieu conduisait fatalement le théologien aux plus dangereuses affirmations.

Sans doute le P. Binet, le P. Barry lui-même n'oublient pas l'esprit de la dévotion : pour avoir droit à cette toute puissante intercession de la Vierge, on doit voir dans son culte autre chose qu'un ensemble de pratiques peu généreuses ou de « recettes » commodes. « Ne croyez pas que sous couleur de dévotion, j'ai envie de flatter les pécheurs et leur persuader qu'ayans mal vécu, il ne faut que lever les yeux à la

Vierge (et) avec un Ave Maria gagner le ciel*. » « Il est

malaisé d'aymer Marie sans aymer la saincteté* ». Mais les miracles — complaisamment racontés — de son indulgence inlassable, de sa bonté si accommodante, risquent fort de ne ^ point incliner le pécheur à la vraie pénitence. Le catholique lecteur du P. Binet avait lieu de se défier de certaines formules que la faiblesse humaine peut trop facilement interpréter à sa guise : « Marie prend un plaisir ineffable de sauver les misérables pécheurs et les plus abrutis et qui sont entièrement dégénérés en bestes\ » Je ne vois pas, même en latin, cette inscription sur le socle de ses statues. Et si l'on se fait l'apôtre de dévotions faciles et multiples, l'inventeur de toutes les clefs qui peuvent ouvrir les cieux, on doit en accepter les risques et ne pas s'étonner de sou- ' lever l'indignation d'un Pascal". Or, quelle ample » provi-

1) Binel, Le Grand chef-d'œuvre, p. 527.

2) fd., p. 5r)4.

3) Id., De la dévotion à lii Vifiije, p. IStî.

4) Barry, Philagie, au lecteur; cf. p. Vi , p. 71. T)) Binet, Le Grand rhrf-d'œuvre, p. :^^0.

6) IX' provincialt'.

sioii' » de menues pialiqiies odVe au chrétien «Philagie!» » La mention « aisé à pratiquer » paraît être la maïque du P. Barry', et combien il excelle à faire valoir son procédé!

« Dites-moi, Pliilagie, qu'y a-t-il de si aisé que de dire cent fois le jour, tout doucement, e:î allant ç;i et là ou tout haut, étant en sa chambre... Amo et volo amare Mariam. »

« Si vous étiez amoureux du ciel, je tiens pour assuré que que vous donneriez les millions d'or^ s'ils étaient en votre pouvoir, pour avoir cette précieuse clef. Une faut j)OÏnl entrer en de si grands frais : en voicy une, voire cent, à meilleur compte, tout autant de sainctes dévolions à la mère de Dieu que vous trouverez dans ce livret; ce sont autant de clefs du ciel qui vous ouvriront le Paradis tout entier pourvu que vous les pratiquiez^ »

Le bon Père prévient même les exigences de ses clients et connaît l'art de rendre faciles les dévotions malaisées. « Que craignez-vous en vous prosternant à terre? de salir vos habits?... Qui vous empesche de jester ce qu'il vous plaira à l'endroit où vous vous prosternerez, pourveu que vous vous humiliiez bien bas, qu'importe' ». Si le pénitent est encore plus avare de tout effort, il trouvera au quinzième chapitre « trente dévotions à la Mère de Dieu en supplément de celles qui sembleront difficiles » : on ne saurait s'imaginer

1) Cf. du môme P. Barry, La provision spirituelle en méditations pour tous les samedis de r année sur les plus beaux éloges de Nostre Dame. Lyon, 1652.

2) Pascal (début de la IX" provinciale) en énumère quelques-unes: saluer la sainte Vierge au rencontre de ses images, dire le petit chapelet des dix plaisirs de la Vieri^e, prononcer souvent le nom de Marie «"Ajoutons de nombreuses oraisons jaculatoires et génutlexions.

3) Les ouvrages du P. Barry eurent un gros succès, en 1649, Philagie atteignait sa treizième édition. Son opuscule célèbre : « Pensez-y-bien ou

•moyen court, facile et assuré de se sauver », 1645, a gardé ce succès jusqu'à nos jours.

4) Barry, Philagie (au lecteur).

5) Id., p. 113, cf. 178 : à propos de la dévotion qui consiste à « graver et former sur son cœur le nom de Marie « Je ne prétens pas que vous graviez « aussi le nom de Vlarie sur votre cœur : mais seulement avec le doigt à la « façon que vous escririez vostre nom sur une table ou sur l'arène. »

plus de lésiuerie ni un culte plus parcimonieux. — Il n'est pas jusqu'àFéloge en apparence le plus désintéressé qui ne cache, lui aussi, une intention mercantile. DdiW^ la Magnificence de Dieu envers sa saincte Mère, le P. Barry* décerne à la Vierge 1 122louangescommeilcomptaunjour63 questions curieuses sur la Vie et la Bonté de Notre Dame. Voilà les imprudences, — que devaient sévèrement juger Pascal et Bossuet, — d'une sentimentalité religieuse inconsistante qui trop souvent réduiisait la dévotion à des pratiques destituées de vie intérieure'.

VII. — 11 serait injuste de ne point relever, — au milieu des effusions enfantines, des subtilités ingénieuses à l'excès et des calculs peu généreux, — des idées mystiques que la raison catholique pouvait avouer sans scrupule. La prérogative ineffable de sa maternité divine fait à la Vierge une auréole de majesté : la Bonne maîtresse, la Mère indulgente est aussi un « chef-d'œuvre, ))=" ou plutôt un essai fait par Dieu du chef-d'œuvre qu'est l'IIomme-Dieu : a Le liseron fut un coup d'essay de la nature quand elle commença de faire le patron du lis : la Sainte Vierge n'est autre chose qu'un coup d'essay de Dieu, lorsqu'avec la nature il commença de faire l'essay d'un Homme-Dieu*. » Il y a là une idée intéressante de philo-

1). P. Barry, La magnificence de Dieu envers Sa Saincte 3/(?/'e, déclarée par mille cent vingt et deux de ses Eloges el tiltres d'honneur, surpassant le nombre des Estoiles du Ciel... Divisée en 4 parties selon ses quatre qualités d'Aymable, d'Aymée, d'Amante et d'Amour. Lyon, 1641. Ct. Barry, Paulin et Alexis, deux illustres amants de la Mère de Dieu : 2'' partie. Lyon, 1656.

2) Nous ne souscrivons pas à ce jugement de Sainte-Beuve sur la portée des censures de Pascal au sujet de Philagie « les facéties badines, les jolies gaîtés de la neuvième Provinciale sur la dévotion galante des Pères Barry et Le Moine el sur les gracieusetés du premier envers la bonne Vierge, s'attaquent bien moins en réalité à la théologie elle-même qu'à un reste de mauvais goût en belle humeur dont le digne évèque de Belley, tout à côte de saint François de Sales, nous a offert maint exemple. Pascal en ces endroits fait de la critique littéraire sans en avoir l'air, » (Sainte-Beuve, Port-Hoyalt III, 127-128). C'est un peu trop négliger le scrupule surtout spirituel de Pascal.

3) Binet, Le Grand ch^f-d'œuvre de Dieu ou les perfections de la Sainte Vierge.

4) Poiré, La Triade couronne, l'e partie, p. i\).

sophe calholique. Devant les splendeurs delà Vierge mère de son Dieu, Deipara\ le P. Poiré n'éprouve pas seulement un doux aUendrissement, mais a l'ébaïssement' » qu'ont ressenti les plus graves docteurs. « Que je suis aise, s'écrie le P. Binet lui-même, de voir accable?' mon esprit sous l'immensité des grandeurs de la Mère de Dieu, ' » et retenons cet aveu îqu'on dirait d'un janséniste : « pour bien sçavoir [ce] que c'est d'estremère de Dieu, il faudroit au préalable sçavoir [ce] que c'est [que] Dieu »*. -- Le P. Binet développe aussi avec gravité le thème douloureux de la Compassion de.NotreDame : « C'esloit une martyre vivante : tout luy estoit un calvaire; tous les jours estoient des vendredi saincts, sa vie une passion perpétuelle, et soncœur, tous les jours, estoit crucifié par les mains de l'amour, aussi grandes meurtrières que les mains de la mort » \ L'expérience myslique n'est pas étrangère à l'auteur du Grand chef-d'œuvre, et après nous avoir décrit les états successifs d'une âme qui s'absorbe en Dieu, il nous montre en la Vierge le plus parfait exemplaire de la « vision unitive** ».

Mais malgré ces sentiments plus relevés, malgré ces idées

^ correctes et fécondes au point de vue théologique , malgré ces

.aperçus d'une très pure mysticité sur les communications

ineffables de la Vierge et du Christ et « la dévotion intérieure

de Notre Dame » ', — les Jésuites n'en apparaissent pas moins,

à ce commencement du xvii« siècle, comme les propagateurs

'"plus ardents que prudents d'un culte trop sentimental qui

hospitalise pêle-mêle les puérilités d'une sensibilité exubé-

1) C'est le titre officiel de Marie et le nom courant qu'on lui donne dans la Compagnie ; cf. Ganisius, un des célèbres théologiens jésuites, dont le fameux catéchisme lut traduit dans toutes les langues : De Virgine Maria Deipara, Ingolsladii, 1577.

2) Poiré, La Triple couronne, l''o partie, p. 3-5.

3) Binet, Le Grand chef-d'œuvre, p. 133. A)ld.,p. 146.

5) /'i., p. 369. Cf. P. Richeome, La sacrée Vierge Marie au pied de la croix. Paris, 1609.

6) Binet, Id., le chapitre xvii en entier. l)ld., p. 343.

rante, les écarts de l'imagination aventureuse, les élucubralions subtiles d'une exégèse alambiquée, les témérités d'une effusion uniquement éprise d'indulgence au détriment delà sévérité doctrinale, — sans parler de leur condescendance aux pratiques nombreuses et faciles, qui exposaient le pénitent peu scrupuleux à oublier l'esprit de sa dévotion; sans compter aussi que sous les Heurs, grondait souvent le courroux contre les prolestants, ennemis de ce culte mariai où les Jésuites, pour un peu, auraient vul'essentiel du christianisme.

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