CHAPITRE IV L'Oratoire (suite) : Le P. Gibieuf
I. -- Le cardinal de Bérulle, qui, dans ses ouvrages sur Jésus, donnait une si grande place à la Vierge, n'écrivit pas cependant le traité complet de dévotion mariale, la So^nme des méditations mystiques sur Notre Dame, de l'Oratoire et du Carmel. Ce lut un autre oratorien, lequel mériterait d'être plus célèbre, le Pèro Guillaume Gibieul'. Lieutenant du Père de Bérulle, il fut supérieur de la première maison de l'Oratoire en la rue Saint-Honoré à Paris, et vicaire général delà congrégation, lorsque le fondateur reçut, en 1627, la pourpre
1) Bibliothèque oralorienne, Généralats du Cardinal de Bérulle {Cloyse^uh), I, 136-153; cf., p. 150 : « La piété du P. Gibieuf fut si reconnue qu'incontinent après sa mort les religieuses du grand couvent de Carmélites de Paris firent recueillir des mémoires pour composer sa vie, qui ayant passé par plusieurs mains pendant l'espace de quarante à cin(]uante ans, se sont enfin eirares et nous sommes privés de la connaissance (ie plusieurs rares exemples de vertu qui auraient pu beaucoup contribuer à notre édification. »
cardinalice. Le P. Gibieuf était un praticien de la vie spirituelle autant qu'un philosophe de la théologie*. En 1631, les Carmélites le choisirent pour visiteur de leur ordre en France, et conservant cette charge jusqu'à sa mort, il se consacra uniquement à leur édification'. « Ces dévotes filles de sainte Thérèse, dit le P. Cloyseault, regardent encore à présent comme une miséricorde singulière de Dieu et un souverain bonheur l'avantage qu'elles ont eu de le posséder pendant plusieurs années en cette qualité*. » lient pourcollabora- Irice une femme remarquable, justement appelée « la sainte Thérèse de France »*, dont la vie fut un hommage constant à la Vierge ^ Madeleine de Saint-Joseph, prieure du Carmel français \ Fidèle aux exhortations de la grande réformatrice', la mère iMadeleine favorisa les desseins du cardinal de Bérulle en soutenant de ses conseils et de son autorité la dévotion à la Vierge, et « ce fut à son instance que le P. Gibieuf entre-
1) [Voir sur le P. Gibieuf le bel ouvrage de M. Gilson sur Descartes et la Scolastique].
2) Le P. de Condren, général de l'Oratoire (à la mort de Bérulle, oct. 1629) et visiteur général des Carmélites renonça pour lui et ses successeurs et tous les oratoriens à cette dernière charge en 1631 : on fit exception en faveur du P. Gibieuf qui visita jusqu'à six fois tous les couvents de l'ordre (cf. Batterel, Mémoires domestiques ^ I, p. 239).
3) Cloyseault, Biblioth. oratorienne, I, p. 146.
4) Cousin, La duchesse de LonguevUle, p. 84; cf. sur sa vie, Appendice, 379-415.
5) Vie de la R. M. Madeleine de Saint-Joseph (Mademoiselle de Fontaines- Marans) par Senault, 1645; p. 338-339 : « Elle ctoit éminenteen cette dévotion et né séparant jamais le fils de la Mère elle leur rendoit conjointement ses devoirs. »
6) Elle avait pris l'habit de carmélite le 11 nov. 1604 et mourut le 30 avril 1637. Sur le rôle qu'elle joua dans l'histoire morale du xvii» siècle, cf. E. de Broglie, Marie de V Incarnation, p. 143 : « toute la société du temps passa par le parloir du monastère pour écouter les saintes recluses qui, invisibles aux regards, parlaient si bien de Dieu et des choses éternelles » ; cf. Picot, Essai sur linfluence de la religion au XVIl^ siècle, I, 225-226. Cousin, Duchesse de Langueville^ p. H5, 119.
7) Sur la dévotion de sainte Thérèse à la Vierge, nous renvoyons à son autobiographie (édition Bouïx-Peyré 1903, p. 6, 9, 10, 393-4, 517); cf. Château de l'âme (3* demeure, ch. i).
— esprit (( la Vie et les Grandeurs de la Très Sainte Vierge Marie, mère de Dieu, en deux parties »*. L'inspiratrice mourut en 1637, l'année même de la publication.
Cet ouvrage n'est pas une compilation fastidieuse de tous les titres accordés à la Vierge, ni une suite de méditations afîectueuses sur les mystères de sa vie. L'auteur se propose de tracer « un portrait au vif de la mère de Dieu en suivant exactement et pas à pas les lumières que l'ÎLcrilure sainte et la Tradition nous en donnent »*. 11 établira « la vérité » de ce culte « contre ceux qui l'attaquent «mais il désire surtout, « s'abstenant de toutes disputes, » « faire avancer >^ les Carmélites dans l'imitation des vertus mariales.
(c [^'appartenance à Marie » est la vocation spéciale du Carmel, « son caractère, et comme la différence constitutive qui le distingue de tous les autres ordres religieux » *. Ce livre leur appartient, car c'est un « extrait » authentique de leurs âmes ; c'est aussi l'expression fidèle de la piété oralorienne : œuvre de doctrine et d'exhortation, oh la prière aimante sort toujours du raisonnement dogmatique *. Maintes idées nous en sontdéjà familières, — car le P. Gibieuf est un disciple du cardinal de Bérulle, — mais il sut les développer et les enrichir selon l'esprit de l'Oratoire.