II. — C'est ainsi, d'abord, que le fondement de la dévotion
mariale est placé dans le mystère de l'Incarnation : le P. Gi-
'bieuffaitde la Maternité divine une entité, une sorte d'Idée
1) Vie de la JR. M. Madeleine, p. 343 : « L'amour extrême qu'elle portail à Marie lui fit désirer qu'on recueillît en un même livre tout ce que l'Écriture ou la tradition nous apprennent d'Elle, »
2) Épître aux Carmélites, passim. Sur le souci de donner à la dévotion un fondement scripluraire et traditionnel, cf. La Vie et /f5 Grandeurs II, 542-3, 572. « [Gibieuf] portait toujours sur lui une petite bible en un seul tome dans un sac de satin que les Carmélites lui avaient donné. » (Cloyseault, 1, 152-153.)
3) Épître aux Carmélites.
4) Chaque chapitre se termine par une prière qui a la forme d'un acte de soumission et la conclusion de l'ouvrage est un acte d'ablation (11,702-704). Certains chapitres ont la forme de l'homélie : « 1\'. Exhortation aux parents à eslever leurs enfants en h crainte de Dieu. V. Exhortation aux religieuses... à former leur oblation sur le modèle de celle-ci, »
platonicienne. « Ne dites pas que c'est une créalure humaine élevée à la dignité de la mère de Dieu, mais dites plutôt que c'est la dignité incomparable de la mère de Dieu établie dans une créature humaine* ». Cette dii^nilé n'est pas une forme, un accident qui arrive à la Vierge : < c'est son fonds, sa substance, c'est son tout et elle n'est que cela, elle n'est que capacité de cela... » Il ne faut donc pas restreindre à un moment de la durée, faire commencera l'Immaculée conception l'existence de cette dignité « auguste et ineffable ». Elle est enclose de toute éternité dans le conseil secret de Dieu : c'es! là que la Vierge a sa première demeure avant de éprendre racine » en la terre. La prédestination de Jésus enveloppe celle de Marie, et voilà pourquoi l'Église approprie à la Vierge les mêmes textes de l'Écriture qui s'entendent au sens littéral de Jésus-Christ'.
Ce parallélisme des deux prédestinations, Gibieuf l'analyse subtilement. Le dessein de Dieu est triple : il veut, en premier lieu, engendrer dans l'humanité, en la plénitude des temps, le fils qu'il engendre dans la divinité avant tous les temps et ainsi « opposer la génération de Dieu à la génération d'Adam ». Et voici que la Vierge est spécialement regardée, « en ce dessein de génération temporelle et nouvelle, comme vraie mère de ce fils unique et consubstantiel qui doit être engendré temporellement et nouvellement ». — Dieu veut, secondement, faire parmi les hommes « une effusion de la plénitude de la divinité ». a Et voilà que la Vierge est choisie de Dieu pour cette heureuse et sainte effusion,» Dieu la regarde a pour èive source feco?îde de diviJiité dans les temps comme il l'est dans l'éternité ». — Enfin Dieu veut être adoré et le Christ seul peut lui rendre un hommage égal à son infinie grandeur. « Et voilà que la Vierge est le principe et l'instrument de cette sorte d'adoration. » C'est en ce triple rôle que consiste son « très haut et
1) P. 207. Les oraloriens eurent une prédilection particulière pour la philosophie platonicienne (lioussaye, II, 379).
2) Il s'agit de textes de la Sagesse incréée.
très secret office de Mère de Dieu ». L'Église a donc raison de l'appeler « arche d'alliance », car si la nouvelle alliance consiste '< en ce que le saint soit donné à l'homme et la gloire à Dieu, » Jésus et Marie en sont l'un et l'autre causes : Jésus Test en lui-même, Marie l'est en exercice de sa maternité '. — Toutes les prophéties qui annoncent le fils, promettent aussi la mère : c'est le miracle de sa prédestination qui fait de la Vierge le but lointain de la fécondité patriarcale et des promesses prophétiques'. Avec un art déjà consommé du développement oratoire et de la période nombreuse, qui demande volontiers ses effets les plus sûrs à une suite d'interrogations pressantes, le P. Gibieuf résume tout ce long etTort: «- Oue cherche Abraham en ses générations? Le Messie... Oue cherche Isaac en son mariage? Le Messie... Que cherche Jacob? Que cherche David?... Ils cherchent Jésus et Jésusen Celle à laquelle seule peut atteindre leur fécondité » '. Cette théorie du P. Gibieuf, soit qu'elle lui appartienne totalement, soit qu'il l'ait synthétisée et condensée, est, on ne saurait le contester, un exemple remarquable de la construction Ihéologique des penseurs du xvii' siècle. Et l'on ne saurait nier non plus la grandeur de cette conception audacieuse qui voit en la Vierge le but de loute la Loi ancienne. L'Incarnation fit enfin descendre sur la terre ces deux « lumières » *, depuis si longtemps attendues : Tllomme-Dieu et la Mère de Dieu ; ce sont deux états singuliers et nouveaux «les deux plus grands et plus émerveillables sujets de la toute puissance divine »% (( les deux plus grands ellets qui procéderont jamais des Iré-
1) Pour tout ce développement nous avons résumé et quelquefois cité les pages 19-?8 (1" partie).
2) ttCh.iii.La mère de Dieu est enclose dans toutes les promesses du Messie que Dieu faict aux patriarches. Ch. iv. De la promesse faite à Moïse d'un Sauveur de sa nation et de la prophétie de Balaan , où il est monstre que la mère de Dieu est comprise en l'un et en l'autre. Ch. v. Toutes les prophéties qui annoncent le Messie annoncent aussi la mère de Dieu ».
3) Vie et grandeurs, i, IDD-lll.
4) /(!., Il, 570.
sors de Dieu • ». Le Père Éternel aurait pu se contenter « de nous donner son fils en le revêtant de nostre nature pour vivre et converser avec nous, ains il a voulu nous le donner par voie de naissance et de maternité » ; le Verbe ne s'est pas seulement fait homme, mais u lils de l'homme » : c'est un surcroît d'amour divin pour Thumanilé qui est ainsi la cause de la maternité divine. Ainsi la théorie du rôle de la Vierge « mère de Dieu » est, entre les mains de Gibieuf, un approfondissement de l'idée de la Divinité, un approfondissement de la conception chrétienne de l'union de la divinité avec l'humanité. Elle a un très réel intérêt dans la philosophie religieuse du christianisme.
Ce parallélisme entre la Vierge et le Christ nous donne le secret des u perfections, grandeurs et excellences » de celle ci.
Dans le conseil de Dieu, « elle est en efTet posée immédiatement après le Christ, et Dieu la contemple dès lors comme la personne la plus haute, la plus sainte et la plus digne de son amour et de ses faveurs qui sera jamais. Dès lors il l'étahlil après son fils au dessus de tout, il lui assujettit toute créature et en nature et en grâce, et les Anges même... doivent... relever de l'éminence de sa grâce et de sa sainteté ))-. « Dieu l'aime plus, eiie seule^ qu(. tous les anges ensemble». » L'enthousiasme du Père Gibieuf semelicid'abordà l'école des Docteurs dont il commente les louanges de Marie*; puis il lui inspire une prière personnelle qui dut souvent lui être commune avec ses sœurs spirituelles du Carmel. u Vous estes, o Marie, la porte resplendissante du ciel; venez, et que la vraye lumièr.^que nous attendons de vous, dissipe
1) Vie et grandeurs, II, 53.
3) /(i., II, 661; cf. 660 : « Le Dieu du ciel a divise la cour céleste en deux chœurs : « en l'un tous les anges presque infinis en noaibre et rangés en plusieurs ordres » honorent les diverses perfections de Dieu... ; en l'autre « la Vierge seule regarde » la Trinité (cf. Berulle).
4) I, 96-98; par ex. saint Alhanase, suint Ephrem, « le très fervent el lrc5 éloquent Chrysoslome ».
bien losl les espaisses ténèbres de Tignorance et du péché où nous périssons. Vous estes l'arbre de vie, arbre beaucoup plus aymable et fructueux queceluy qui avait été planté pour nous dans le paradis terrestre : venez, et nous donnez le vray fruict de vie, le fruict de la vraye vie.... Vous estes l'arche d'alliance : venez prompleinent faire nostre paix avec Dieu...
Vous estes le Thrésor des pauvres, le support des faibles
venez et réjouissez par vostre heureuse venue les tristes et infortunés enfaus d'Eve bannis du Paradis de la terre et de celuy du ciel, abattus de deuil et remplis d'angoisses... Vous estes choisie devant tous les siècles pour estre la Mère de Dieu; venez et nous faictes espérer par vostre naissance la consolation de voir bien tost parmynousla naissance du Fils unique de Dieu et de posséder en luy l'abondance de la Grâce et la plénitude de la Divinité; afin qu'ayant resté jusqu'à maintenant dans la servitude du péché et du diable et dans les ténèbres et Tombredela mort, nous commencions à respirer la saincte liberté delà grâceetà ressentir la lumière, le repos et la félicité des enfans de Dieu*. » Reprenant jusqu'aux expressions du P. de Bérulle, Gibieuf salue en Nazareth (( une seconde Trinité : » Dieu, Jésus et Marie, « ce sont trois abysmes de Grandeur et de Majesté divine, et, si vous voulez, ce sont trois souverains dont et les hommes et les Anges relèvent, combien que, de ces trois, le premier dépend du second, et le second du premier qui est seul enùeremtnt absolu et indépendant » '. On voit qu'avec le P. Gibieuf nous en revenons à celte exaltation de la Vierge jusqu'au niveau divin, que n'avaient pas crainte les mystiques du moyen âge. mais elle s'accompagne, chez lui, d'une prudente réserve dans les termes, en même temps qu'elle s'appuie, non sur les hypothèses mal motivées d'un amour impérieux, mais sur les raisonnements liés d'une théologie.
l V/e ff ^nm(iewrs, 1, i0i-l05: cf. Il, rh. xxix, Souveraineté de la T. S.
2) /(/., II, 66'.); cf. Hénille, \'jV de Jésus, conclusion, col. r)06-.''>07 : .. c'est la nouvelle Trinité de Nazareth ».
De tous les (leurons d(ila« couronne» de Marie, le plus rare est encore l'image même de la sainteté : la purelé virginale. Le P. Gibieuf adopte h l'occasion les comparaisons bizarres des auteurs séraphiques : a Puisque Dieu veut que la Nature l'enfante, il est bien convenable qu'il donne h sa Mère, pour l'engendrer, ce qu'il n'a pas refusé à la Nature pour enfanter les choses inanimées. Il est la fleur d'Israël, et voilà que la Nature produit les Fleurs sans ouverture de l'arbre qui les porte. Il est la lumière de l'Cnivers et nous sçavons que la lumière sort du soleil par une émanation si douce et si éminente qu'en un moment elle pénètre et passe jusqu'à nous sans faire effort es corps qui sont entre deux... ' » Mais surtout, et plus solidement, il voit dans la virginité de Notre Dame une nouvelle et intime ressemblance à la pureté du Père Eternel, qui est « le premier vierge^ source adorable de Virginité au ciel et en la terre ».
J'ai dit que ce théologien était un « directeur ». Son livre nous le rappelle à chaque pas. Ici, il invite les « blanches colombes » du Carmel à imiter le divin modèle de la Virginité, à être « des vierges sages et sainctes, d'esprit et de corps, retirées de toutes îles vanités du monde, vierges séparées d'elles-mêmes, de leur volonté et de leurs sens ». Aussi bien, pour conseiller pertinemment, et avec les mots qu'il fallait, la Virginité, il avait moins à imaginer qu'à décrire, moins à deviner qu'à se souvenir : l'expérience quotidienne de ses entretiens mystiques avec sœur Madeleine lui révélait toute la délicatesse de cet état qui est dans la chair sans être charnel. « La virginité est un soin continuel et une glorieuse anticipation de la vie du ciel. C'est une enfance perpétuelle, enfance d'innocence et de pureté. C'est la victoire [sur le] monde, le triomphe [sur ses] ses plaisirs et ses déplaisirs... c'est l'ouvrage le plus exquis et élaboré de la main de Dieu...' »
1) Vie et grandeurs, II, 256 ; il prend à Bérulie l'idée du colloi^iie de pureté entre l'An-e et la Vierge, ch. xv (I, 447-453); cf. II, 5; II, 28.
2) Vie et grar) ieurs, I, p. 461.
II. — Dans cette vue, que « la mère du Dieu-homme porte Jésus gravé en son corps aussi bien qu'en son cœur », la foi mystique du P. Gibieuf trouve un champ illimité de méditations, où il est curieux de suivre son esprit déductif. Il voit bien qu'en partant de ce principe de « l'empreinte » corporelle et spirituelle du Dieu-homme sur la Femme qui l'a porté, c'est toute une huloire de l'expérience religieuse de la Vierge que la croyance catholique peut essayer légitimement de reconstruire, depuis la liaison éternelle de Jésus et de Marie au sein du Père* jusqu'à leur fusion glorieuse au jour de l'Assomption : vie d'attente dès l'Immaculée conception, vie de douleur depuis l'Annonciation, vie de langueur après l'Ascension de son Fils. Ne négligeons pas de suivre en ses conjectures cette mystique qui, d'une œuvre d'imagination essaie de faire œuvre de logique. Le P. Gibieuf ne néglige pas plus que ses précurseurs de tenir compte d'abord des relations physiques qui ont dû unir la mère du Dieu-homme à son fils comme toute mèreà son enfant*. Il faut même avouer que l'allaitement de Jésus lui suggère une image qu'on peut trouver étrange : « Que n'avons-nous des yeux pour voir et admirer avec les anges comme toutes les gouttes de lail qui passent de ses mamelles virginales dans le corps délicat de ce divin enfant sont aussitost unies et incorporées à son humanité déifiée et deviennent consubsistantes en la personne du Verbe Éternel. « Un des poètes de la société de Jésus ou saint François de Soies n'auraient pas mieux dit'. Ses considérations et
1) « Il est doux de trouver si losl Jésus et Marie ensemble et nous devons contempler avec révérence et amour la liaison si ancienne et inséparable de ces deux objets. 0 liaison élernelle ! ô liaison admirable de Jésus et de Marie dans le conseil <ie Dieu ! » (I, p. 30).
2) /'/., II, 378; citons encore un trait de mauvais goût, le seul peut-être que nous ayons trouvé : « en cette nativité ce fut la vertu du Père et l'opération du Saint-Ksprit qui fit l'office de sage femme, il ne lallut point d'autre ayde à la Vierge ». (il, 271). La puérilité esl aussi très rare dans ce trailé (hormis cependant un couimenlaire du « cum fesiinalione » de l'Kvangile : départ de la Vierge, après l'annoncialion pour aller chez sa cousine, (11, !S). Cf. la perplexité de saint Joseph (11, 203, 215).
o) Dans son clmledu langage des mystiques (ftf'i'Me/Vn/f'S'.jj/iiyuf, 1903(2),
son style portent mieux la marque de rOraloire, soit quand il montre comment le prop;rès moral de Tenfant divin dut, selon les lois naturelles, dépendre de sa mère, soit quand il décrit, la résidence de Jésus en Marie. Il ne faut point restreindre au temps de la présence corporelle de Jésus en Marie leur union ineffable : « Jésus sort du sein de la Vierge sans délaisser d'être et de résider en elle. A la vérité il n'est plus en ses entrailles, ni présent corporellement en elle,., mais il réside toujours intimement en son cœur, en son esprit et en son âme » ' d'une manière secrète et cachée.
Ici l'hypothèse du biographe mystique rejoint les constatstions de l'observateur de la vie spirituelle. Cette a résidence » stable et qui ne passe point', qu'est-ce autre chose que le a ravissement permanent en Dieu » admis par les mystiques? a Retirée en Dieu dès le moment de son immaculée conception, retirée en Dieu par toutes les communications très grandes et très ineffables qu'elle a reçues de son infinie bonté pendant son séjour de douze ans dans le temple, bref retirée en Dieu tout nouvellement par les opérations et impressions très divines du Père et du Fils et du Saint Esprit en Taccomplissement du mystère de l'Incarnation.., elle est Xowi^abysmée en lui',)) et, dans cette contemplation plus haute et parfaite que celle des Anges et des Élus, deux sentiments également puissants remplissent son âme : « la dilection et l'admiration, l'admiration, force de l'amour, et la dilection, douceur de l'admiration »' dont le Magnificat est l'expression
p. 388), M. He Montmorand cite saint François de Sales comme ayant fait des emprunts au vocabulaire des nourrices.
1) Vie et grandeurs, II, 276.
2) Vie et grandeurs, II, 32, long développement : « Jésus se communique aussi très abondament à sa mère et comme il remplit ses entrailles de son petit corps, il remplit son cœur et son âme de son esprit et de sa vie. Car il ne serait pas concevable qu'il receust d'elle et qu'elle ne receust rien de luy, » (II, 30-31).
3) Vie et grandeur;:, II, 72-73.
4) îd., II, 82. L'exposition du Magnificat est un exemple de la richesse et peut-être de la subtilité d'analyse psychologique du P. Gibieuf (II, 74-90).
bumble et ardente. La Vierge fut-elle donc élevée à la « vision béatifique ))? Le Père Gibieuf ne se pose pas cette question que n'avait pas négligée la rigueur théologique de Bérnlle', mais, chez lui c'est la mysticité pratique, plus que la mysticité spéculative, qui essaie d'expliquer le mystère. La Vierge a éprouvé à un degré éminent « la fusion en Dieu », « l'immersion », la « liquéfaction », dont sainte Thérèse ou saint Jean de la Croix ont décrit les phases, après les avoir traversées eux-mêmes, mais avec cette différence qu'elle fut dispensée des « sécheresses », « impatiences », c( désespoirs », « croix » qui sont les rançons chez les plus saints mystiques, de l'humanité faillible et les revanches, sur l'esprit, « d'un corps passible et mortel »-. L'âme de Marie, exempte des tares de la défaillance originelle fut élevée, sans heurt à Dieu et à son sauveur : « ce qui a été aucunes fois octroyé à quelques amis de Dieu — de pouvoir dire : Mon cœur et ma chair sesontesjouis en Dieu vivant' — a été ordinaireencette créature miraculeuse et toutedivine*)). L'extase lui fut habituelle, ou plutôt elle dépassa même l'état d'extase qui suppose toujours quelque imperfections et, de-
1) Le cardinal de BéruUe (Vie de Jésus, ch. xxix, col. 499) constate que « nous n'avons que des ténèbres et non des lumières au regard de ce ravissement. Quelques-uns pensent que, lors, la Vierge fut t^ievée à la vision claire de la divine Essence et de la personne du Verbe Incarné en elle. Kl certes, si cette grâce avait été conférée à quelques autres (comme il y a des docteurs qui l'attribuent à Moïse et saint Paul) il n'y aurait point de doute de la donner à la Vierge... C'est un secret de la conduite de Jésus avec sa très sainte Mère qui ne nous est pas révélé,., que je dois plutôt ignorer qu'affirmer... » » Si la Vierge n'a point eu la lumière divine qui manifeste la 'livine essencCy au moins elle a eu la lumière angélique qui lui manifeste l'âme de Jésus et le traité de Jésus avec son père » (col. 500). (".f. de la Broise : La Sainte Vierge (p.8i) citant Suarez, Mystères du Christ, II, disp. ix, sect. 2 fin.
2) Vie et (jranJews, II, 81, cf. l'idée de « purgalion » chère aux mystiques (les deux « nuits » chez saint Jean de la Croix).
3) Psaume 83. vers. 3. Cor meum et caro meaexsultaverunt in Deum vivum.
4) Vie et grandeurs, II, 86.
5) Les extases caractérisent surtout la Vl* demeure ; dans la VIP u les ravissemt'iils, les extases de ce vol d'esprit sont rares » (Sainte Thérèse, Château de Came, VII* demeure, ch. 4).
puis sa conception jusqu'à sa mort, elle ne connut que le degré le plus parfait de l'absorption en Dieu, 1' « état de paix », « la septième demeure », où « l'âme se divinise »». Conmient en elîet un privilège aussi singulier que celui de la maternité divine n'éléverait-ii pas Marie au-dessus de tous les étals mystiques qui ont jamais été humainement éprouvés? Le « toucher » spirituel, allant jusqu'aux caresses et à l'embrassement, convenait surtout à la mère de Dieu. De même, dans la septième demeure de l'ascension mystique, « Tâme, dit sainte Thérèse-, paraît divisée en deux parties, dont l'une, comme Marthe, s'occupe des soins extérieurs, tandis que l'autre, comme Marie, est absorbée dans la contemplation de Dieu et ne saurait être troublée dans sa paix ». Ainsi la Vierge eut la prérogative d'unir, pendant toute sa vie, les qualités si difficilement conciliables des deux sœurs : « chez Elisabeth, elle est occupée extérieurement à servir, mais intérieurement et en la vue des anges, elle est appliquée à former le Précurseur ))\
Cette continuité, toujours égale, de ravissement en Dieu est cependant comme jalonnée par des heures privilégiées.
1) Sainte Thérèse, Château de idme^ VU" demeure, ch. ii et m. On sait que sainte Thérèse jouit en France d'une grande vogue pendant le xvii° siècle (Traduction de ses œuvres en 1601 par J. de Brétigny qui négocia l'établissement des Carmélites en France. 1630 : Elisée de Saint-Bernard. 1644 : P. Cyprien de la Nativité. La traduction d'Arnaud d'Andilly est de 1670). Avec le P. Gibieuf, nous sommes au milieu des Carmélites, qui méditaient et réalisaient à leur tour « les expériences mystiques de la fondatrice ».
2) Sainte Thérèse, Château de l'âme, Vlb demeure, ch. ii fin. Sur la scène évangélique de Marthe et Marie, Luc, X, 38-42.
3) Vie et grandeurs, II, 161 ; ainsi encore quand Marie met au monde le Sauveur, elle éprouva un ravissement « mais sans perte ni aliénation aucune des sens (ce qui n'arrive que par la faiblesse de la créature), ains dans une disposition convenable à sa divine maternité, dans une force céleste et dans une vigueur approchante de celle que les âmes qui jouissent de Dieu communiquent à leur corps » (II, 271). Cf. Bérulle, Vie de Jésus, col. 498. Ne reconnaît-on pas là l'idéal des vrais mystiques chez qui le ravissement n'a pas été l'occasion d'un quiétisme équivoque, mais la source d'une énergie croissante ? Ils ont été de grands organisateurs (Cf. sainte Thérèse et nos réformateurs du xvii' siècle) et ont eu un solide bon sens. Voy. Montmorand, Revue philosoph.y 1904 (2), p. 608.
La pieuse conjecture du croyant y peut distinguer des « sommets » où la communication divine s'est faite plus abondante encore. Ainsi « cetle bénite heure de son enfantement, )).où la « Vierge fut élevée au plus haut degré de contemplation auquel aucune créature ait jamais esté élevée, hors la manifestation de la gloire... »'. Le P. Gibieuf, négligeant ce détail humain de la Nativité, où s'aventurent les âmes candides, se livre à une analyse développée des différentes phases de ce ravissement mystérieux, et c'est à atteindre, s'il se peut, la réalité invisible du mystère que le P. Gibieuf consacre la fécondité et la hardiesse de son imagination conceptuelle fondée sur des expériences vécues'. Dans cette fusion de la Vierge en Jésus, la dou/eur est toujours présente : en donnant son consentement au Père et en acceptant ici-bas une conformité parfaite au Christ, la Vierge n'en refusait aucune des conséquences*. Et là encore on peut penser, sans témérité, que c'est sur les spectacles que les mystiques même contemporains lui otîtaient, que le P. Gibieuf a édifié ses conjectures. Ort sait combien florissait au Carmel cette idée qu'il y a un lien secret entre la souffrance et la puissance d'aimer, et qu'elles 's'exaltent l'une par l'autre : « Mourir ou souffrir » est la devise du Carmel. La Carmélite doit expier pour tous les pécheurs en union avec le Christ : la « passion » accompagne toujours son mariage spirituel*. La souffrance est un privi-
1) Vie et fjrari'ievrs, 11, 2"0. Les théologiens sont moins hardis : « il est possible qu'elle lut favorisée d'un ravissement de Tordre le plus pjevé (P. de la Broise, Vie de la Vievf^e.p. 102, citant Suarez, Mystcrcs du Christ, II, disp. xix, sect. 4).
2) Vie et grandeurs, H, 271.
3) Vie et grandeurs. Il 472. Fiat mihi secundnm vprbura tuum... « que je sois traitée selon la condition du nouvel estât qu^ vous m'annoncez ; et que toutes les tribulations et les ameitumes ordonn»''es dans le sacré conseil du Très haut pour accompagner cetle .Malernilé divine viennent fondre sur moy quand il luy plaira... »
4) Un des exemples les plus touchants est la vie « expiatoire » de Marguerite (lu Saif)l-Sacrement, carmt-lite de Reaune «^ui « reproduisit extérieurement les diflérentes scènes delà passion du Christ. » (Voy. Debeire, Vie delà A/. M.
]^^^o (jn'il faul. iiK^uiier. l^a « dignité de soufTcir pour Dieu )>* est une des trois di^j^nités qui consliluenl Tordre de la grâce. (( [On] croira aysémenl que celte capacité de souffrance aura esté plus grande sans comparaison en la Vierge nnière de Jésus ))'" qu'en tout autre saint. Sur le Calvaire, le Christ est « rhotume de douleurs » dont parle le Prophète : la Vierge, par conformité, devient « mère de douleurs » '. « De dojJeurs, tout son estre est plus imbu quune esponge jettée an milieu de la mer nest imbue et pénétrée de ces eaux amères n*. Les curieux de la souffrance mystique goûteraient les développements très « neufs » que notre auteur nous donne de ce « martyre ». Il ne s'attarde pas à décrire u les sentiments naturels »> de compassion d'une mère pour son fils. Le moyen âge, et surtout le xv« siècle, puis les Jésuites en avaient mis en un relief saillant le facile pathétique'' : chez Gibieuf, la douleur de iMarie est moins grossière : la Vierge tient au pied de la croix la place du Père Éternel qui célèbre en elle le deuil de son fils. « Le Père éternel lui-même, si sa grandeur lui permettait de pâlir, serait » au moment du crucifiement de Jésus, a dans la compassion... » Mais ne pouvant « pâtir, (il) rend à son fils par les personnes qui luy sont plus proches, ce qu'il ne luy peut rendre luy même, et comme il n'y a point de personne créée plus proche de luy ny de son fils que la Vierge, ... il opère en elle, il imprime jusqu'au fonds de son estre, une manière de douleur ei de compassion par laquelle elle compatit à Jésus crucifié, au nom et de la part de son Père » \ D'ailleurs, cette souffrance de
p. 101.) Cf. Bossuet, Panég. de sainte Thèrèae, 3* point (éd. Lebarq, t. II, 380 sq.).
1) Vie et grandeurs, II, 495.
5) C'est une des idées générales de M Mâle dans son ouvrage L'art religieux au XV' siècle. Il oppose à l'art serein du xiii* siècle l'art passionné et douloureux du xv. siècle (Préface, cf. p. 76).
6) Vie et grandeurs, II, 499-500. On trouverait chez certains peintres mystiques modernes (Cf. Dulac) la traduction picturale de cette vision d'âme.
Marie est digne de la mission qu'elle a de représentante de Dieu. Cotte soutfrance est aussi pure que celle de son fils. La paifaite docilité à la volonté de Dieu et à son amour pour les hommes coml)at en vAle « la compassion qu'elle a de son fils soutîranl, » et cette lulle lui est « un surcroît de peine »\ « Stabat jiixta cnicem Jesu^ elle n'estoit ny couchée, ny panchante, ny en aucune disposition qui porte marque de faihlesse, mais bien droite et sur ses pieds-. »
De celte fusion perpétuelle du Dieu-homme et de sa mère, qu'advient-il à la mort du Christ? Là encore, la théologie soutient le P. Gibieuf. Quand le Christ a rendu le dernier soupir, la Vierge, « toujours conforme aux étais de son fils » a aussi part à son « état de mort ». En cette occasion l'Momme-Dieu et la Mère de Dieu ont a esté esteinls l'un et l'autre pendant l'espace de trois jours ». La raison en est la nécessaire liaison qui fait du Fils et de la Mère « un composé admirable ». « 11 ne pouvait y avoir de Mère de Dieu s'il n'y a plus d'Homme-Dieu »^ Cette interruption momentanée de l'état de Marie a dû cesser d'ailleurs à la Résurrection, qui, selon la logique minutieuse d'un parallélisme constant, fut à la fois celle du Fils et de la Mère.
1) II., II, 507. Cf. iMàle {L'art religieux au XV siècle). « La compassion de Marie est un rêve pieux que l'auteur a fait dans sa cellule, rêve né de l'amour de la Vier<^e. car désormais les mystiques n'auront pas de plus chère t?/i/tie que de reproduire chez eux les pensées de la mère pendant la passion du Fils » (p. 15). C'est ainsi que Gibieuf veut analyser : « Les dispositions secrettes de lame » de Marie (II, 506).
2) Vie et grandeurs, II, 502. Dans la tradition catholique il ne semble pas y avoir eu unanimité sur ce point; trois Pères du iv" siècle, saint Basile, saint Cyrille et saint Jean Chrysostome, paraissent affirmer qu'au pied de la croix la Vierge tomba dans le péché de doute (Newman, Du culte de la sainte Vierge, trad. 1908, cite et discute les textes p. 200-224). On sait que Molanus (De hisloria sanctarum imaginura et picturarum, 1580, édition de Louvain 1771) fidèle aux intentions du concile de Trente (session 25, ch. 2), demandait ;|u'on supprimât de la représentation de Marie au pied de la croix tout faux pathétique, par ex. qu'on cessât de la représenter eranouje (Cf. Notre-Dame du Spasmn) (Molanus, p. 443). Cf. Perdrizet : Élude sur le spéculum salvationis^ 1908, (ch. xLiv), Benoît XIV le défendit aussi et la science théolojjique a toujours prolesté (Terrien, La Mcredc Dieu et des hommes, III. 200-202 note).
3) Vie et grandeurs, II, 570-572.
L'Ascension du Chrisl glorieux fit succéder à la vie douloureuse de Marie << la vie de langueur, » puisqu'elle est a désormais solitaire, » privée de « sa vraye et son unique occupation, Jésus ». Toutefois, « elle demeure de bon cœur en la terre pour l'amour de son fils et pour l'amour de nous, et elle est contente de sacrifier sa jouyssance pour sa gloire et pour notre salut » * : maîtresse, en ceci encore, et modèle exemplaire des âmes mystiques, qui, après avoir eu d'abord « un tel désir de posséder Dieu entièrement que, considérant la vie comme un tourment, quoique mêlé de diOU(iQ,\ïv^\h souhaitent la mort avec ardeur » - ; — mais, qui aussi, quand elles sont élevées à un degré supérieur, « ont un teldésir de servir Dieu, de le louer et de profiter à quelqu'un que non seulement elles ne souhaitent plus de mourir, mais elles voudraient que leur vie fut prolongée de plusieurs années... » '. Telle fut la « langueur » de Marie jusqu'à sa mort, dont la sérénité atteste cette résignation à la vie*. L'âme quitta le corps sans en effleurer la paix inaltérable ; la Vierge n'éprouva point ces violents assauts d'amour, ce « vol de l'esprit » \ si familiers aux mystiques et si imparfaits de leur aveu même. Ce fut un doux « passage » que la « Dormition » de otarie ^ : « Son cœur estant tout occupé de cette divine langueur, ses sentiments n'estoient que souspirs qui allaient incessamment à son Fi!s^ luy annonçant sa peine et l'émouvant à en avoir compassion, comme si ç'eussent esté des messagers célestes
1) Vie et grandeur?., II, 596, cf. De la Broise, Vie de la Vierge, p. 199: « Il ne semble pasque Marie ait été triste au jour de l'Ascension... aux joursde triomphe de son Fils, Marie était toute au triomphe et à la joie, elle était donc au moment de l'Ascension entièrement à Jésus; elle jouissait de son union avec lui : elle savait que ce départ annonçait l'heure prochaine ou elle-même serait avec lui ravie au ciel. Surtout elle aimait : « Si vous m'aimiez, assurément vous vous ft réjouiriez de ce que je vais au Père. » (Saint Jean, XIV 28).
2) Sainte Thérèse, VI« demeure, ch. v.
3) Sainte Thérèse, VII» demeure, ch. m.
4) Vie et grandeurs, II, 601,
5) Sainte Thérèse, Chemin de la perfection, ch. xix. ^
6) Cf. parmi les Évangiles apocryphes la Bormilio de Marie attribuée à saint Jean et le « Passage de Marie >. attribué à saint Mélilon.
à qui elle eust commandé ce que nous lisons au Cantique : Dicite dilecto meo quia amore lanrjiteo. dites à mon bien aymé que je languis d'amour. Et le Fils, ayant égard aux désirs enflammés de sa Mère et aux siens propres^ accreut tellement celle saincle langueur que Tâme quitta ce qu'elle animoit pour ce qu'elle aymoit, et estant toute retirée en Jésus, son unique amour, le corps, qu'elle avait, vivifié jusqu'à ce moment, demeura sans mouvement et sans vie'. »
Le style du P. Gibieuf est, on l'a vu, assez simple, ordinairement, pour que nous n'attendions pas de lui une pittoresque « assomption )>. Il se représenta, ou plutôt il « médite, » une assomption toute «intérieure, » « une divine consommation », « une transformation en Dieu »^. Sans doute il ne saurait guère exprimer sans images la vision béatifique : mais il choisit les comparaisons les moins pesamment matérielles : « Dieu réduit les saints à une si parfaite intimité avec luy qu'ils ne sont plus autre chose qu'une capacité de Dieu, toute remplie de Dieu, comme s'ils estoient un grand cristal très poly, et Dieu un soleil qui le remplit et le péné-
Irast de toutes parts ' » La gloire est l'achèvement de la
grâce. Éminenle en l'une, la Vierge eut la a superplénitude de l'autre ».
Et ainsi s'achève cette histoire mystique de la Vierge mère, où la foi raisonnante du P. Gibieuf s'est efforcée de montrer la Femme élue « advançant à pas de c/éant dans les voies de Dieu » *.
IV. — Le P. Gibieuf ne s'est pas contenté de célébrer la Vierge dans la grandeur de sa maternité divine et de son union mystique avecle Christ. 11 a mis en lumière la qualité morale qui fut par excellence, d'après la théologie tradition-
2) Vie et qrandeur^, II, 634.
3) Id.^ II, 642; cf. 640 : « L'entrée du saint dans la ^loir»» du ciel rt^ssemble au fer qui est jeté dans une fournaise embrasée, car peu après que ce fer a este jeté dans cette fournaise, il ne paraît plus fer et vous diriez que ce n'est que feu, tant il est pénétré dedans et dehors... »
nelle, l'apporl personnel et humain de Notre Dame dans l'œuvre divine : niumUité, Mais ici nous constatons combien les théories doctrinales de la dévotion à Marie sont parfois gênées par l'absence de données scripturaires. On sait que bien des panégyristes de la Vierge ont découvert des raisons subtiles du silence que les Évangélistes gaident souvent à son sujet', et aussi du mépris des Nazaréens', et même de la rudesse de Jésus à son égard \ Le P. Gibieuf déplore lui aussi u la stérilité de la parole de Dieu ». Si Dieu avait daigné « escouler ses petites pensées sur une affaire de si grande importance, » sans doute il eut été d'avis « que cette créature divine eust eu plus de part dans le livre des Escritures, et qu'estant liée si étroictement à Jésus, une même histoire eut expliqué la vie de l'un et de l'autre » *. Notre auteur se console d'ailleurs bien vite de ce regret^ et, apprenant par cet exemple « que le principal point de la grâce des Saints ne consiste ny en la cognoissance que nous en avons, ny aux hommages que nous leur rendons, mais en ce qu'ils sont envers Jésus-Christ, » il s'interdit toute invention pieuse et se borne à insister, après le cardinal de Bérulle, sur « le silence de la Vierge ^ ».
Même il transcrit presque littéralement, sur ce point, une méditation du cardinal de Bérulle*^ : « Les anges parlent entre
1) Vie et grandeurs, II, 576.
2) ](i., II, 576-579.
3) Id., II, 408 « Jésus, en cinq occasions de la Sainte Écriture, parie à sa mère, parle de sa mère et entend parier de sa mère comme s'ii n'avait point de mère et ne voulût pas en avoir. A peine la recognoist-il pour sa mère ; à peine souiîre-t-il qu'elle lui parle ; à peine permel-ii qu'on lui en parle >\ Nous rappelons les véritables « inventions » de Marie de Agreda pour expliquer ce silence: dans sa Mystica cividad de Dios, 3 vol, f°, Madrid. 1670, traduit en français: Histoire divine de la T. Sainte-Vierge (Crozet, 1696). L'ouvrage fut censuré par la Sorbonne et critiqué par Bossuel.
5) « II, 584, celle mesme parole de Dieu, quoique succincte et briève, nous parle suffisamment de la Vierge en nous faisant voir son silence et sa retraite, sa virginité, son humilité, sa simplicité, sa fidélité, etc.. >»
6) Le passage du cardinal de Bérulle est extrait de ses « CEuvres de piété >i qui ne parurent qu'en 1666, Lyon, De la Roche, 2 parties.
eux-mêmes et aux Pasteurs, et Marie est en silence. Les Pasteurs causent et parlent, et Marie est en silence. Les Rois arrivent, ils parlent et sont cause de faire parler toute la ville et le sacré collège de Hierusalem, et Marie est en retraite et silence. Tout l'État est ému et chacun s'étonne et parle du nouveau roi cherché par les Rois et Marie est en paix et silence. Siméon parle au temple, Anne la prophétesse et tous ceux qui attendent la rédemption d'Israël parlent avec lui, et Marie porte, donne et reçoit son fils en silence : tant le silence de Jésus fait d'impression sur l'esprit et le cœur de la Vierge et la tient puissamment et divinement occupée*.
Et de ce silence, la rai^^on profonde en est l'humilité; celte humilité dont le Magnificat ou cantique de Notre Dame fait ressortir « l'humble industrie » en « supprimant les louanges de la créature par les louanges du Créateur »'. xMinutieusement, verset par verset, le P. Gibieufnous explique comment la Vierge « se défend » de tout éloge personnel et il souligne ses pieux stratagèmes. « Suscepit Israël puerum suum : combien que ce mystère soit accompli en elle et par elle, elle en parle néanmoins suivant le style familier et ordinaire de son humihté, sans y faire aucune mention d'elle-même »'. C'est ce silence d'adoration que la mère Madeleine de Saint-Joseph exhortait les Carmélites à honorer d'un culte spécial, et ainsi la méditation pieuse du directeur se précisait pour la prieure en une dévotion familière qu'elle répandait autour d'elle*. « L'humilité n'est-elle pas la disposition foncière de l'àme
1) Gibieuf, II, ch. vin (291-323) : « Du prolond silence de la Vierge en ce mystère et en tous les autres » .
2) Vie et grandeurs, II, 78.
3) Id.y II, 136, cf. Ex hoc beatam... a Marie advoiie franchement plus d'heur que de mérite, ce qui est une très grande et très véritable humilité et un moyen puissant de se défendre des louanges qu'on luy veut donner. » (II. 101). Fecit mihi magna... « Gomme humble et aussi humble que grande, elle coule en son cantique ce privilège incomparable sous le nom des choses grandes (ju'il a employées pour elle sans le particulariser davantage (II, 116-117).
4) Vie de la Mère Madeleine (par Senaull), p. 312 : « elle souhaitait que cet Ordre qui appartenait à Marie et qui estoit principalement alTecté à honorer la solitude de J.-G., fut employé à honorer le silence de la Vierge ».
chrétienne ? La vie reli^ionse consiste en une double (iis[)osilion d'abaissement en soi et d'élévation en Dieu, car c'est là une obligation essentielle établie sur deux principes constants et immobiles, dont l'unest le Néant, qui, seul, est propre à l'homme, et l'autre est l'Etre qu'il reçoit sans cesse de la main de Dieu*. »
On voit que la dévotion mariale rejoint de temps en temps, chez le P. Gibieuf, la psychologie conseillère de vertu, et qu'elle suggère d'utiles rétlexions à l'âme humaine sur le problème qu'elle est à elle-même.
V. — AussibienleP. Gibieufn'oublie-t-ilpas « lesalut ». Les prières qui accompagnent chaque chapitre de son ouvrage révèlent le souci constant de la récompense éternelle. Le rôle qu'a joué Marie dans le rachat des hommes^ et Teftlcacité de son intercession sont des questions que les plus généreux fidèles peuvent et doivent se poser. L'Incarnation a, pour ainsi dire, fait du Père Eternel l'obligé de la Vierge : « elle a ajouté à la divine couronne un glorieux fleuron', » puisqu'en enfantant humainement le Verbe, elle a « donné puissance » sur lui à Dieu le Père « qui jusqu'alors avait regardé son fils comme son fils et non comme un sujet »*. Puis elle élève et sacrifie Jésus conformément aux intentions de Dieu ; elle se soumet à une longue et pénible privation u pour advancerla sanctification de nos âmes, » et au jour de son Assomption % un des sujets de sa joie « est l'espérance de faire office d'Advocate pour nous... ». Le fidèle a donc le droit « de recourir a elle dans ses craintes et dans ses désirs, car elle est « la Thresorière des grâces"^ », et notamment, « de la grâce des grâces qu'est Jésus lui-même lequel elle a toujours pouvoir
1) Vie et grandeurs, II, 600.
2) « Reconnaissons la part inestimable qu'elle a en l'œuvre de nostre salut et que, combien qu'elle ne nous ail pas rachetés (cela ne pouvant convenir qu'à un Dieu) elle a néanmoins beaucoup contribué à noire rachat... » (II, 515).
3) Vie et grandeurs, II, 289.
4) M., Il, 282. Cf. Bérulle {^upra69).
5) Id., II, 720.
d) Cf. plus haut, p. 328.
de donner au monde »^ Rapidement à la fin de son traité le P. Gibieuf esquisse la doctrine de la miséricorde mariale et c'est seulement dans le dernier chapitre qu'il nous parle de son intervention miraculeuse*. Ouelles que soient les prérogatives dont le pieux oratorien l'enrichisse, en finissant son ouvrage, le crédit souverain qu'il lui prête', le lecteur catholique ne risque plus de s'abandonner à une confiance exagérée ou à de fâcheux abus. S'il l'invoque avec assurance, c'est en se fondant sur la solide théologie du P. Gibieuf, c'est parce qu'il sait que la Vierge, par le droit de sa maternité et de sa liaison mystique avec Dieu, peut lui (( montrer Jésus »* et a le dédiera Lui' », s'il espère beaucoup de son soin maternel. « Quoy que nos péchés nous doiventfaire redouter vostre puissance, nous ne délaissons de nous confier en vostre bonté et en ce cœur de Mère qui ne vous peut permettre d'oublier vos enfants. Et nous sommes bien fondés à en user de la sorte, puisque votre première qualité est celle de Mère, qualité qui porte l'Amour engravé, et non celle de Dame, qui est un nom de puissance, et qui oblige à la crainte. Nous persévérons donc en ce regard, en cette invocation et en cette attente, et nous ne cessons point de dire, avec l'Eglise, beaucoup plus de cœur que de bouche : Viia, dulcedo et spcs nostra- . ))^
1) Vie et grandeurs, II, 265.
2) it/.., 11, ch. 20 « C'est elle qui opère non seulement les eiïets secrets et intérieurs dans la conversion des âmes, mais aussi une infinité d'effets extérieurs et visibles... Si nous en voulions rapporter toutes les histoires, il faudrait plusieurs gros volumes, et les bornes de celluy-ci (où nostre dessein est de traiter sommairement la Vie et les Mystères de la Vieri^e plus que ses miracles, et ses divines grandeurs plus que ses elTecls sensibles) sont très éloignées d'y pouvoir suffire... » (11, 735).
3) /(i., II, 729, cf. 708, 72(3.
'i) Jesuin benedictum nobis oslende (l, 73), prière : f Faites-nous voir Jésus, ô saincle Mère... » (l, 77).
o) w Jésus e;jt la voye qui conluit à Dieu et quiconque se lie a Jésus est lié à Dieu, et pareillemeut Marie est la voye qui conduit à Josus, et t]uicnnque se lie a Marie se lie à Jésus. »» (Préface.)
6) Vie et ijrandiur$, II, 278-279.
VI. — La théologie savante et mystique ramène ainsi le lecteur catholique du P. (iibieuf h l'abandon filial du Salve Regiyiay si cher à saint Bernard et au moyen âge. Mais il est intéressant de voir comment chez ce docteur contemporain de Descartes, c'est la conclusion laborieuse d'une longue enquête, et non une effusion facile dont la formule acceptée sans examen semblerait autoriser de coupables défaillances. Le raisonnement doctrinal et l'expérience religieuse donnent ici à la piété une onction de bon aloi et une énergie très pure. Tel est le sens de l'effort commencé par le cardinal de Bérulle, continué par le P. Gibieuf, autour d'une dévotion particulière. Les thèmes de méditations se précisaient et devenaient chaque jour plus nombreux. Les pratiques les plus surannées ou les plus naïves étaient renouvelées et comme vivifiées par eux ; et sans rien abandonner de la confiance en l'intercession de la Vierge, l'Oratoire apprenait à une génération nouvelle à honorer Marie « en esprit ». On comprend la séduction que cette piété mariale devait exercer sur des âmes éprises et de raison et d'un idéal religieux austère, puisque la Vierge, tout en conservant son indulgente douceur, apparaissait commerevêtue d'unemajesté logique et sévère. Le livre « de la Vie et des grandeurs de la Vierge » n'est certes pas un chef-d'œuvre, mais il est étrange qu'on n'en ait presque jamais parlé. C'est un document indispensable dans l'histoire du sentiment religieux en France au xvii« siècle, et les nombreuses citations que nous en avons faites ont montré que le mérilé littéraire n'en était pas absent. Les qualités que Ton se plaît à admirer, — chez Bossuetpar exemple, — la science de la période, l'art du développement oraloire, une rigueur do pensée qui se traduit en une langue précise, — furent préparées par d'humbles précurseurs, trop inconnus, parmi lesquels il est bien juste de faire au P. Gibieuf une place.