‹ La devotion a Marie en exemples, ou, Excellence des prieres et des pratiques en l'honneur de la tres-Sainte ViergeChapitre 15 sur 35 · UL DÉVOTION A MARIE · texte numérisé non relu

UL DÉVOTION A MARIE

même de ces Lettres (1). » Et tout cela avait une munificence digne de l'amour que Benoît XIV portait aux Congrégations.

Enfin Léon XII, d'heureuse mémoire, daigna, par un rescrit spécial, sous la date du 7 mars 1825, permettre au premier supérieur des Jésuites d'agréger à la congrégation primaire (Prima-primaria) de Rome, toutes les autres Congrégations d'hommes et de femmes canoniquement érigées quelque part que ce fût, et commises ou non à la direction des Pères de son Institut, les faisant participer aux indulgences et facultés de la congrégation mère, tant les Vicaires de Jésus-Christ ont attaché d'importance, pour l'affermissement et l'accroissement de la foi et de la piété et pour la réforme et le maintien des mœurs, à cette précieuse institution. On sait d'ailleurs par une foule de monuments la protection toute spéciale et toute miraculeuse dont il a plu à la sainte Vierge de la couvrir, et partout et toujours.

Estime de la Congrégation.

Une enfant de Marie, voyageant avec son père, rencontre une famille protestante. La médaille qu'elle porte excite la curiosité d'un enfant de cinq ans ; les questions et les réponses engagent bientôt une controverse entre le père de la jeune personne et celui de l'enfant. Cet entretien se termina d'une manière bien consolante : l'étranger finit par promettre qu'il se ferait instruire, tandis que la Congréganiste priait et bénissait Celle dont la sainte image avait fait briller un si vif rayon de lumière à des yeux aveuglés par l'hérésie et les préjugés. (Lyon, 1858.)

(l) Bulle Gloriosœ Dominœ.., anno 1748, 5 Kal. ootob.

— ■ Une pieuse Enfant de Marie, au moment même où la mort la rendait orpheline, tombait à genoux : « 0 Marie ! s'écriait-elle, je suis votre enfant, servez-moi de mère : je vous ai consacré ma virginité, et j'ai pris Jésus pour mon unique Époux : faites qu'une sainte amitié me tienne lieu de famille! » Bientôt Marie lui faisait trouver toute une famille dans le cœur d'une autre de ses enfants. Quand les deux amies voulaient se donner une marque d'affection, elles baisaient la même médaille, ou portaient quelque temps sur leur cœur la médaille l'une de l'autre. La Reine des vierges, la divine Mère, qui avait été le lien de leur amitié, permettait souvent que, malgré la séparation et la distance, l'une soupçonnât ce qui se passait dans l'âme de l'autre et lui écrivit ce qui convenait à son état.

La Congrégation de Dillingen.

La Congrégation de Dillingen commença l'an 1574, et l'année suivante elle fut approuvée par Grégoire Xllï. Elle eut d'abord des règles particulières, puis le même règlement que la Congrégation de Cologne, et vécut ainsi jusqu'à l'année 1586 où Claude Aquaviva, Général delà Compagnie de Jésus, l'agrégea à celle de Rome. Trois choses cependant l'ont distinguée entre toutes. D'abord, son fondateur fut le vénérable Père Rhem, célèbre dans toute l'Allemagne par sa sainteté, par le don de prophétie, par les apparitions de la sainte Vierge, et par ses relations familières et fréquentes avec les âmes du purgatoire. Ensuite, ses membres se font remarquer par une grande ferveur, une solide piété envers Marie, un zèle constant à secourir les morts, une ardente fidélité à faire les saints exercices et à fréquenter les sacrements. Enfin, Marie a témoigné à ces Congréganistes une bonté toute particulière, en faisant pour eux plusieurs mi-

racles, et en leur obtenant à l'article de la mort des grâces de choix. Aussi presque toutes les Congrégations formées en Allemagne ont-elles voulu s'unir à celle de Dilligen, et cinquante-quatre, outre le lien commun, ont contracté avec elle une alliance plus étroite.

Miséricorde de Marie.

Les annales de la Congrégation de Dillingen, en l'année 1602, rapportent deux exemples remarquables delà miséricorde de Marie envers ses Congréganistes ou ses Enfants. Dans l'un il s'agit d'un homme déjà avancé en âge, mais entraîné à sa perte par la passion du jeu et du vin; dans l'autre il s'agit d'un adolescent livré à tous les vices. Il servit au premier d'avoir été autrefois Congréganiste ; il servit au second de le devenir à temps. ;

Au premier, la sainte Yierge apparut pendant la nuit entre deux vieillards, vénérables par leurs cheveux blancs et leur gravité, qui rappelaient au coupable chacune de ses fautes, l'en reprenaient énergiquement, et le menaçaient d'un terrible genre de mort. Il fut saisi de frayeur. Mais Marie, comme une tendre mère, le rassura en lui disant, qu'elle n'avait point oublié qu'il était autrefois Congréganiste, et qu'il avait fait en son honneur beaucoup d'actes dignes de louanges. « C'est pourquoi, ajouta-t-elle, je suis toute disposée à venir à votre secours, si vous voulez faire pénitence de vos crimes. » Le vieux pécheur se repentit, et admira comment il avait été retiré tout à la fois de l'abîme de ses iniquités et des flammes de l'enfer.

Le jeune homme, dès qu'il fut admis parmi les Congréganistes, ressentit les effets de la miséricorde de Marie. Car tout à coup il révéla au médecin spirituel la maladie de son âme, qu'il tenait cachée depuis plusieurs années. Le

prêtre, désespérant presque de guérir une maladie si grave, ne lui conseilla autre chose que d'adresser tous les jours des prières à Marie, salut des infirmes, pour obtenir sa guérison. Il obéit, et bientôt après il fit cet aveu : « Depuis que j'ai commencé à prier la très-sainte Yierge, j'ai remarqué que les hommes pervers, dont la fréquentation m'était si agréable, me devenaient indifférents, et même se séparaient de moi tout à fait. Aussi, mon Père, suis-je déjà prêt à faire tout ce que vous me commanderez. » Le prêtre lui prescrivit différents moyens : le jeune homme les employa, guérit parfaitement et vécut dans la félicité parce qu'il vécut, dans la piété.

Protestantes converties.

En dehors des Congrégations, en dehors même de l'Église catholique, un acte de dévotion envers Marie fut souvent le principe d'une conversion.

Une femme née et élevée dans la religion protestante, eu Suisse, fut confiée par sa mère à une famille anglaise, et conduite en Afrique, dans l'Inde, en Italie. Enfin, pendant un de ses voyages sur mer, une affreuse tempête vint menacer le vaisseau. Le péril est certain; les matelots invoquent le ciel, se recommandant à la Madone, conjurent Marie de demander grâce pour tous les passagers. La pau vre protestante est saisie par cette prière fervente ; elle invoque aussi la sainte Vierge, la remercie quand le danger a fui, et sent une joie nouvelle naître dans son âme. Une chute terrible la retient dans sa cabine où l'humidité paralyse ses membres ; elle arrive, dans cet état, à Napl'es, vera la semaine sainte. Les médecins appelés n'ayant pu adoucir ses souffrances, les pieuses gens de l'hôtel où elle était descendue ont la pensée de la porter à l'église pour y enn. 13

tendre la Passion ; on l'enveloppe, une voiture l'y conduit. Elle écoute avec attendrissement, s'unit aux souffrances du Sauveur, et promet de devenir catholique. On la rapporte, et le lendemain elle était entièrement guérie, ne pensant plus qu'à entrer dans le sein de la vraie Église. Elle sollicita la permission de venir voir un de ses oncles à Marseille, et elle eut la surprise de le trouver converti et heureux de son désir. Le 24 juillet 1862, elle faisait son abjuration, recevait le baptême et s'approchait de la Table sainte, entourée de son parrain et de sa marraine, une Congréganiste qui h'est dévouée avec zèle à cette œuvre, en y faisant participer son mari. (Marseille, 1862.)

— A Paris, en 1883, une protestante ne savait comment nourrir sa famille, et quand son mari rentrait sans trouver quelque chose de prêt pour son repas, il la battait. La pauvre femme, dans sa détresse, avait toujours recours à la Mère de Dieu, et souvent elle en recevait assistance. Un jour de disette, elle prend sa petite fille de deux ou trois ans, et cherche une église pour y prier la sainte Vierge. Elle tombe à genoux devant l'image de Marie et pleure. L'enfant qui était dans les bras de la malheureuse mère s'écrie : « Maman, pourquoi pleures-tu? regarde donc la sainte Vierge, elle te sourit. Oh ! qu'elle a l'air aimable ! » Mais la mère pleurait toujours, et l'enfant renouvelait ses instances. Alors quelques personnes pieuses s'approchèrent de la pauvre Allemande, l'interrogèrent, apprirent le sujet du débat, et firent une collecte qui la tira de la peine. La petite fille mourut quelque temps après, et sur son lit de mortelle répétait : « Maman, ne la vois-tu pas? Oh! qu'elle estbelle! oh ! qu'elle est aimable ! Maman, vois-tu la sainte Vierge? » Bientôt la pauvre mère était catholique, et le jour de son abjuration elle racontait ce qui précède à la Congréganiste

qui l'avait instruite. « Je ne sais pas, ajouta-t-elle, quelle est l'église où se fit cette collecte ; mais je la reconnaîtrais, si j'y allais de nouveau. » Le jour même on la conduisit à Notre-Dame-des Victoires pour y remercier Dieu de sa conversion. » Voilà mon église, dit-elle en entrant, voilà où ma fille m'assura de la protection de la sainte Vierge! » Depuis ce jour le travail est revenu, et la famille est sortie de l'indigence.

— A Paris encore, à la fin de 1863, une pauvre femme protestante avait de nombreux enfants, et, malgré un éloignement marqué des croyances catholiques, elle avait consenti à parler de religion avec une âme pieuse, qui consacre son temps à instruire et à consoler les pauvres. Le premier jour de leurs entretiens, un gros garçon de trois ou quatre ans gambadait sur la balustrade d'une fenêtre très-élevée, car c'était un quatrième étage. La dame en fut inquiète, mais la mère la rassura avec la tranquillité des personnes habituées au danger. « Cependant, dit la dame, je ne partirai en paix qu'après avoir passé au cou de cet enfant une médaille de la sainte Vierge : elle le protégera! » La mère laissa faire. Trois ou quatre jours après, le gros garçon passait par dessus la balustrade, et la pauvre femme, accourue au cri de Maman! voyait le bout de la robe de son enfant disparaître dans l'espace. Mais Marie avait vraiment gardé celui qui lui avait été confié. L'enfant n'avait absolument aucun mal, les médecins n'y pouvaient croire, et les journaux racontaient le fait. Quelque temps après, toute la famille entourait la mère qui devenait catholique. « Oui, disait-elle, quand j'ai vu tomber mon enfant, je n'ai plus eu qu'un espoir, la protection de la sainte Vierge. J'ai bien reconnu que ce qu'on en dit n'est pas mensonge. »

Les pieux Congrég artistes de Marie,

Une des pratiques de dévotion les plus agréables à la très-sainte Vierge est d'entrer et de persévérer dans es associations établies en son honneur sous le nom de Congrégations; on en peut juger par les faveurs sans nombre qu'elle a répandues sur ceux qui s'y sont consacrés fidèlement à son service, et par les grandes âmes qui se sont empressées d'y entrer. C'est dans ces congrégations qu'un grand nombre de saints, tels que saint François de Sales, le B. Pierre Fourrier, saint Louis de Gonzague, saint Stanislas, ont jeté les fondements de la sainteté à laquelle ils parvinrent sous la protection de Marie. Aussi vit-on les personnes les plus distinguées se faire honneur d'y entrer. Les princes de Lorraine se signalèrent surtout de ce côté-là. François II, duc de Lorraine, pour donner l'exemple à ses sujets et faire profession publique de son dévouement à la sainte Vierge, voulut être un des premiers reçus dans la congrégation érigée à Nancy dans une maison de la Compagnie de Jésus. Charles IV et Léopold, héritiers de la piété de leurs pères, se faisaient honneur de venir rendre leurs hommages à la Reine du ciel dans cette même congrégation. Le bien infini qu'on avait vu produire à ces pieuses assemblées les fit multiplier partout pour les personnes de l'un et de l'autre sexe, et celles qui en remplissent fidèlement et humblement les devoirs ne peuvent manquer de ressentir encore dans les occasions la puissante protection de l'auguste Mère de Dieu. {Motifs de confiance.)

Aveu touchant du docteur Juste Lipse.

Le célèbre Juste Lipse, une des gloires de l'université de Louvain, eut la consolation de mourir entre les bras de son

confesseur, le docte et pieux Lessius. Celui-ci lui ayant demandé, quelques jours avant sa mort, quelle était celle des actions de sa vie qui lui donnait le plus de contentement et de sécurité à sa dernière heure, Lipse répondit, sans hésiter : C'est d'être entré dans la Congrégation de la très-sainte Vierge. Ce docte professeur, cet oracle des savants de son temps se serait fait un scrupule de manquer une seule fois aux assemblées de la Congrégation. On le vit plus d'une fois se lever de table longtemps avant la fin du repas pour ne pas manquer de fidélité à Marie, qu'il aimait d'un amour si tendre et si persévérant.

Le fervent écolier.

On lit dans un ouvrage du célèbre abbé Carron , intitulé Modèle d'un tendre dévotion à la Mère de Dieu dans le premier âge de la me, l'histoire édifiante de plusieurs jeunes gens qui se sont distingués dans ces derniers temps parleur piété envers la sainte Vierge. Parmi ces jeunes serviteurs de Marie, un des plus fervents et des plus fidèles fut un élève du petit séminaire de Rouen, nommé Noël Massif.

Ce saint jeune homme éprouva dès l'enfance la plus tendre dévotion envers la lleine des Anges; il ne l'appelait jamais que sa bonne Mère, et il avait en elle une tendre confiance, îl ne manquait point tous les jours, aussitôt après sou lever, de se mettre sous sa protection ; c'était aussi la dernière action de la journée avant d'aller prendre son ^epos. Il se faisait honneur en tout temps et partout de s'appeler le serviteur de Marie, et c'est le titre qu'il prenait dans les lettres qu'il adressait à ses amis. Quand il s'entretenait de sa gloire ou de ses vertus, il était facile de remarquer que l'objet de la conversation répandait la plus vive joie dans son cœur. S'il entendait prononcer son nom, s'il passait devant

ses images, il ne manquait jamais de se découvrir. Les ornements de sa chambre ne consistaient qu'en petits tableaux de la sainte Vierge ou d'autres images qui rappelaient ses privilèges et les grâces dont elle avait éié comblée. C'était surtout aux jours de ses fêtes qu'il faisait éclater sa dévotion. Chargé du soin de l'autel du séminaire, il s'étudiait, ces jours-là, à imaginer quelque chose de nouveau pour honorer sa bonne Mère; mais c'était surtout par un renouvellement de ferveur qu'il s'efforçait de lui rendre ses hommages.

Vers la fin de sa rhétorique, animé du désir de mener une vie plus sainte, il fit part à plusieurs de ses condisciples du projet qu'il avait conçu d'ériger une congrégation en 1 honneur de la sainte Vierge. Ce dessein fut adopté avec transport; on dressa des règlements que l'on soumit aux supérieurs, et dont on obtint la sanction.

Tous les jeunes gens se préparèrent avec une ferveur extraordinaire à la cérémonie de leur consécration au service de Marie. Cette pieuse cérémonie fut l'époque d'un entier renouvellement parmi cette intéressante jeunesse. 11 serait difficile d'exprimer jusqu'à quel point cet heureux moment signala les progrès de Noël dans la piété. Quel subit accroissement dans la régularité de sa conduite, dans sa charité pour le prochain, dans son empressement à procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, dans son renoncement sans bornes à sa propre volonté, dans sa dévotion extraordinaire envers la sainte Vierge! Combien il estimait la gloire de lui appartenir et de lui être consacré sans réserve! Aussi que de faveurs il reçut par son intercession pendant sa vie et à la mort! Dans sa dernière maladie, il ressentit un grand trouble et de terribles inquiétudes; il se tourna avec confiance vers la Consolatrice des affligés; il la conjura de ne pas l'abandonner et de lui obtenir le retour de la

tranquillité qu'il avait perdue. Exaucé dans le moment même, il profita de cet intervalle pour demander qu'on lui apportât le saint Viatique, et peu de temps après il s'endormit paisiblement entre les mains de Marie, sa tendre Mère, à l'âge de dix-neuf ans.

Un célèbre Congréganiste.

L'électeur Maximilien Ier, duc de Bavière, était membre de la Congrégation de Munich, dont il fut trois fois préfet. Le Souverain-Pontife, usant de son autorité suprême, le nomma même préfet perpétuel des Congrégations de Marie en Allemagne. Maximilien fit placer dans le sanctuaire delà Vierge miraculeuse d'AIt-OEttingen un reliquaire d'argent d'un grand poids, destiné à contenir la sainte image. Ce reliquaire avait la forme d'un édifice, et au dessous était une petite boîte fermée, où le prince avait déposé un billet écrit de son propre sang. Après sa mort, cette boîte fut ouverte et on lut sur le billet : Vierge Marie, je me consacre à votre service; je V atteste par ce sang et ce billet. Maximilien. Toute sa vie il fut fidèle à son engagement, et en mouran il légua son cœur à Marie, pour 'qu'il fut déposé dans le sanctuaire d'AIt-OEttingen, où se lit cette inscription : « Ici repose le cœur de Maximilien Ier, qui fut autrefois rempli des plus vastes projets, et du plus ardent amour envers la Mère de Dieu. Passant, sachez donc que Maximilien, même après sa mort, aime encore Marie de tout son cœur. « {Annales de la Congrégation de Munich, année 1651.)

Piété d'un Ecolier congréganiste.

Au collège de saint François-Xavier, à Vannes, au commencement de 1858, mourut un jeune élève, Louis de La-

motte de Règes, qui dès l'âge le plus tendre fut un fervent serviteur de Marie. En le confiant à ses maîtres, sa pieuse mère l'avait conduit à l'autel de la sainte Vierge, où, après avoir prié quelque temps, elle lui dit : a Mon fils, dès que tu ne seras plus en ma présence, souviens-toi que tu as toujours une mère dans les cieux. » Cette recommandation resta gravée dans le cœur de l'enfant, et l'on ne saurait dire avec quelle tendresse il aimait Marie, avec quelle confiance il l'invoquait. Louis tomba gravement malade, et fut pendant un mois tourmenté par la fièvre. 11 était si patient, si facile à contenter, si simple et si modeste que le F. infirmier disait souvent : « 11 fera une mort si sainte qu'il pourra servir de modèle à tous les autres. » La mort, en effet, devait bientôt l'enlever. Le matin du jour qui fut le dernier pour ce cher enfant, un Père faisait tirer aux malades les saints du mois. Louis voulut avoir le sien. Mais celui qu'il tira le premier, l'avertissait de se préparer à la mort. Peu satisfait, il en tira un second qui lui donna le même avertissement. On plaça son saint du mois devant ses yeux, aux pieds de la statue de Marie : c'était un saint surnommé l'Échelle, saint Jean Clirnaque, qui lui rappelait ainsi que la Mère de Dieu est pour nous l'échelle du ciel. Aussitôt, avec une joie incroyable, l'enfant se disposa à mourir. 11 ne cessait de répéter avec ardeur et allégresse : « 0 mon Jésus, je vous aime! Que je vous aime! 0 Marie, ma bonne mère, priez pour moi ! » 11 reçut le scapulaire, et à neuf heures du soir il fit tout à la fois sa première et dernière communion. Muni de tous les secours de la religion, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur au moment où le prêtre, qui faisait la recommandation de l'àme, prononçait ces paroles : « Mitis aiguë festivus Christi Jesu tibi aspectus appareat : Que Jésus-Christ se montre à vous avec un visage plein de douceur et de joie. »

Après la mort de Louis, tous admirèrent sur son front un reflet de la béatitude céleste, et ses condisciples ne se lassaient point de le contempler. ïl n'avait pas voulu que sa mère, qu'il savait être elle-même malade, assistât à ses derniers instants; mais le lendemain matin elle put couvrir de ses baisers et de ses larmes le corps de son fils. « J'avais le pressentiment de cette perte, dit-elle; car la nuit précédente il m'avait semblé voir mon enfant déjà mort, étendu sur son iif, le visage serein, tel que je le vois maintenant. » Elle l'ensevelit de ses propres mains et ajouta : « Voilà déjà mon office rempli envers cet enfant. Je l'ai nourri pour Dieu, je l'ai élevé pour Dieu, maintenant il est avec Dieu : que le nom du Seigneur soit béni ! »

Cette mort fit la plus heureuse impression sur les jeunes condisciples de Louis : ils auraient tous voulu l'imiter dans sa piété envers Marie, et, pour y réussir, ils s'imposaient des sacrifices et des actes de vertu proportionnés à leur âge. On en peut juger par cette supplique, que l'un d'eux adressait en secret à la Heine du ciel :

« Ma bonne Mère, en votre honneur, je me suis privé de dessert quarante fois, d'un plat trente fois, de boire plusieurs fois. J'ai souffert du froid et des injures pour l'amour de vous. J'ai gardé le silence, la modestie des yeux. Je n'ai pas mis mes mains dans mes poches par mortification pour l'amour de vous. Oh! ma bonne Mère, accordez-moi pour ces petits sacrifices la grâce d'une bonne mort, mais surtout celle de ne pas commettre de péché mortel. Oh! que je serais triste de n'avoir plus mon Jésus dans mon cœur, et d'être un objet d'horreur pour Marie et les saints anges ! Couvrez-moi de vos ailes, conservez-moi mon innocence, Quoique je ne sois que poussière et ver de terre, j'ose vous demander cette grâce, ma bonne maman; s'il le faut, je consens à être humilié devant les hommes. »

Les Congréganistes de Jacques Rhe?n.

L'amour que portait à la Mère de Dieu ce religieux de la Compagnie de Jésus (Patrignan. Ménolog., 12 oet.) ne pouvait être plus grand. Toujours il repassait dans son esprit Y Ave Maria, avec autant de plaisir qu'il eût savouré un rayon de miel. Aussi désirait-il savoir quel était le titre des Litanies qui était le plus agréable à Marie, et il lui fut révélé que c'était celui de Mère admirable, comme comprenant toutes ses autres grandeurs. Or, un jour, tandis que dans la congrégation qu'il dirigeait on chantait les Litanies, la Reine du ciel lui apparut environnée de gloire : la joie du religieux fut telle à cette visite que, transporté de ferveur, il répéta trois fois à haute voix et au grand étonnement de tous : Mère admirable. 11 institua cette congrégation pour la jeunesse d'ïngolstadt, sous le titre à.' Entretien de la Bienheureuse Vierge; en effet, une des règles principales de cette confrérie était d'introduire toujours dans la conversation des réflexions pieuses et saintes; une autre règle obligeait les congréganistes à ne jamais commettre de péché mortel ;*cclui qui' le commettait était exclu de la congrégation, et ne pouvait participer à ses mérites et à ses indulgences jusqu'à ce qu'il se fût réconcilié avec Dieu, par la confession, et avec sa très-sainte Mère, en récitant l'hymne Ave maris Stella. Paul V approuva cette confrérie et lui accorda de grandes indulgences; elle s'est longtemps maintenue avec éclat, et a produit de grands fruits.

Un malheureux Congréganiste sauvé par Marie.

A Bragance, un jeune homme abandonna la congrégation et se livra à tant de vices qu'un jour, par désespoir, il allait

se jeter dans un fleuve; mais auparavant il s'adressa à la Mère de Dieu et lui dit : « 0 Marie! je vous ai servie dans la congrégation, aidez-moi. » Aussitôt elle lui apparut et lui répondit: «Et maintenant, que veux-tu faire? Veux-tu perdre tout à la fois, ton âme et ton corps? Va, confesse-toi et retourne à la congrégation. » A ces mots, le jeune homme se sentit tout autre, remercia la sainte Vierge et changea de vie. {An. Soc. 1550.)

La salutaire invocation.

Un congréganiste apprit de son maître à dire à Marie : « Je vous salue, ô Mère de miséricorde» ; et il le répéta' souvent pendant sa vie. A l'heure de la mort, Marie lui apparut et lui dit : « Ne me connais-tu pas, mon fils? je suis cette Mère de miséricorde que tu as tant de fois saluée. » Le mourant étendit les bras comme pour la suivre et expira doucement. (Auriern., t. Il, c. 7.)

Le vœu d'entrer dans la Congrégation de Marie récompensé.

Un congréganiste d'Avignon se rendait à Notre-Dame des Dons, le jour de l'Assomption de l'an 1611, pour offrir à Marie le tribut de ses félicitations et de ses prières. Chemin faisant, il rencontre un de ses concitoyens qui attire son attention par sa pâleur et l'air de tristesse qui respire dans tous ses traits. Il l'aborde avec bonté, l'interroge sur la cause du chagrin qui paraît le dévorer. Celui-ci avoue qu'il est en proie à la plus vive anxiété, parce qu'il se croit menacé d'une maladie très-grave, dont il sent déjà les premières atteintes. Aussitôt le pieux serviteur de Marie rengage vivement à recourir à cette puissante Avocate, qu'on

n'invoque jamais en vain; il lui cite nombre de coiigréganistes qui ont échappé aux plus grands dangers et à une mort certaine par sa médiation ; il l'exhorte en terminant à se faire recevoir dans la congrégation de la sainte Vierge, où il pourra la servir et l'honorer avec plus de zèle et de fidélité. Ces conseils, si sages et si pieux, firent peu d'impression sur l'esprit de cet infortuné. Vers le milieu de la nuit suivante, le malheureux, qui avait résisté à l'aimable invitation que la Mère de miséricorde lui avait adressée par la bouche du eongréganiste, est frappé subitement d'un coup de sang; une veine se rompt dans sa poitrine; il est comme suffoqué. Effrayé du danger où il est, il a recours à Dieu et à sa sainte Mère; il fait vœu de demander l'entrée dans la congrégation dès que sa santé le lui permettra. Marie, toujours pleine de bonté et d'indulgence, accueillit sa promesse, et, par un rare bonheur dont on reconnut facilement la source, le malade put, le jour suivant, accomplir son vœu avec de grands sentiments de piété et de reconnaissance pour sa divine bienfaitrice (1).

apparition.

Un Italien, de noble famille, Jean-Baptiste del Prato, était pensionnaire au collège Saint-Jérôme, à Dillingen. La dyssenlerie fit de grands ravages dans la ville; il en fut atteint, et bientôt il se trouva à l'extrémité. On eut égard à l'ardeur de ses désirs, et on lui administra les derniers sacrements, ïl se prépara avec courage à la mort, et on vit alors combien est doux pour une âme, qui n'a conscience d'aucune faute grave, ce moment fatal, si terrible pour tant d'autres. Jean-Baptiste n'eut pas besoin d'être consolé par

(1) Annal, congreg. B. M. F., p. 442.

ceux qui l'assistaient; il fit lui-même l'office de consolateur. Il avait deux frères, qui s'abandonnaient aux gémissements : il s'efforça de sécher leurs larmes. « Pourquoi pleurez-vous? leur disait-il. Ce n'est pas bien, car je vais au ciel ; oui, oui, je vais au ciel! » Une si grande confiance avait un solide fondement. ïl affirma à son confesseur que la très-sainte Vierge lui était apparue, et qu'elle lui avait montré un tableau très-élégamment travaillé, où étaient inscrits et son nom et le nom de la plupart des congreganistes. Le Père, pour que cette vision fût plus digne de foi, recommanda au jeune homme d'obtenir par ses prières, dès qu'il serait au ciel, que la maladie cessât ses ravages. Jean- Baptiste promit et mourut : aussitôt la dyssenterie se calma tellement qu'elle ne lit plus aucune victime. Par une seconde merveille, le corps du défunt, quoiqu'il fût, au dire des médecins , livré intérieurement à la décomposition , n'exhalait aucune mauvaise odeur : le visage avait un teint fleuri qui annonçait la santé, comme si l'état du corps avait attesté le bonheur de l'àme. (Lettres annuelles de la Congrégation de Dillingen, année 1590.)

Saintes morts.

Un congréganîste de Fribourg, conduit aux portes du tombeau par une fièvre intermittente, exposait ainsi au directeur de la Congrégation ce qui consolait son âme : « 0 mon Père, ne voyez-vous pas assise auprès de moi la Reine du ciel? Yoilà trois jours qu'elle me soutient, qu'elle me console dans mon affliction, qu'elle change en courage ma pusillanimité, qu'elle essuie la sueur que fait couler de mes membres la lutte contre la mort. En un mot, elle fait maintenant pour moi, pauvre mourant, tout ce que je lui de-

mandais en répétant souvent , lorsque j'étais en santé : Ne m'abandonnez pas à l'heure de ma *nort ! »

(Florus M art anus.) — Mlle Elisabeth de G***, ancienne élève du Sacré-Cœur de Lyon, avait fait de Notre-Seigneur le mobile de toutes ses actions. Elle savait pour lui plaire s'imposer tous, les sacrifices, et, pendant toute sa vie, elle évita avec un soin extrême le péché véniel. Afin de remporter sur elle-même de plus sûres victoires, elle avait pris, depuis sept ans, la pieuse habitude d'adresser à Marie immaculée une courte prière, chaque fois que l'horloge se faisait entendre, et elle y fut si fidèle qu'une demi-heure avant sa mort elle répétait encore cetle aspiration à la Vierge sans tache. Animée d'un zèle ardent pour le salut des âmes, elle était à la tête d'une Congrégation de jeunes filles, qu'elle réunissait le dimanche dans une salle de la maison paternelle. Lcà, elle les entretenait des vertus de la sainte Vierge, les excitait à imiter un si beau modèle, et ses paroles, imprégnées de l'onction de la piété, pénétraient les cœurs de son jeune auditoire. Peu d'années avant sa mort, elle apprit que trois enfants de son voisinage venaient de perdre leur mère. Aussitôt elle se rend auprès d'eux., les conduit à l'autel de la Reine des Anges, et prononce en leur nom une consécration solennelle, en les assurant que Marie serait désormais leur véritable Mère. Cette promesse a été pleinement accomplie : la sainte Vierge a protégé ces pauvres orphelins, dont l'aîné fut peu d'années api es admis dans un séminaire. Elisabeth, déjcà toute à Dieu dans le fond de son cœur, aurait désiré se consacrer encore plus parfaitement à son service, en entrant chez les Petites Sœurs des Pauvres. Afin de s'y préparer, elle ôtait chaque nuit le matelas de son lit, et, même en hiver, elle ne prenait de repos que sur la paille. Mais Dieu avait sur elle d'autres desseins.

Elisabeth eut un pressentiment de sa mort , d'autant mieux fondé que, deux ans auparavant, elle s'était offerte en sacrifice pour sa mère dangereusement malade. Pendant le Carême de l'année 1857, elle dit à la personne qui la servait qu'au mois de mai la sainte Vierge viendrait la chercher. Déjà elle était indisposée, mais bientôt ses souffrances redoublèrent et devinrent excessives. Quinze jours avant sa mort, l'Enfant de Marie reçut un nouveau degré de ressemblance avec Jésus-Christ : elle ressentit dans les pieds et les mains des douleurs intolérables, bientôt après elle ressentit au cœur les mêmes souffrances. Au milieu de ses tortures, la patiente victime ne savait que bénir Dieu, se montrer affable et reconnaissante envers tous, et sourire à la mort qui s'avançait. Au sortir d'une crise affreuse, on lui annonça qu'une de ses amies désirait la voir; ouvrant alors les yeux, elle dit avec cet air calme et doux qui lui était habituel : « Ma chère Élisa, si vous demandiez à être admise dans la Congrégation des Enfants de Marie, je vous donnerais ma médaille : elle a fait mon bonheur! C'est, ajouta-t-elle, tout ce qui me reste avec mon crucifix. » Elle dit encore : «Oh! combien je voudrais gagner des âmes à Dieu! » La jeune personne se retira profondément touchée, et, le jour même, fit des démarches pour entrer dans la Congrégation.

Plus l'heure de la mort approchait, plus on voyait briller sur le front de l'héroïque Enfant de Marie ce calme angelique , qui remplissait d'étonnement et d'admiration les personnes de sa famille. Ses paroles , toutes de Dieu , avaient quelque chose d'élevé. Le 3 mai, fête de l'Invention de la Sainte-Croix, elle dit à l'une de ses parentes : « Quel beau jour ce serait aujourd'hui pour mes noces avec mon Dieu!» La veille de sa mort, on l'entendit s'écrier :« 0 Jésus,, vengez, vengez-vous sur moi des péchés des hommes,

glorifiez-vous dans les souffrances de votre petite servante. » Puis elle ajouta : « Mon Dieu, découvrez-moi vos amabilités, afin qu'en sortant de ce monde j'en sois comme imprégnée.» Le 5 mai fut le dernier jour de sa vie. Elle baisait son crucifix avec un amour toujours croissant. Ses dernières paroles furent : « Mon Jésus! » Et elie s'envola vers la patrie. (Lyon, 1857.)

Avertissement salutaire .

Avec quelle sollicitude Marie ne procure-t-elle pas la résurrection de ses enfants, par une bonne confession ! Les annales de notre Congrégation en fournissent une preuve, qui se rapporte à l'année 1649. Un congréganiste de Dillingen, en cachant un péché, avait fait plus d'une fois une confession sacrilège. Il aurait continué à violer le sacrement de pénitence, si Marie ne l'en eût détourné. Trois fois de suite elle permit que le saint du mois, qui lui était échu, portât un avertissement ou une exhortation à sortir du sacrilège. Le jeune homme triompha donc enfin de sa honte, lit une excellente confession, et par son sincère repentir causa à la très-sainte Vierge cette joie qui éclate dans le ciel chaque fois qu'un pécheur fait pénitence. Car les anges y entonnent le Regina cœli, lœtare, aussi souvent qu'un Enfant de Marie ressuscite en échappant à la mort du péché.

Pratiques d'Alexandre Luzago.

Ce gentilhomme , de Brescia, a donné un grand exemple non-seulement à la noblesse d'Italie, mais encore à tous les chrétiens : il leur a appris de quelle manière on doit servir la Mère de Dieu ; de combien l'on doit préférer ses faveurs

célestes à celles de toutes les puissances de la terre. Four mériter la protection de Marie, il récitait chaque jour le Rosaire, et à certains jours de la semaine il y ajoutait la récitation du petit office. 11 profita d'une occasion favorable pour aller visiter en Lombardie tous les sanctuaires où l'on rend à Marie un culte particulier et de plus grands honneurs. Lorsqu'il était à la campagne , il se chargeait luimême du soin de sonner YJngelus trois fois par jour. ïl avait aussi la sainte habitude de recommander chaque nuit , à la très-sainte Yierge , les personnes qui meurent sans recevoir les secours spirituels; et pour être plus utile encore à ces infortunés, il engageait tout le monde à s'acquitler de cette pieuse pratique. Il avait certainement compris combien Marie prend soin des âmes de ses serviteurs lorsqu'ils sont arrivés à leur heure dernière. Un jeune homme de sa congrégation éprouva combien sont tendres les soins que Marie prend alors de ses enfants. Ce jeune homme était attaqué d'une maladie grave et n'avait personne pour le secourir; cependant les démons entrèrent dans sa chambre et, pour le faire tomber dans le désespoir, ils lui rappelèrent trois péchés qu'il avait commis; le malade répondit qu'il les avait confessés et en avait fait pénitence. Par ces paroles, il chassa les esprits tentateurs; alors il vit apparaître trois anges, l'un deux s'assit sur le bord de son lit et lui dit que sa mort était prochaine. A cette nouvelle, le pieux jeune homme adressa plusieurs prières à Marie sa protectrice , et la conjura de venir l'aider en ses derniers moments. Ensuite il récita la formule de consécration qu'on fait réciter aux congréganistes lorsqu'on les reçoit dans la congrégation de ia très-sainte Vierge, et il mourut dans la paix du Seigneur. (Barri, 7 mai.)

Pardon héroïque.

Un Congréganiste avait , en dehors des membres de la Congrégation , un ennemi qui lui donna un coup d'épée. Mais le fer , ayant frappé sur une côte, ne fit pas une blessure assez grave au jugement de l'agresseur, qui dissimula quelque temps sa rage et feignit l'amitié. Ayant donc peu après trouvé une occasion favorable, il surprend le Congréganiste, fond sur lui, le frappe à coups de couteau , et lui fait une blessure qui est regardée comme mortelle. La pointe du couteau avait tracé une ligne de sang , depuis le ventre jusqu'à l'épaule. Le sicaire laisse le fer dans îa plaie et prend la fuite. Mais l'instrument du crime est bientôt relire, et la victime veut le conserver comme une cause d'éternelle inimitié. Toutefois le titre de Congréganiste valut au blessé d'autres enseignements ; et, dès qu'il eut recouvré ses forces, il offrit à Marie le couteau ensanglanté, instrument et souvenir du crime : en même temps il lui consacra de nouveau ' son cœur, où ne restait plus aucune trace d'une si cruelle injure. (Florus Marianus.)

Conversions.

sMarie regarde comme ses ennemis tous les ennemis de son Fils. Pourtant elle se montre si disposée à leur pardonner, que nous l'appelons le Refuge des pêcheurs, et qu'elle communique à quiconque lui est dévoué un grand zèle pour les préparer au pardon par le repentir.

Une Enfant de Marie mettait toute l'énergie de son cœur à ramener à Jésus-Christ un bohémien : elle le soignait, elle le pansait, elle le peignait, elle le veillait avec une sollicitude admirable. Tant d'efforts furent couronnés du plus

heureux succès. La même charité lui permit de ramener à la pratique de leurs devoirs trois malheureuses femmes , qui exerçaient autour d'elles la plus fâcheuse influence. {Perpignan, 1862.) — Un pauvre poitrinaire refusait d'entendre parler de religion , et blasphémait lorsque le saint nom de Dieu était prononcé devant lui. De pieuses Congréganistes le visitèrent, gagnèrent sa confiance, et parvinrent à lui faire accepter une médaille de la sainte Vierge. Une fois sous la protection de Marie, son âme s'ouvrit à la grâce : il reçut les sacrements, et fit une bonne mort.

— Depuis longtemps on cherchait à ramener à des sentiments religieux une femme très-âgée : tout était inutile, elle refusait môme de regarder une médaille ou un crucifix. Deux Enfants de Marie vinrent la visiter, et touchèrent bientôt son cœur par des preuves d'intérêt et même de respect. La pauvre infirme consentit à voir un prêtre; et dès lors, aidée de ses protectrices, elle étudia le catéchisme , et apprit ses prières oubliées depuis longtemps. — Un des ouvriers employés dans son château s'était fait remarquer d'une autre Congréganisle par une grande délicatesse de sentiments. Elle s'atlacha à gagner sa confiance, et lui lit offrir un emploi plus lucratif. Cet homme lui avoua bientôt que, depuis sa première communion , il avait abandonné toute pratique religieuse. Il était âgé de trente-neuf ans; sa femme, depuis huit ans, suivait son exemple. Non-seulement il revint au Dieu de son enfance, mais il lui ramena la compagne de sa vie, et fit sa seconde communion le jour de Pâques. Sa femme s'agenouilla peu après à la Table sainte. Depuis, ils sont restés fidèles et répètent sans cesse qu'ils ne sont heureux qu'à dater du jour où ils ont fait leur paix avec Dieu, (freintes, 1802.)

— ■ Près de l'habitation d'une Congréganiste , vivait dans

l'oubli le plus complet de la religion un homme septuagénaire. Élevé pendant la grande révolution , il n'avait reçu presque aucune instruction religieuse; et, dans une vie passée au milieu de continuels voyages, il avait même oublié son titre de chrétien. Ses distractions consistaient à tourner en ridicule les choses saintes, et à se moquer ouvertement du curé de la paroisse et de ses avis. Sous un ingénieux prétexte , l'Enfant de Marie parvint à pénétrer auprès de ce vieillard, qui nourrissait contre sa famille une jalousie haineuse. Chaque semaine elle retourna le visiter, se montrant toujours aimable et gaie, et refaisant avec lui, dans la conversation , tous les voyages de sa longue vie. Mais un an s'écoule ainsi , et la grande affaire n'avance pas. Un jour , après avoir passé en revue sans beaucoup de respect les membres du clergé qu'il connaissait, le septuagénaire ajouta : « Il n'y a qu'un ecclésiastique que je vénère ; c'est celui qui, venant dans cette paroisse pour je ne sais quelle cérémonie, s'est montré si bon et si obligeant envers moi. » Ce fut une inspiration pour sa protectrice. Elle s'adresse à ce prêtre , en reçoit une médaille de la sainte Vierge, qu'elle remet au vieillard. Cet homme , autrefois si impie , accepte avec plaisir cette médaille , et la passe à son cou. Un peu plus tard, par la même voie, un exemplaire de la Doctrine chrétienne lui parvenait; et la zélée Congréganiste, multipliant ses visites, lisait, expliquait, discutait. Le mois de Marie se faisait chaque soir chez elle : son protégé voulut y assister, et, après de nouvelles conférences, promit de se confesser. L'enfant de Marie, comme un bon ange, le soutenait, le consoiait, l'encourageait , au milieu de ses combats et de ses difficultés. Au commencement du mois consacré au Cœur de Jésus, le septuagénaire fit sa confession, et quelque temps après il s'agenouillait à la Table sainte pour In seconde fois de sa vie. (Nantes, 18(>0.)

— Une vieille femme de soixante-dix-neuf ans , infirme , irréligieuse, méprisée de tous, était visitée par une Enfant de Marie , et lui avait confié que depuis trente ans elle ne s'était point approchée des sacrements. La pieuse jeune fille avait promis à Dieu de ne rien négliger pour ramener à son amour ce cœur endurci. « Avez-vousune médaille, dit- elle un jour à cette femme? — Non. — Eh bien! je vous en ferai bénir une. » La pauvre infirme est ravie d'avoir une jolie médaille en argent : depuis ce moment elle récite matin et soir cinq Pater et cinq Ave. Un beau chapelet lui est donné de même , et tous les secours matériels prodigués avec la plus inépuisable charité. La vieille femme tombe malade, et gémit sur un lit de douleur, en proie au désespoir le plus poignant , aux remords les plus affreux. La Congréganiste ne la quitte plus. Agenouillée près de son lit, elle ne se relève que pour dire à cette infortunée les paroles les plus touchantes, lui faire baiser sa médaille et répéter : « Marie , ma bonne Mère , priez pour moi ! » Le démon redouble ses efforts, mais l'Enfant de Marie redouble aussi ses soins. Elle embrasse la malade : « Oh I lui dit-elle , il est une grâce que je vous demande avec instance : Acceptez la visite d'un prêtre. J'ai communié ce matin à votre inlention, unissez-vous à moi pour demander à Dieu le calme et la résignation qui vous sont si nécessaires. Je ne vous quitterai pas que vous ne vous soyez confessée. — Eh bien ! je ne puis rien vous refuser; mais demain... — Non pas demain, aujourd'hui même 1 » Un prêtre est appelé, la pauvre femme se confesse, est administrée, etmeurtpeu après. (iVanto,1858.)

Les Congre g artistes protégés par Marie.

Le père Croiset rapporte qu'en 1586 un jeune homme , se trouvant à l'article de la mort, s'endormit ; puis, s'étant éveillé, il dit à son confesseur : Ah ! mon père, j'ai été en

grand danger de me damner, si Marie ne fût venue à mon secours; déjà les démons avaient présenté mes péchés au tribunal du Seigneur , déjà ils se préparaient à me traîner en enfer , mais la sainte Vierge leur a dit : Où conduisezvous ce jeune homme? qu'avez-vous à faire avec un de mes serviteurs qui a si longtemps appartenu à ma congrégation? Aussitôt les démons ont pris la fuite, et j'ai été sauvé de leurs mains.

A Naples, le duc del Popoli étant à l'article de la mort, dit à son fils: Souvenez-vous que le peu de bien que j'ai fait en ma vie, je crois le devoir à la congrégation ; ainsi je n'ai point de plus grand bien à vous laisser que la congrégation de Marie. Je me réjouis beaucoup plus d'y avoir été agrégé que d'avoir été duc del Popoli.

{Année chrétienne du PèreCroiset.)

Saint Régis.

François Régis avait appris, dans la maison paternelle, à connaître et à aimer là eainte Vierge. On lui en avait fait prononcer le nom béni avec celui de Jésus, et une âme si bien née ne pouvait qu'adopter une dévotion si douce et si en harmonie avec le cœur, surtout quand il n'a été souillé par aucune mauvaisse passion.

Mais ces heureuses dispositions s'accrurent beaucoup quand il entra au collège de Béziers et qu'il eut entendu les premières leçons des Jésuites. Il demanda avec empressement à être reçu dans la congrégation de la sainte Vierge: il en était digne. Il en fut l'édification et le modèle. II en adoptait avec amour toutes les pratiques et il les accomplissait avec la plus grande ferveur. Son exemple donnait de la dévotion aux plus tièdes. Il suffisait de le voir aux pieds de la sainte Vierge pour rougir de sa négligence et se sentir en même temps plus pieux. Mais il comprenait déjà

que la meilleure manière d'honorer Marie était la sainteté des mœurs, et, pour lui être de plus en plus agréable, il redoubla ses exercices de piété et rendit ses communions plus fréquentes.

La sainte Vierge lui donna dès lors un grand zèle pour le salut des âmes. Il s'attacha à réformer la conduite de ses condisciples, et ces premiers essais furent si heureux qu'il en gagna à Dieu un grand nombre. Il parlait de la vertu avec tant d'onction et de vivacité qu'il en inspirait l'amour. Profilant de l'ascendant qu'il avait sur ses compagnons, il en choisit six des plus fervents et en forma une petite société toute dévouée au service de Jésus et de Marie : il en était le guide et la règle vivante ; les autres le révéraient comme un saint et l'écoutaient avec respect, comme leur maître dans la vie spirituelle. Ce fut par l'inspiration de la sainte Vierge, pour satisfaire à la fois ses goûts de perfection et son zèle pour le bien des âmes, qu'il entra dans la Compagnie de Jésus.

Devenu professeur, il saisissait toujours les occasions pour inspirer à ses élèves une tendre dévotion à Marie. Il établit la pieuse coutume de la saluer par un Ave Maria toutes les fois qu'on entend sonner l'horloge. En public et en particulier, du haut de la chaire et dans les entretiens familiers, il recommandait et propageait avec sollicitude les moyens les plus propres à l'honorer. Et il le faisait avec tant de ferveur qu'il inspirait aux autres les sentiments dont il était plein lui-même. Ses disciples racontaient plus tard que, quand ils l'avaient "entendu, ils se sentaient enflammés d'amour et de zèle pour la sainte Vierge.

La sainte Vierge lui donna un grand amour pour l'inestimable vertu de pureté, et c'est par elle qu'il eut le bonheur de se conserver toujours sans tache au milieu des dangers d'un ministère qui occupait tous ses instants et dans

lequel il se faisait sans cesse tout à tous. De plus, Marie lui accorda le don si précieux d'inspirer aux autres le goût et l'amour de cette vertu.

Le modèle des Congre g anistes.

« Saint Stanislas Kostka était si passionné pour la gloire de Marie, qu'il avait fait une étude particulière de tout ce que les auteurs en ont dit de plus sublime et de plus propre à donner de hautes idées de sa grandeur. C'était un des plus ordinaires sujets de ses entretiens, non-seulement avec les autres novices, mais encore avec les Pères les plus graves de la maison. 11 mêlait à ce qu'il avait appris sur cette matière des pensées si élevées, des expressions si vives, qu'il ne donnait pas moins de plaisir à ceux qui l'écoutaient qu'il leur inspirait de dévotion. La tendresse qu'il éprouvait pour Marie était si ardente qu'il n'en parlait jamais sans enflammer son auditoire; il avait inventé pour elle des titres et des noms nouveaux, et il ne commençait jamais rien sans avoir demandé d'abord sa bénédiction. Récitait-il l'office de la sainte Vierge, îe rosaire, ou toute autre prière, il le faisait avec tant d'amour et d'expression, qu'on eût dit qu'il s'adressait à Marie elle-même. Entendait-il chanter le Salve Regino, son âme et son visage s'enflammaient soudain. Un jour qu'il allait visiter une image de la Vierge avec un Père de la Compagnie, celui-ci vint à lui demander comment il aimait Marie : « Mon Père, « répondit-il, que vous dirai-je de plus? c'est ma Mère! » En prononçant ces mots, le saint jeune homme avait dans la voix et dans ïe regard quelque chose de si tendre et de si pur, que ce n'était plus un homme, mais un ange qui parlait de l'amour de Marie. »

Quoi de plus louchant que les fêtes pieuses que l'Eglise consacre à Marie, où elle l'honore successivement dans les grâces qui l'ont préparée à sa divine mission, dans les vertus qu'elle pratiqua pour s'en rendre digne, dans la gloire qui en est au plus haut des cieux l'éternelle récompense; où elle aime à la présenter comme notre modèle, à vous la faire aimer comme notre mère et invoquer comme notre souveraine !

Cependant, tel est le puissant attrait du culte de Marie que ces fêtes, quelque multipliées qu'elles soient, ne suffisaient pas à la fervente piété de ses fidèles serviteurs. Le cours de l'année semblait les ramener trop rarement à leur gré, ou les dérober trop vite à leurs hommages. Un jour est bien vite écoulé et ne saurait suffire aux longues contemplations de la foi, aux méditatives extases de l'amour. Aussi, il y a déjà longtemps, une tendresse ingénieuse conçut la pensée de consacrer à Marie un mois tout entier, un mois de prières, de chants, de vœux, de méditations, d'hommages à la Reine des cieux ! L'Eglise accueillit ce désir, les fidèles y répondirent par acclamation, et le Mois de Marie, devenu bientôt la dévotion du monde entier, est désormais pour la religion le gage d'un avenir riche des plus belles espérances.

il. 14

Entre tous les mois de l'année, le choix n'était pas difficile, le choix ne pouvait être douteux. Les merveilles du monde de la nature ne sont sans doute qu'un pâle reflet de celles de la grâce; mais au moins peuvent-elles en devenir le symbole. Voilà pourquoi l'Eglise nous a toujours présenté Marie sous ces emblèmes gracieux empruntés au monde de la nature. Elle est cette étoile du matin qui annonçait l'aurore du jour de salut ; elle est cette aurore brillante qui annonçait le soleil divin, ce printemps qui promet à la terre les fruits de l'éternelle vie. Les Saintes Ecritures, dans leur langage poétique, la comparent aux plus belles plantes dont se pare la terre au retour de la saison des fleurs : elle est, disent-elles, le lis des champs et la fleur des vallées; elle s'est1 épanouie comme la rose dans les jardins de Jéricho ; elle a grandi comme le palmier de Cadès, comme l'olivier des campagnes, comme le platane qui baigne sa tige au courant des eaux vives.

Vous le voyez, les prophètes nous avaient désigné d'avance le mois qu'il convenait de consacrer au culte de Marie.

Ce ne pouvait être que le mois de mai, le mois du printemps, de l'espérance et des fleurs. Aussi, il semble que dans ce mois la nature réunisse les plus riches tributs pour les offrir à l'auguste Souveraine de la terre et des cieux ;et la piété fidèle, plus féconde et plus riche encore que la nature elle-même, lui prépare tous les jours de mystérieuses offrandes. Les jeunes vierges entourent de lumières l'image de cette Vierge pure, qui porta dans son sein la lumière du monde ; des fleurs odorantes mêlent leurs couleurs à l'éclat des flambeaux, et la poésie, cette fleur de la parole, dédie a Marie ses chants inspirés que des voix mélodieuses et pures font entendre autour de son autel : harmonie ravissante, accords des sentiments des âmes chrétiennes, concert tou-

chant de la foi, de l'espérance et de l'amour, écho affaibli de l'hymne sans fin que les anges répètent autour du trône de Marie au plus haut des cieux.

Origine de la dévotion du mois de Marie.

Les auteurs ne sont pas d'accord sur l'origine de la touchante dévotion du mois de mai consacré à Marie. Plusieurs savants l'attribuent à saint Philippe de Nérr, si dévoué au salut des âmes et si zélé pour répandre partout le culte de l'auguste Mère de Dieu. Ce Saint, plein d'intérêt pour la jeunesse, s'était aperçu que le mois de mai est le plus dangereux de l'année pour les adolescents. Désolé de ne pouvoir contenir la fougue de leurs passions, il les regardait avec attendrissement, les yeux pleins de larmes. Enfin il eut le sainte pensée de recourir à la Reine des vierges, et de mettre le jeune âge sous sa maternelie protection pendant le mois de mai. A cet effet, il donna aux jeunes gens une règle de conduite pour passer saintement ce beau mois, si funeste à leur innocence. Il leur prescrivit de pieux hommages devant les tableaux, statues ou autels de Marie, des exercices de dévotion quotidiens, l'assiduité à la sainte messe, aux instructions, des prières plus fréquentes jointes à des actes de vertu et à des œuvres pies, enfin une communion générale ou particulière dans le cours ou à la fin du mois, et une consécration à la très-sainte Vierge. Les plus heureux résultats couronnèrent ses pieux efforts, et ce mois qui était autrefois si dangereux, surtout en Italie, devint un mois de bénédictiou qui porta des fleurs et des fruits de salut qui réjouirent l'Eglise.

C'est donc en Italie, terre privilégiée où la religion a son trône, et où l'auguste Mère de Dieu reçoit les plus touchants hommages, que la dévotion du mois de Marie, cette consé-

cration du plus beau mois de l'aimée à la meilleure et à la plus belle des créatures, a pris naissance.

Le même sentiment qui a porté les enfants de la trèssainte Vierge à lui consacrer cbaque samedi de l'année, et à l'honorer trois fois par jour, leur a inspiré la salutaire pensée de lui dédier aussi un mois tout entier ; et parce que, pour une offrande à une personne qu'on estime et qu'on aime, on doit toujours rechercher ce qu'il y a de meilleur et de plus agréable, ils ont choisi le beau mois de mai qui, par le renouvellement de la nature et l'aimable variété destleurs dont la terre se couvre, semble inviter l'àme à renaître aussi à la grâce, à se parer de sublimes vertus pour en former comme la couronne de la Reine de l'univers.

Dévotion du mois de Marie, qui lie par de gracieuses harmonies le mois le plus fleuri et le plus riant de l'année avec ce que le Ciel possède, après Dieu, de plus aimable, de plus indulgent, de plus accessible à notre faiblesse, et ce que la terre présente de plus innocent et de plus pur. Doux appât offert à la jeunesse chrétienne, pour la détourner des joies dissolues et des chants profanes par l'attrait des pompes saintes et des mélodieux cantiques (1).

Cette tendre dévotion à Marie est pour les cœurs fidèles une source pure et abondante de grâces et de faveurs : elle

(L) L'institution du Mois de Marie est peut-être nouvelle dans sa coutume; mais, comme tout ce qui est catholique, elle est ancienne dans son esprit ; et les paroles du sacré Cantique, que l'Église ira cessé d'appliquer à Marie, sont le témoignage de cet antique esprit qui associe le réveil de la grâce à celui de la nature, et qui oppose le culte de la Pureté aux séductions des créatures, et à la fermentation des sens. Le mois de Marie est admirablement placé à cetîe époque climatérique de Tannée, comme préseivatif et antidote contre les venins du Serpent, selon l'antique doctrine de l'Église. Au surplus, ce rapport du printemps de la nature avec celui de la grâce en Marie est trop vrai pour ne pas avoir été senti de tout temps, et on en trouve

sanctifie la plus belle et la plus dangereuse saison de l'année, et entretient l'âme pieuse dans un saint recueillement, au milieu des objets pleins de dissipation qui l'environnent.

« Le printemps, qui réveille la nature de son trop long assoupissement, réveille aussi dans les cœurs des sentiments qui ne font que sommeiller. Le Ciel les réclame pour lui, et Marie veut en avoir sa large part. N'était-il pas bien juste de lui consacrer ce mois tout entier, puisqu'il était le seul qui ne fût point sanctifié par une de ses fêtes. N'était-il pas juste de dédier à Marie ce mois des parfums et des fleurs?

« A la plus belle des Vierges, ne fallait-il pas offrir les prémices du printemps? Tous les arts lui avaient adressé leurs plus doux hommages :

« Pour elle, la poésie avait murmuré ses chants les plus suaves, la musique avait modulé ses plus harmonieux concerts, la sculpture avait brodé ses plus délicates merveilles, et l'architecture avait conçu ses plus sublimes inspirations.

« La nature devait s'associer à l'art et réclamer sa part dans ce culte universel. Le printemps devait offrir à Marie le parfum de ses brises et l'émail de ses prairies, la naissante verdure des bois et le doux chant des oiseaux. »

Cette dévotion, accréditée par les fruits de grâce *et de salut qu'elle a produits, a franchi les mers, et aujourd'hui elle est devenue universelle, catholique, sous le patronage de l'Eglise, qui l'a encouragée par de nombreuses indulgences.

un intéressant témoignage dans un vieux chapiteau de l'ancienne abbaye d<; Cluny, portant, au milieu d'une auréole, la figure de la sainte Vierge autour de laquelle on lit ce gracieux hexamètre :

Ver primos flores primos adducit honores,

« Avec les premières fleurs, le printemps ramène (pour Marie) les premiers honneurs. » (Auguste Nicolas).

Non-seulement le mois de Marie existe en Espagne, en Portugal, en France, en Belgique, dans l'Irlande, dans toutes les villes du Nord, à Rome, à Naples et dans toutes les parties de l'Italie, mais il est célébré et fêté jusqu'aux extrémités du monde. Le Lapon sur les pôles glacés, l'Indien dans ses forêts vierges, l'Arabe sous la tente du désert, ne sont pas étrangers aux magnificences du i^ois consacré à Marie ; dans les cinq parties du monde, l'Immaculée Mère de Dieu a des enfauts qui pensent à elle, et qui élèvent vers son trône de grâce leurs mains suppliantes; il n'est pas jusqu'au pêcheur errant sur les bords du lac, jusqu'au chasseur indien au haut du rocher solitaire, qui ne lui adresse ses vœux en ce beau mois. Le mousse du vaisseau sur la mer houleuse a déployé ses blancs étendards. Et le sauvage perdu au fond de ses bois a placé au pied de l'arbre tutéîaire l'image miraculeuse de la bonne Madone ; et ainsi se sont accomplies les paroles du saint cantique : Toutes les nations m'appelleront bienheureuse, Beatam me dicent omnes generationes; toutes les générations me béniront. Le petit et le grand, l'ignorant et le savant, les pâtres et les rois, l'enfanta la mamelle et le vieillard courbé sur sa tombe, tous ont ressenti d'âge en âge les effets de sa miséricorde, et misericordia ejus a progenie in progenies; ils viendront tous déposer leurs prières aux pieds de celle que tous les siècles ont appelée leur mère. Celui-ci ornera son autel de sa triple couronne de fleurs; celui-là y laissera couler une larme d'amour et de reconnaissance ; la jeune fiancée y déposera les gages de son hymen, la tendre mère le souvenir de son enfant qui n'est plus, et le jeune soldat le drapeau qu'il a enlevé à l'ennemi.

Le mois de mai est le mois des saintes joies ; c'est le mois où la nature ouvre à Marie le calice de ses plus belles fleurs; c'est pour elle que s'épanouissent les roses empourprées,

les lis de nos vallées, la vigne féconde. Les jeunes filles, en ce mois, vont parer ses autels de leurs bouquets de lilas, de leurs branches d'aubépine en fleur.

C'est au fond du vallon, près de la roche antique, sur les bords du ruisseau limpide, que la pieuse bergère a dressé son autel rustique à la Reine des vierges; vous n'y verrez, pas des colonnes de marbre et des lambris dorés., mais vous y trouverez des gazons fleuris, des arbres touffus lui donnant une ombre plus agréable que celle de nos temples splendides ; vous n'y entendrez pas cette musique harmonieuse de nos grandes villes^ mais vous y goûterez le calme des champs; vous y entendrez, à l'aube du jour, le gazouillement des oiseaux et le cantique de l'heureuse bergère à l'Étoile du matin.

« Les litanies de la Mère de Dieu, où sont résumées toutes les gloires de Marie, toutes les espérances de l'Eglise, s'exhalent de toutes les âmes ; elles revêtent de poétiques images ces grandes pensées, ces pieux sentiments. Marie est la rose mystérieuse qui embaume les jardins du Paradis et les solitudes de la terre; c'est la tour de David qui abrite les guerriers du Christ ; c'est le miroir où se réfléchit l'éternelle Sagesse, et le tabernacle où elle s'est reposée. Sanctuaire immaculé, maison dorée des vertus, la Vierge de Juda est encore la porte du nouvel Eden, l'étoile qui se lève sur l'océan tempétueux du monde. Terrible comme une armée rangée en bataille, elle défend les cohortes chrétiennes ; mère tendre et compatissante, elle accueille le repentir, elle bénit la douleur. Les anges saluent en elle leur reine; devant Marie les patriarches inclinent leur tête couronnée de cheveux blancs, ci les apôtres leur front où rayonne la langue de feu ; les mai tyrs abaissent leur palme, les pontifes leur sceptre pastoral, et les vierges leur lis sans tache. Les saintes femmes qui ont figuré Marie: Rachel, Judith, Es-

Iher; celles qui ont imité ses vertus, et forment l'humble et radieuse phalange des mères et des épouses chrétiennes ; toutes, pour la bénir et la glorifier, n'ont qu'une voix et qu'une âme; et Reine dans les cieux, la Vierge, qui se proclamait la servante du Seigneur, sera l'éternel objet de l'amour des hommes, de l'admiration des anges et des complaisances de Dieu ! »

« Au hameau, la jeune villageoise a revêtu sa blanche parure. La procession du mois de Marie va commencer : la cloche appelle au temple la foule des fidèles; le vigneron descend de la colline, le laboureur accourt de la plaine, le bûcheron sort de la forêt, les mères ferment leurs chaumières pour assister à la fête du mois de mai. Bientôt on voit paraître le clergé destiné à la cérémonie, les longues phalanges déjeunes vierges; l'assemblée commence à marcher, en chantant: Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit s'est réjoui en Dieu mon Sauveur, parce quil a regardé la bassesse de sa servante. ..lia fait en elle de grandes choses par la puissance de son bras... Il a dispersé les superbes... il a élevé les humbles... L'étendard des saints, la croix, l'unique espérance de notre salut, ouvrent la carrière ; puis vient l'image de l'Immaculée Marie, assise sur un trône de verdure, et portée par quatre jeunes filles; son cortège d'honneur se compose de ses plus chastes enfants. La foule suit pêle-mêle, on franchit les limites du village, on voyage le long des haies d'aubépine, où siffle le rossignol; les arbres sont couverts de leurs fleurs ou parés d'un naissant feuillage. Les bois, les vallons, les rivières, les rochers entendent tour à tour les hymnes d'amour à Marie, et la lune, du haut du ciel, vient répandre ses dernières harmonies sur cette fête chérie, que ramène chaque année le mois le plus doux. »

La veille de Mai.

Nous empruntons aux Précis Historiques de Bruxelles le récit suivant :

« Demain, je ne serai plus malade. »

Une famille belge, distinguée par sa noblesse et sa foi, a reçu naguère de la sainte Vierge une preuve touchante de sa bonté, de sa puissance et de son amour.

Qui ne sait combien les prières des enfants sont efficaces anprès de la bonne Mère de l'enfant Jésus ? Aussi réponditelle avec amour à la confiance que mit le petit Paul dans le mois de Marie.

Alors que cette dévotion n'était pas encore aussi généralement pratiquée qu'aujourd'hui, une demoiselle pieuse, amie de cette famille, avait fait cadeau aux trois enfants, très-jeunes encore, d'une Méthode brève et facile pour se joindre à ces saints exercices de mai. Ils profitèrent tous des bons conseils de leur pieuse donatrice.

Au commencement de l'année 183., le plus jeune des trois, Paul, souffrait d'une fièvre intermittente prinîanière, qni persistait avec opiniâtreté et résistait à tous les remèdes. Chaque accès s'annonçait toujours par une roideur à l'épaule. Or, la veille de mai, lorsque l'enfant se coucha, le fâcheux symptôme se manifesta de nouveau. Paul souffrant regarda sa mère affligée et lui dit :

« Maman, demain cela ne reviendra plus ... demain je ne serai plus malade. »

On lui demanda pourquoi il espérait ainsi sa guérison, et il répondit d'un ton pieux et naïf :

« Mais n'est-ce donc pas demain le Mois de Marie? »

Cette confiance dans le secours de la sainte Yierge reçut sa récompense. Le lendemain, à l'heure de l'accès, Paul,

pour reconnaître l'état de son mal, eut beau se tourner, se retourner, se tâter l'épaule : la raideur habituelle avait disparu et le mal aussi. Le petit privilégié de Marie s'empressa de le faire remarquer à ses parents et de répéter : « Ne l'ai-je pas dit?... J'en étais convaincu. » La sainte Vierge avait rempli toute son attente : la fièvre avait cessé ; le mal, qui était devenu presque périodique, ne revint plus ; l'enfant était parfaitement. rétabli, le premier jour du Mois de Marie, sa mère.

Le Mois de Marie sur un vaisseau.

Nous prenons le récit suivant dans une lettre du R. P. de Gruet, adressée aux Précis Historiques, en mai 1867 :

« J'eus la grande consolation de dire la sainte messe tous les jours dans ma cabine. Mes jeunes compagnons s'approchaient fréquemment de la sainte table, et plusieurs des émigrants eurent le même bonheur. Vous auriez été édifié, en voyant notre petit autel proprement orné et surmonté d'une très-belle statue de la sainte Vierge, environnée d'une guirlande de fleurs que plusieurs dames hollandaises avaient ôtées de leurs chapeaux. Le dimanche, je disais la messe dans le grand salon, où plus de cent personnes pouvaient convenablement prendre place; plusieurs protestants avaient demandé de pouvoir y assister. On y chantait des cantiques en français, en latin, en hollandais et en allemand; C'était certainement un spectacle assez rare sur l'Océan, bien plus accoutumé à entendre des blasphèmes que les louanges de Dieu.

« Le 2 mai, dans les environs des bancs de Terre-Neuve, la mer se couvrit d'un épais brouillard. Il continua pendant quatre jours, de telle sorte que le capitaine ne pouvait faire aucune observation. On ne pouvait rien distinguer à

quelques pas du bateau. Les malheurs du Lyonnais et de XArctic sont encore récents. Nous étions dans un continuel danger de faire collision avec quelque voilier qui suivait la même route. Aussi, par précaution, le grand sifflet de la machine se fit-il entendre jour et nuit, avec ses sons les plus forts et les plus perçants, afin de donner l'alarme aux vaisseaux qui auraient pu se trouver sur notre passage.

« Cependant, comme nous approchions rapidement de la terre et que le brouillard devenait de plus en plus intense^ il semblait qu'on devait aller plus ou moins à l'aventure; et comme les observations du méridien étaient devenues impossibles, on n'était pas sans quelque inquiétude. Nous eûmes donc recours au Ciel, et nous dîmes ensemble le chapelef, les litanies de notre bonne Mère et des prières spéciales pour obtenir, par l'intercession des âmes du purgatoire, un ciel serein. Nos vœux parurent être exaucés. Quelques heures après, les brouillards avaient disparu, et nous eûmes une des plus belles soirées que l'on puisse voir sur la mer: la pleine lune se reflétait sur les ondes, brillant, dans toute sa splendeur, au haut du firmament étoile et sans le moindre petit nuage. Le lendemain, le soleil se leva majestueusement. Nous vîmes un grand nombre de navires voguer vers tous les points du compas. Enfin, tous les yeux étant dirigés vers l'ouest, nous apercevons dans le lointain, au dessus de l'horizon, comme une traînée de brouillards qui s'élèvent. Les officiers appliquent la longue-vue et annoncent que ce sont les côtes tant désirées de l'Amérique. Des chants^ des exclamations de joie partirent de tous les cœurs à la fois. Tous les émigrants se trouvaient groupés sur le tillac; tous saluèrent le Nouveau Monde, leur terre promise, qui renferme toutes leurs espérances et tout leur avenir. A mesure que les objets et les côtes se présentaient plus distinctement à

la vue, mes jeunes compagnons ne pouvaient rassasier leurs yeux, en vue de cette terre au salut de laquelle ils venaient dévouer leurs vies, et sur laquelle ils seront, j'espère, des instruments de salut pour des milliers d'âmes abandonnées. Avant la fin de cette belle journée, le 7 du mois de Marie, vers les quatre heures de l'après-midi, nous nous trouvions en rade près de Sîaîen-ïsland, dans le port de New-York...

Conversion du célèbre pianiste Hermann.

La miséricorde de la sainte Vierge éclate depuis quelque temps d'une manière admirable en faveur des enfants d'Israël. Au nom de M. l'abbé Ratisbonne, si connu des serviteurs de Marie, nous devons joindre celui d'un autre Israélite devenu, lui aussi, la conquête de la Mère de la divine grâce. Hermann Cohenn, Allemand d'origine et juif de- religion, jouissait d'une réputation distinguée à Paris comme pianiste remarquable et comme compositeur habile. Il devint l'enfant adoptif du célèbre Listz, et fonda avec lui un conservatoire de musique à Genève. Puis ils voyagèrent dans différentes contrées de l'Europe, recueillant partout les suffrages et les applaudissements les plus flatteurs. Mais laissons-le nous dire lui-même dans quel abîme il était plongé lorsque la douce Étoile du matin vint briller à ses regards : « Dans toutes les sociétés on me choyait, on me fêtait, et, trouvant en moi une compréhension assez facile pour mon âge, on s'efforçait de m'inculquer tour à tour les affreuses doctrines qui venaient du fond de l'enfer pulluler à la surface de cet antre appelé Paris. Athéisme, panthéisme, socialisme, massacre des riches, licence complète des mœurs, etc., tout entra dans mon cerveau. J'étais même devenu un propagandiste des plus zélés, et par con-

séquent le Benjamin de chaque nouveau prophète venu de l'enfer. .. » Tandis que ce nouveau Saul méditait de nouveaux projets pour pervertir ces cœurs innocents, il est prié par le prince de la Moskowa d'aller à sa place dans une des églises de Paris, diriger un chœur d'amateurs qui s'étaient offerts à chanter les louanges de Marie pendant les pieux exercices du mois de mai 1847. Quoique juif, il s'y prêta volontiers; c'était là, en face de l'autel de Marie, que la grâce l'attendait. Pendant qu'il rendait à l'auguste Mère de Dieu des hommages matériels, elle intercédait pour lui auprès de son divin Fils. Le moment de la bénédiction arrive, notre jeune impie regarde avec dédain l'inclination des fidèles... Tout à coup un poids invisible pèse sur ses épaules, l'oblige à se conrber et à tomber à genoux malgré l'obstination de sa volonté. Dès ce moment, son esprit reçut la lumière vivifiante de la foi, et son cœur s'ouvrit aux salutaires impressions de la grâce. Il triompha généreusement de tous les obstacles qui s'opposaient à son entière conversion ; il reçut le saint baptême avec les plus touchantes dispositions. '

Ce ne fut que le 8 septembre, fête de la Nativité de la sainte Yierge, qu'Hermann eut le bonheur de faire sa première communion. Oh I que cet intervalle lui parut long et le fit souffrir (1).

La bonté divine le préparait elle-même à la réception de ce divin sacrement par les grâces dont elle le comblait. « Depuis mon baptême (écrivait-il quelques jours après sa réception), j'ai été comblé tous les jours par le Seigneur de bien des douceurs, de bien des consolations et de bien des faveurs célestes. J'ai souvent nagé dans une abondance de

(1) Nous empruntons les détails qui suivent aux Annales de Varchiconf réiie de Notre-Dame des Victoires.

délices spirituelles. » Mais ces grâces si faibles ne suffisaient point à l'ardeur de ses désirs; elJes ne faisaient qu'augmenter sa tendre impatience. « Lorsque les fidèles vont communier (écrivait-il dans le cours de ces dix jours d'attente), voilà les larmes qui débordent de nouveau; ce ne sont plus des larmes douces, mais des larmes brûlantes, amères, des larmes de désolation causées par le chagrin de ne pas être admis, moi aussi, à la table sainte... Et aujourd'hui que je vous écris, n'ayant pas encore eu le bonheur de faire ma première communion, je ne puis assister à ce moment suprême sans pleurer sur cette privation qui me fait mourir. »

« Enfin, après plusieurs jours d'attente et de désirs, Hermann vit combler ses vœux : le 8 septembre 1847, fête de la Nativité de la très-sainte Vierge, il reçut le sacrement de l'adorable Eucharistie, il fit sa première communion. Que se passa-t-il dans son âme au moment où elle fut si étroitement unie à Jésus-Christ? Les témoins qui assistaient à l'auguste cérémonie ont dit avoir remarqué dans les traits de son visage une expression surnaturelle qui les frappa vivement. On a vainement questionné Hermann à ce sujet. Lui, si disert quand il a parlé de son baptême, n'a pas articulé un seul mot sur ce qu'il a éprouvé dans cet heureux moment. Il a même affecté de ne fournir aucune explication à ce sujet à ses amis les plus intimes. Le 2 décembre de la même année, Mgr Affre, de glorieuse mémoire, lui administra le sacrement de confirmation. Dès le moment où la grâce eut ouvert son cœur et son esprit à des sentiments pieux, à de sérieuses réflexions, il conçut un dégoût prononcé pour ce monde, dont il avait été l'idole et qu'il avait lui-même follement adoré; une idée vague de retraite s'empara de lui, elle souriait à son cœur; mais une circonstance impérieuse l'empêchait de l'exécuter. Les désordres de sa

le mois de marie. 255

jeunesse lui avaient fait contracter des dettes; il nous Ta avoué. « Je dépensais For, nous a-t-il dit, plus facilement et plus vile que je ne l'avais gagné... Je ne regardais plus ni' en arrière ni en avant, et je vivais au jour le jour sans songer au lendemain. » lliuî fallait acquitter ces obligations, et pour cela continuer à servir ce monde qu'il haïssait. Il donna encore des concerts et des leçons, et pendant cette terrible année 1848, qui a compromis l'existence des plus grands artistes, il acquitta près de 30,000 francs de dettes. // est vrai y nous disait-il, que le \*v janvier f avais chargé saint Joseph de payer mes dettes. Il vint nous apprendre cette bonne nouvelle dans le commencement de février 1849, nous communiqua le dessein qu'il avait conçu de se consacrer au service de Dieu dans l'état ecclésiastique, et nous annonça qu'il allait faire une retraite pour consulter la volonté de Dieu. Le 17 février, il se retira dans la communauté des Pères Maristes. A partir de ce jour, il ne parut plus dans le monde. Presque journellement prosterné devant le saint autel, au pied du tabernacle qui renferme le Dieu sauveur, qu'il appelle avec une si douce effusion de cœur son Bien-aimé, il l'adore et s'entretient avec lui. C'est dans ces doux colloques que la pensée d'embrasser l'état religieux, qui s'était présentée plusieurs fois à son esprit, fixe toutes ses idées, et après que, comme le prophète Samuel, il a répété sans cesse à Dieu, dans un esprit de parfaite soumission à sa divine volonté : Seigneur, que voulezvous que je fasse? cette pensée devient une vocation réelle. Il lit la vie de saint Jean de la Croix, restaurateur de l'Ordre des Carmes, et sent un désir irrésistible d'entrer dans cette congrégation. Tout occupé de cette idée, il cherche en vain les moyens de la réaliser. Y a-t-il en France un monastère de religieux Carmes? où est-il situé? Il ne peut se procurer des renseignements capables de le satisfaire. La divine Pro-

vidence vient à son secours. Il rencontre un jour inopinément un religieux de cet ordre; il l'aborde et apprend de lui qu'un couvent de Carmes a été établi depuis quelques mois à Agen. Ce qu'il apprit de cette fondation le décida à aller visiter ce monastère. 11 partit de Paris pour Agen le 16 juillet 1849, y arriva le 19, se présenta au couvent, y fut reçu, admis à faire une retraite de dix-sept jours, au bout desquels il obtint la faveur d'entrer au noviciat, et dut, pendant un mois, être soumis aux règles et coutumes de la maison pour achever d'éprouver sa vocation. Le 6 septembre, il pro lesta de la fermeté de sa volonté et demanda le saint habit; mais, pour entrer dans l'ordre, il fallait, à cause du genre de vie qu'il avait mené avant sa conversion, du judaïsme dans lequel il était né, du trop court intervalle qui s'était écoulé depuis son retour à Dieu, la permission des supérieurs de Rome. La réponse à la demande revint promptement : elle était négative. Hermann, vivement affecté de ce contre-temps, ne se découragea pas. Il pria, partit pour Rome, y arriva le 14 septembre, obtint la dispense si ardemment désirée, et, de retour à Agen le 6 octobre 1849, il revêtit l'habit religieux. Qui aurait pu reconnaître dans 'ce novice le jeune artiste qui, il n'y avait pas deux ans, se signalait par le faste et l'élégance de sa mise mondaine? Il a changé ses habits mondains contre une robe grossière de laine brune; ses cheveux, autrefois si artistement disposés,- ne l'occuperont plus; sa tête est rasée; sa chaussure, autrefois si recherchée, si soignée, consistera à l'avenir dans des sandales qui laissent les pieds entièrement nus; il ne s'assiéra plus à ces tables somptueuses où les mets succulents et délicats, les vins fins et recherchés venaient flatter son goût et peut-être ses passions. Un pain grossier, des légumes, le jeûne, l'abstinence, la pénitence la plus absolue, voilà l'ordinaire auquel, à l'âge de vingt-huit

ans, il se dévoue pour toute sa vie. Visitons-le dans sa cellule. Elle est étroite, n'a pour tout ameublement qu'une couche composée d'une planche supportée par deux ais; il n'a pas même, pour se reposer pendant le jour, l'escabeau grossier que la règle n'accorde qu'aux religieux qui ont fait leur profession, lui qui naguère s'étendait mollement sur un lit assorti de fine laine et de plume, et s'asseyait sur des fauteuils garnis de velours et de soie. Constamment occupé de Dieu, du soin de son âme, il ne quitte sa cellule que pour aller partager les méditations, les pieuses conférences, les prières et les chants de la communauté depuis minuit jusqu'à huit heures du soir. Livré pendant un an à ces pieux exercices, il a perdu le souvenir du monde, de ses fêtes et de ces cercles brillants dont il faisait l'ornement et les délices, sans y avoir jamais pu trouver une minute de bonheur réel.

« Dans le cours de l'année 1850, au mois de juillet, une épreuve bien sensible vint assaillir son cœur. Une dame, venue de Paris, alla louer une chambre dans une maison voisine du couvent. Son extérieur, qui annonçait une condition élevée, ses manières élégantes et son air mélancolique, excitèrent l'attention. Dès le premier jour de son arrivée, elle se rendit à l'office dans la chapelle qui est séparée par l'autel du chœur où sont les religieux, que l'on ne voit pas, mais que l'on entend chanter et s'accompagner de l'harmonium. Aux premiers sons de l'instrument qui frappèrent l'oreille de cette dame, elle fut émue, laissa couler des larmes, demeura debout, immobile, et dans un état d'anxiété qui fut remarqué des autres assistants. Elle paraissait avoir reconnu la main qui, en touchant le clavier, produisait des sons aussi doux. Après l'office, elle fut trouver le R. P. prieur, lui déclara qu'elle était la mère d'Hermann, et, à ce titre, elle le somma, en quelque sorte, de lui

rendre son fils. Le prieur lui répondit avec calme et douceur que son fils était libre, quepersonne ne le retenait et qu'il allait le lui envoyer; elle demanda à le voir hors du couvent, dans l'appartement qu'elle occupait. Le religieux lui dit : « Fous êtes sa mère, madame; vous le verrez où vous voudrez, autant que vous voudrez; je vais vous l'envoyer, » Cette dame est israélite, tenant à son culte et trèsattachée au monde. Dès qu'elle l'aperçut, elle s'écria douloureusement : « Oh! grand Dieu! comme ils me Vont défiguré avec ce froc, ces sandales, cette tête rasée! » Et le novice, maîtrisant à peine ses sensations, et ne pouvant arrêter le cri de son cœur, se borna à répondre en élevant un peu la voix: « Ma mère!... » L'entretien fut long et se répéta plusieurs jours. La pauvre mère essaya, mais inutilement, par tout ce que son aveugle tendresse put lui suggérer de moyens, de le faire revenir à ce qu'elle appelait la vraie religion, et s'éloigna, à la fin du mois de juillet, d'un lieu qu'elle -regardait comme le tombeau de ce qu'elle avait de plus cher au monde.

« Après cet assaut fait à son cœur, Hermann continua les exercices de son noviciat avec le même zèle et la même ferveur, jusqu'au jour où il brisa les liens de la chair et du monde en disant un solennel adieu à tout ce qui l'avait autrefois captivé, sans pouvoir le rassasier ni le rendre heureux. Le 7 octobre 1850, il fit sa profession religieuse, en prononçant les trois vœux d'obéissance, de chasteté et de pauvreté. Sa désappropriation de tout fut si entière qu'il effaça son nom d'Hermann, et reçut de la sainte Eglise celui de Père Augustin- Marie du Très-Saint-Sacrement, le seul sous lequel on puisse dorénavant le connaître et le nommer.

« Le P. Augustin-Marie avait été appliqué à l'étude de la théologie dès son entrée dans le noviciat; il avait reçu la

tonsure et tous les ordres, et le 19 avril 1851 il fut ordonné prêtre par MgrdeYézins, évêque d'Agen. Le lendemain, saint jour de Pâques, il offrit le divin sacrifice,, et dans le cours de la même semaine il prêcha son premier sermon. Il choisit pour sujet la fréquente communion. Depuis cette époque, il exerce avec un grand fruit le saint ministère. Partout où il va, Dieu ménage comme récompense à son zèle de nombreuses et importantes conversions. Juifs, protestants viennent abjurer leurs erreurs entre ses mains. Les journaux des pays qu'il parcourt ont plusieurs fois rendu compte de ces triomphes de la grâce. »

Il a consacré à la Reine des anges les fruits de son beau talent; il a voulu, dans une langue qu'il sait si bien parler, faire bénir, par toutes les bouches chrétiennes, la miséricorde de la divine Mère qui l'a miraculeusement délivré des ténèbres de l'erreur. Rien de plus touchant que la dédicace de ses cantiques à Marie : « Etoile du matin, vous m'avez apparu dans la nuit obscure où je m'étais égaré! Salut des infirmes, vous avez fortifié mes pas chancelants! Refuge des pécheurs, vous m'avez ouvert un asile dans votre cœur immaculé!... » Gloire à cette douce et salutaire dévotion du Mois de Mai qui nous a valu tout à la fois un nouveau frère et un nouveau chef-d'œuvre!

Les cantiques et le scapulaire du baron de Saint-Priest, capitaine au 28e de ligne .

Parmi tant de pertes faites par la France dans la guerre d'Orient, il en est une que les journaux ont à peine remarquée et qui a été cruellement ressentie de ceux qui ont pu la mesurer. Nous voulons parler de la mort du capitaine de Saint-Priest, l'un des héros de la meurtrière affaire des 23 et 24 mai. Obscur encore, il paraissait fait pour une grande

destinée ; il avait mérité les plus tendres affections, il justifiait les plus nobles espérances ; on ne pouvait le connaître sans l'aimer et sans attendre quelque chose de lui. Plein d'honneur, plein de courage, plein d'intelligence et de piété, il est tombé inconnu au seuil d'un avenir plein de gloire.

Augustin de Saint-Priest, après avoir fait ses études à Fribourg chez les Jésuites, entra avec distinction à l'école de Saint-Cyr. ïl y fut remarqué, et il en sortit comme un de ceux que l'on s'attend à voir un jour au premier rang. Son avancement fut en effet assez rapide. Détaché de son régiment en 1848, pour former à la discipline un bataillon de gardes mobiles, il gagna la croix d'honneur pendant les journées de juin, k la tête de ce même bataillon dont il avait su se faire chérir et qui le suivit à l'assaut des barricades avec le même élan qu'il y allait.

Franc, aimable, intelligent, il savait, en cultivant les études qui se rattachent à son noble métier, trouver encore du temps pour les arts, particulièrement pour la" musique, où il excellait. Il composait des chants religieux et des chants militaires, et il en a laissé un grand nombre. On y reconnaît ce caractère énergique et doux qui le faisait tout à la fois respecter et chérir. Aussi hardi chrétien que hardi militaire, il savait en toute occasion professer sa foi. A Poissy, sa dernière garnison française, il dirigeait tous les soirs les chœurs du Mois de Marie : devant Sébaslopol, dans les embuscades, il se chantait à demi-voix les cantiques qu'il avait composés.

Il était capitaine au 28e de ligne et marié depuis peu de temps lorsque son régiment fut envoyé en Crimée. Les rudes épreuves de la campagne commencèrent bientôt pour lui. Il tint d'abord garnison au Pirée, et le premier ennemi qu'il eut à combattre fut le choléra. 11 se montra digne en

cette circonstance de son vaillant et excellent chef, ce regrettable générai Mayran, qui s'est fait en peu de jours une si belle place dans les souvenirs de l'année, et qui se fit admirer des sœurs de Charité autant que de ses soldats. Au moment de quitter Athènes, le capitaine de Saint-Priest écrivait à sa famille, ce qu'elle savait bien, qu'il n'oublierait ni ce qu'il devait à sa patrie ni ce qu'il devait à son nom, et il ajoutait, afin de rassurer les siens sur un point plus important encore : « Je vais trouver le vieux prêtre pour régler toutes choses avant mon départ. »

Sa conduite en Crimée, durant ce terrible hiver qui moissonna tant de victimes, fut celle des meilleurs ; nous dirions celle de tout le monde, s'il n'avait mérité d'être placé à la tête d'une de ces compagnies de francs-tireurs qu'il suffit de nommer pour donner la plus haute idée de l'ardeur militaire. A l'attaque de la nuit du 12 avril contre les embuscades russes, il se trouva un moment engagé avec trentehuit hommes au milieu de plusieurs centaines d'ennemis. Toute l'armée admira sa bravoure chevaleresque. Dans cette affaire, son lieutenant fut tué à côté de lui, et son sonslieutenant, M. Morguet, le croyant prisonnier, avait deux fois, avec six grenadiers, percé la masse des Russes pour le délivrer. Un mois après, il reçut la blessure, d'abord jugée peu grave, qui devait mettre fin à une carrière si bien commencée. Il put lui-même écrire à sa mère un récit de cette dernière action, récit incomplet, car il y parle à peine de lui, tandis que le rapport de son chef de bataillon le désignait en premier parmi ceux qui avaient le mieux fait. La croix d'officier de la Légion d'honneur fut le premier prix de sa belle conduite. Elle lui fut apportée, hélas ! sur son lit de mort. Courageux et calme jusqu'au bord du tombeau, il employa ses derniers jours à purifier son âme; plein de douceur pour ceux qui l'avaient aimé et pour ceux

dont il pouvait se plaindre, il demanda les sacrements, les reçut, et rendit le dernier soupir, sans daigner accorder un regret a la vie. Il avait trente-trois ans. Le dernier souvenir que reçut de lui sa mère infortunée fut le scapulaire qu'elle lui avait donné, avant son départ, avec sa bénédiction.

Le baron de Saint-Priest avait retrouvé en Orient un compagnon d'études de Fribourg, le R. P. Gloriot, qui, dans une carrière bien différente, combattit comme lui et mourut comme lui, pour la France et pour la croix. Nobles combats ! heureuse mort ! Louis Veuillot.

L'apostolat sur mer.

Nous empruntons le récit suivant aux annales de la Propagation de la Foi:

A peine étions-nous en mer, disent les pieux missionnaires, que Dieu, pour nous récompenser des petits sacrifices que nous avions faits, nous envoya trois matelots pour les préparer à la première communion. Quoiqu'ils se fussent présentés d'eux-mêmes, nous jugeâmes prudent de ne rien entreprendre avant d'en avoir prévenu le capitaine ; et nous lui demandâmes tout simplement s'il y avait moyen d'exercer notre ministère en faveur de ceux qui le réclamaient. Sa réponse fut telle que nous la désirions. En conséquence, nous nous mîmes h l'œuvre.

Nos trois matelots (le plus jeune avait vingt ans) montraient chaque jour le plus grand zèle à suivre nos instructions, et cela ouvertement, sans que personne y trouvât à redire. Les choses en étaient là, lorsqu'un dimanche, ayant eu le bonheur d'offrir le saint Sacrifice, nous vîmes tous les matelots réunis autour de l'autel, Cette conduite de l'équipage fit une impression profonde sur l'esprit du capi-

taine. A partir de ce jour, nos marins ne manquèrent pas d'assister à la sainte Messe, les dimanches où nous pûmes la célébrer.

Enfin, arriva le beau mois de Marie. Voyant les matelots si bien disposés, nous demandâmes au capitaine s'il y aurait quelque inconvénient que nous allassions, chaque soir, chanter des cantiques avec l'équipage. Il nous répondit qu'il n'en voyait aucun. Alors nous ouvrîmes ce mois dédié à la Mère de Dieu. Au déclin du jour, lorsque le temps le permettait, avait lieu un petit exercice qui consistait dans la récitation d'une dizaine de chapelet, d'une prière du soir, et enfin dans le chant d'un cantique à Marie. Nos marins étaient aux anges, et pourtant le mois de mai se passa tout entier sans autre gage que ces marques extérieures de dévotion. Cinq ou six seulement s'approchèrent du sacrement de pénitence. Le capitaine, bien qu'il n'assistât pas à la sainte Messe, laissait néanmoins échapper parfois des paroles qui témoignaient bien les couibats de son âme. Nous lui prêtâmes entre autres un ouvrage qui a pour titre : V Athée devenu croyant, excellent traité dont la lecture fit une vive impression sur lui.

Pendant qu'il était ainsi à se débattre contre les coups de la grâce, Dieu nous inspira de commencer une neuvaine à l'effet d'obtenir sa conversion. Elle se termina le trois juin. Eh bien ! le mê ne jour, à neuf heures du soir, au moment où l'un des missionnaires se promenait seul sur le pont, le capitaine l'aborde, et, d'une voix émue, lui dit : « Monsieur, j'ai un grand service à vous demander. » — Je suis tout à vous, répond le missionnaire. — Et je veux me confesser, non pas ce soir même, car ce n'est pas trop d'un jour pour m'y préparer, mais pas plus tard que demain. » Le lendemain, le capitaine assista à la sainte Messe, bien que ce ne fût pas un dimanche. A cette vue, tout l'équipage fut ébranlé,

on ne pouvait en croire ses yeux. Nous avions d'abord fixé, pour la première communion, le jour de la fête de la trèssainte Trinité; mais le capitaine nous ayant manifesté le désir de communier, s'il était possible, avec ses matelots et voulant avoir plus de temps pour se préparer à cette action augnste, nous nous rendîmes de bien bon cœur à ses désirs.

En attendant, nous nous mîmes à faire, chaque jour, une instruction à l'équipage. C'était pour nous une véritable joie de voir les matelots si saintement avides d'entendre la parole de Dieu. Quelquefois ils étaient tout trempés d'eau et de sueur ; n'importe, ils oubliaient leur corps pour ne penser qu'au bien de leur âme. Le capitaine, de son côté, ne se contentait pas de prêcher d'exemple, il exhortait encore de vive voix ; sa vie,, on peut le dire, était celle d'un apôtre.

Un soir, en sortant du saint tribunal, il trouva un missionnaire qui lisait à la clarté d'une lampe ; il l'aborda, et le voilà tout aussitôt à lui parler du bon Dieu, mais d'une manière si admirable, que ce cher confrère était ravi de l'entendre. Enfin, ils vinrent à causer des possessions du démon. « — Mais, croyez-vous, lui dit le capitaine, qu'il existe encore de ces sortes de possessions ? — Assurément, elles sont même assez fréquentes dans les pays des infidèles. — C'est égal, reprit le capitaine, je viens de lui jouer un mauvais tour : comme il doit grincer des dents au fond des enfers !» En disant ces mots, une grosse larme s'échappa de ses yeux, et vînt mouiller sa moustache.

Le dix-neuf juin eut lieu la communion générale. Depuis le capitaine de vaisseau jusqu'au dernier mousse, tous eurent l'insigne faveur de recevoir le pain des anges, et cela à la même messe. Qu'il était touchant de voir et d'entendre ces bons matelots ! Comme la douce joie se manifestait, dans

toutes leurs actions ! Quand tout fut fini, le capitaine vint se jeter au cou de son confesseur, en disant : « Les moments les plus heureux de la vie sont toujours mêlés de quelque arrière-pensée, mais pour aujourd'hui le cœur est content tout de bon.w

Vous eussiez pleuré de joie en entendant nos matelots faire aussi leurs réflexions chacun de leur côté : « Mais comment, disait un des plus vieux , nous qui ne voulions pas même faire cela une fois l'année ! Ah ! je le ferai bien maintenant tous les jours ! » — Voyez-vous, disait un autre, si je faisais naufrage maintenant , cela me ferait autant de mourir que de manger ce morceau de pain. »

Le jour de la communion, le ciel, qui auparavant était couvert de nuages , devint pur, le vent tomba et la mer se fit calme. A peine avait-on fini le chant du Te Deum , que la brise commença à souffler , et le navire à sillonner les ondes. Un vieux marin fit à ce sujet une réflexion assez naïve : « Est-il surprenant, dit-il, que nous allions vite? Le navire est déchargé d'un poids immense. Moi, j'avais plus de péchés que le bâtiment n'est gros, et tout cela est passé par le bâbord. » (Annales, mars 1846.)

Un Enfant de Marie.

Un jeune enfant nommé Henri d'Osseviile, mort à l'âge de dix ans, avait conçu, dès l'instant où il commença à faire usage de sa raison, une affection toute filiale pour la sainte Vierge. Lui demander quelque chose au nom de Marie c'était être sûr de l'obtenir. Un jour qu'on avait annoncé une quête pour les réparations de la cathédrale de Rouen , dont la flèche avait été abattue par la foudre , la mère de Henri lui demanda s'il ne donnerait pas quelque chose. Il répondit d'un ton triste , mais ferme , que non. Sa mère lui répéta

qu'il était bien libre, mais que, l'église de Rouen étant consacrée à la sainte Vierge , s'il ne lui témoignait pas plus d'affection , elle de son côté ne lui porterait plus d'intérêt. A ce mot il se retira dans un coin pour pleurer; mais bientôt, se rapprochant de sa mère, il lui dit qu'il est pourtant bien affligé, qu'il n'a qu'une seule pièce, et que s'il la donne il ne lui restera plus rien. Cette pièce était de vingt francs; sa mère lui proposa de lui en donner la monnaie , et lorsqu'il tint les quatre pièces de cinq francs, il dit qu'il en donnait trois; mais, sur la représentation que la sainte Vierge n'en demande pas tant, et qu'une pièce sera suffisante, il la donne tout rayonnant de joie : Que je suis heureux ! s'écriet-il ; il me reste encore quelque chose, et Ici sainte Vierge me prend sous sa protection! Il n'est pas étonnant qu'avec cet amour pour Marie, Henri ait rempli de tout son cœur les exercices du mois qui lui est consacré. Rien ne lui était doux comme d'aller aux pieds de la blanche statue de Marie offrir avec ses compagnons d'étude ses affections et ses pensées à celle qu'il avait choisie pour sa mère. Ses heures les plus délicieuses du jour n'étaient pas celles de la récréation, c'étaient celles où il pouvait aller épancher son âme dans la chapelle du Mois de Marie , et il en sortait toujours le cœur plus pur et plus aimant. Rien n'égale l'empressement qu'il mit à se procurer le petit livre des exercices de ce mois de bénédictions, et lorsqu'il l'eut une fois en sa possession, il ne se lassait pas de le feuilleter , de le lire et le relire ; il y trouvait à chaque page le nom de sa bonne Mère, c'en était assez pour le lui rendre d'un prix inestimable. Ce fut sans doute, pour récompenser cette tendresse de son enfant bien-aimé pour elle, que Marie l'appela au ciel le dernier jour de son mois de prédilection.

(L'abbé Michmjd.)

Lettre d'un caporal de la Garde.

Les deux traits suivants sont empruntés au charmant ouvrage Témoignages et souvenirs, par le comte de Ségur, conseiller d'Élat.

« Un caporal des voltigeurs de la Garde , homme admirable de foi et de piété filiale, qui trouvait moyen, du fond de la Crimée , d'envoyer à sa famille une grande partie de sa solde , et qui, décoré de la médaille militaire après l'assaut de Malakoff , s'est juré à lui-même d'en consacrer le revenu tout entier à son vieux père. Ce brave et noble jeune homme m'écrivait d'Orient dans une lettre pleine de la plus naïve affection :

« Au camp de Maslak, en Turquie, où nous étions, nous avions fait une petite réunion pour honorer la sainte Yierge durant le mois de mai. Voici ce que nous faisions : d'abord il y avait à dix minutes de notre camp une haute montagne à forme de pain de sucre , et sur le sommet de cette montagne , dans le versant du côlé de la France, nous avions pioché un emplacement de manière à faire une plate-forme et un banc taillé dans la terre formant un demi-cercle : sur cette plate-forme où nous étions assis, nous avions fait une croix avec du gazon, et, au bas de la croix, l'initiale de Marie; quelques fleurs décoraient cette enceinte. C'est là que nous allions tous les soirs, après la soupe , prier Dieu et chanter les louanges de la sainte Vierge. Nous priions pour nos camarades de France et pour ceux de Crimée qui sont si en danger. Nous nous disions : « C'est à cette heure qu'à Paris et dans toutes les grandes villes de France nos camarades chantent des cantiques à la Reine du ciel ! » Et nous nous unissions à leurs intentions. Nous avons bien parlé de vous; mes camarades aimaient à chanter vos cantiques : Te sou-

viens-tu, et Mère de Dieu. Nous avions fait un programme; chaque jour nous savions ce que nous devions faire, et chacun de nous, à tour de rôle, faisait une lecture et lisait les pensées de la journée et la prière du soir... Adieu , bien cher monsieur, croyez à mon amitié sincère , je vous embrasse de toute l'ardeur de mon cœur. »

La clôture du mois de Marie au ciel.

Un jeune homme appelé Auguste-Joseph Halles , élevé comme Henri d'Osseville dans l'amourde la sainte Vierge, se montra comme lui empressé à fêter le Mois de Marie. C'était une de ses plus grandes consolations pendant qu'il était en pleine santé, et durant la maladie dont il mourut il ne l'oublia pas. Attaqué d'une phthisie pulmonaire, il avait été obligé de quitter le collège de Saint-Acheul, où il avait passé quelques mois au sein de la piété et de la ferveur , et il éîait retourné à Lille dans la maison de son père. Là , comme au milieu des Enfants de Marie , qu'il venait de laisser, il se montra rempli d'amour pour celle qu'il avait choisie pour sa mère. « Ma mère est morte, disait-il quelquefois, mais j'en ai une autre qui est dans, le ciel. » Comme le mois de mai approchait, il fit décorer un petit oratoire dans une chambre de la maison, et il y dressa un autel où il plaça la statue de Marie au milieu des fleurs les plus belles qu'il put trouver. Ce fut pour lui un grand sujet de joie lorsqu'il commença les pieux exercices du mois chéri de la Reine des Anges. Il oublia sa fatigue et sa langueur, et, tout entier absorbé dans la pensée de Marie, il lui semblait déjà la contempler dans les délices du ciel. Mais bientôt en effet ce ne fut plus en idée seulement que cette faveur lui fut accordée : la sainte Vierge, qui voulait récompenser son enfant bien-aimé, lui obtint, comme à Henri d'Osseville, la

grâce de mourir dans le beau mois de mai ; il rayait commencé sur la terre, il alla en finir les exercices dans le ciel, on plutôt y continuer l'hymne de louanges que les bienheureux chantent éternellement à la gloire de leur souveraine.

L'héroïque soldat.

Vous serez ému en entendant l'histoire d'un humble infirmier, dont l'âme est aussi grande que sa condition est modeste.

Ce noble jeune homme, né dans un petit village du département de l'Orne et demeuré orphelin de bonne heure, n'a eu en quelque sorte qu'une pensée depuis qu'il est au monde , celle de faire ériger son cher village en paroisse , comme il était avant la révolution. Il n'a épargné, dans ce but, ni son temps, ni sa personne, ni son dévouement, et, comme on va le voir, il a poussé ce dévouement jusqu'au plus sublime sacrifice.

Tant qu'il demeura au village natal , il se fit l'auxiliaire, je pourrais presque dire le vicaire du bon curé du voisinage , qui ne pouvait venir que les dimanches et les jours de grande fête , célébrer le service divin à l'église de la pauvre paroisse déchue. Avec l'autorité d'une foi ardente et d'une énergie incroyable dans un tout jeune homme , il réunissait devant l'autel les habitants du village pour la prière du soir, et leur faisait de pieuses lectures, organisait et dirigeait des exercices religieux pour le mois de Marie, et remplaçait ainsi, autant qu'il était en lui, le pasteur dont l'église était veuve depuis soixante ans.

Quand Tâge de la conscription arriva , il partit pour l'armée où le sort l'appelait, ne regrettant presque du pays natal que son clocher tant aimé. Son temps de service expiré, il revint au village et courut à sa chère église. Hélas!

il la trouva bien vieillie, bien délabrée : malgré le zèle pieux des bons villageois, elle menaçait ruine de toutes parts. Que faire en cette extrémité? Le pauvre soldat ne s'était point enrichi au service, il revenait comme il était parti ; le cœur plein de foi et d'amour, mais les mains vides. Et pourtant la chute de la vieille église eût entraîné celle de toutes ses espérances : car, nul ne l'ignore, pour l'érection d'une succursale l'existence des édifices nécessaires au culte est la première condition exigée...

Après y avoir longtemps réfléchi, le digne garçon prit une résolution héroïque. Il ne possédait au monde que la maison paternelle, seule héritage de sa famille, et sa personne : il résolut de donner sa maison à la commune pour en faire un presbytère, et vendit sa personne pour réparer l'église. Il rentra au service comme remplaçant, et, avec le prix de son remplacement , commença la reconstruction presque totale du pauvre édifice. Depuis cette époque, et il y a cinq ans de cela, il poursuit son œuvre avec une admirable énergie, et, à l'heure qu'il est, il l'a presque terminée. Une dame instruite de cette histoire, et touchée jusqu'aux larmes du dévouement de ce pauvre soldat, lui offrit de le faire remplacer pour lui rendre sa liberté ; il refusa, et la pria de vouloir bien reporter sur sa chère église le zèle et l'intérêt qu'elle voulait bien lui témoigner.

C'est ainsi qu'il est aujourd'hui, et pour deux ans encore, à l'hôpital militaire du Gros-Caillou, où plusieurs infirmiers continuent à aider les Sœurs dans le soin des^malades; humble, joyeux, ne se doutant pas qu'il a fait une action sublime, et n'aspirant, après la récompense du ciel, qu'à une seule récompense en ce monde , celle de voir enfin un acte de l'autorité religieuse et de l'autorité civile réaliser son espérance et rendre à sa chère église le titre de succursale depuis si longtemps perdu J'en ai la confiance , ce vœu

si pur, si désintéressé sera exaucé un jour ou l'autre ; Dieu bénira le village qui a donné naissance à un' si noble cœur, et l'humble infirmier du Gros-Caillou pourra bientôt, quand son temps de service sera terminé, aller s'agenouiller dans son église devenue paroisse, et remercier le Seigneur d'avoir béni ses efforts et couronné son dévouement.

Je connais le héros de cette touchante histoire, et plus d'une fois j'ai eu l'honneur de lui serrer la main. Il s'appelle Gahéry, et sa paroisse s'appellera Etrigé.

Anatole de Segur.

Les bénédictions du mois de Marie.

Les fruits du mois de Marie sont sensibles partout où il a été établi. Voici ce qu'écrivait, il y a peu d'années, un ecclésiastique, au curé de Notre-Dame des Victoires :

« Placé par la Providence à la tête d'une paroisse de près de 4,000 âmes, je luttais presque sans avantage contre le torrent de l'iniquité, qui avait envahi et minait mon troupeau. Depuis dix-huit ans que je gouverne ma paroisse, je ne voyais presque pas de fruits de mes efforts. Ne sachant quel parti prendre, ni quel moyen employer, tout d'un coup, je me suis rappelé que la bonne Marie était la patronne de ma paroisse : je dis que je me suis rappelé, car, je l'avoue à ma grande confusion, je n'avais eu jusqu'à cette époque qu'une dévotion bien superficielle pour cette tendre Mère, et, comme un grand nombre de jeunes gens à caractère ardent, je comptais beaucoup trop sur mes faibles efforts.

« Pour réparer promptement le préjudice que ma présomption avait fait à ma paroisse, je me suis empressé de demander pardon à mon troupeau de ma longue négligence

à lui apprendre les miséricordes de la sainte Vierge, et j'ai établi le mois de Marie.

« A partir de ce moment, tout a changé de face. Pendant ce beau mois, tous les soirs, je voyais plus de 15 à 1,800 personnes de tout âge, de tout sexe, qui se rendaient des endroits les plus éloignés de ma paroisse, quelquefois de deux lieues, pour venir à l'église chanter des cantiques et entendre raconter les bienfaits et les vertus de Marie.

« Dès lors plus de jurements, plus de paroles, plus de chansons trop libres. J'ai fait, toujours sous la protection de Marie, une petite retraite pour mes jeunes gens : ils se sont presque tous approchés de la sainte Table, et persévèrent depuis plus d'un an dans leurs bonnes résolutions ; j'ai fait aussi une retraite pour les jeunes filles, et, tous les dimanches après les vêpres, j'ai la consolation d'en voir plus de 300 qui se réunissent dans une chapelle particulière pour entendre une instruction spéciale que je leur donne; tous rivalisent de zèle pour acquérir les vertus qui font l'ornement de leur âge et le bonheur de la vie. »

Le mois de Marie dans la chaumière du pauvre.

Il y a quelque temps, monsieur le curé de Saint-Maurice d'Angers vit entrer chez lui un paysan du Genêt, son ancienne paroisse. C'était un homme fort et vigoureux qui n'avait pas trente ans. Sa figure annonçait la bonté, la droiture et la piété. — C'est toi, Pierre, s'écria monsieur le curé tout joyeux de le voir. Comment va-t-on au Genêt? Les récoltes s'annoncent-elles bien? Ta famille est-elle en bonne santé?... Mais tu as l'air bien grave, mon garçon?

— Ah! monsieur le curé, dit le paysan avec un certain embarras, c'est que je fais une grande entreprise. Je m'en

vais àja Trappe qui est par delà le Mans, sur le chemin de Paris.

— Tu vas à la Trappe!

— Mon Dieu, oui. Vous nous disiez si souvent qu'on n'en pouvait trop faire pour le bon Dieu ; à la fin, je me suis décidé de tout quitter pour lui.

— Mais tu étais bien nécessaire à ta mère. C'est une pauvre veuve, et la métairie est lourde chez vous?

— C'est pourquoi je ne me suis point hâté, monsieur le curé. Il y a plus de dix ans que ça me tonne dans le cœur de me faire moine. J'attendais que mon petit frère Jean eût passé à la conscription. Il a tiré un bon numéro, et le voilà libre. J'ai pensé que je pouvais m'en aller.

— Ta bonne femme de mère, dont tu étais l'appui, comment lui as-tu fait prendre cela?

— Ah ! monsieur le curé, j'en ai encore le cœur en sang... Non, j'ai cru que je n'en viendrais jamais à bout. Elle me soupçonnait un dessein que je ne voulais pas dire. L'hiver, au coin du feu, que nous étions là, elle à filer, moi à penser, souvent son fuseau s'arrêtait. Elle me regardait, j'ouvrais la bouche, pas possible! mes genoux frémissaient, mes lèvres tremblaient, mon cœur me glaçait le reste du corps et la parole manquait dans ma bouche. Je faisais compassion à ma mère. « Pierre, me disait-elle, oh là! mon fils, si tout ne t'agrée pas, dis-le moi. Veux-tu t'établir à ton ménage? Nous ne sommes pas riches, mais nous avons bon renom. Ton père a vécu et est mort comme un saint, et toute famille honnête du pays estimera notre alliance. » Plus ma mère me pressait , et plus je craignais de lui avouer que je pensais bien à autre chose, et que je voulais m'en aller moine. Enfin, l'autre soir, ma mère nous ayant réunis pour ouvrir en famille le mois de la bonne Vierge, resta en prière seule avec moi, les autres partis. Il me

passa dans ridée que c'était le moment, et ma pensée m'échappa tout d'un coup. « Ma mère, lui dis-je, si vous le permettez, je vais à la Trappe, je vais prier pour vous et faire pénitence. » Ah ! mon Dieu ! quand on pense qu'il faut dire des choses comme ça !

Ma mère resta un moment à tressaillir, là, sous mes yeux, sans parler, et comme sans respirer ; puis demeurant à genoux et les yeux tournés vers le ciel, tranquille : «Pierre, dit-elle, le bon Dieu est ton premier Père, la religion ta première mère; ils passent avant moi. Vas-y, puisqu'ils t'appellent dans ton cœur. Si je t'arrêtais un quart d'heure, lorsqu'il s'agit de la perfection de ton âme, j'en mourrais de chagrin. Tu m'as bien aimée et bien assistée. Je te bénis. » Elle ramena ses yeux sur l'image de la bonne Vierge et se remit à prier.

Je n'en pouvais plus, monsieur le curé. Je sortis pour respirer quasi plus à l'aise. Mais c'était l'heure que l'on rentrait le bétail, et voilà que mes bœufs, qui marchaient leur allure, viennent à moi et se mettent à me regarder comme s'ils m'avaient dit : Notre maître, pourquoi t'en vastu? Je me sauvai dans les champs, sans pouvoir échapper à ma peine. Il n'était pas jusqu'aux arbres que j'avais plantés et taillés, jusqu'à la terre que j'avais ensemencée, qui voulaient, comme mes pauvres bœufs, m'arrêter au pays !

Sainte Yierge! que notre cœur a donc des racines ici-bas ! Je me jetai à genoux, je priai, je pris mon crucifix et je lui demandai secours ; car le courage allait me manquer. Là, regardant Notre-Seigneur en croix, il me vint en honte d'être si lâche, et ce fut fini. Je n'ai pas couché au logis. Je ne voulais plus revoir ce qui m'avait ébranlé; et le matin, avant le jour, je suis parti. J'ai passé par notre paroisse comme on y disait la première messe; ça m'a tout remis le calme au cœur ; et me voilà, pour vous dire adieu et bien

merci des bons sentiments que vous m'avez donnés dans ma jeunesse.

— C'est bien, mon cher enfant, dit le curé; tu obéis au bon Dieu. Mais pourquoi as-tu préféré la Trappe de Mortagne, qui est si éloignée de ton village, quand tu avais tout proche la Trappe de Bellefontaine?

— J'ai pensé cela souvent, monsieur le curé; c'eût été plus commode, comme vous dites. Mais, voyez-vous, j'ai fait l'expérience que je suis lâche à l'amitié. Si, une fois sous le capuchon, nos gens étaient venus me voir en pleurant, y aurais-je tenu? J'étais dans le cas de jeter la robe, et tout pour le moins d'avoir longtemps le cœur fracassé. Or, quand on se donne au service du bon Dieu, m'est avis qu'il faut s'y mettre joyeux et s'y tenir content. Vaut-il pas mieux prendre tout de suite au plus dur, pour persévérer davantage?

— En effet, mon ami, observa le curé, c'est à la persévérance qu'il faut tendre. Tu es jeune et fort, et dans les austérités de la Trappe, la vie pourra te sembler longue.

— Ah ! monsieur le curé, pour ça c'est plutôt fini qu'on n'a coutume d'y penser; et on ne tarde guère à être au bout. Tout nous le dit dans ce monde, que la vie est courte. L'autre semaine, je faisais la pêche d'un étang. Il était large, profond, un amas d'eau terrible; enfin, vous savez l'étang des Deux-Ormeaux. Eh! bien, quand nous avons enlevé l'écluse et que ça s'est mis à courir, en un rien de temps toute cette eau a disparu; et je me suis dit : Voilà comme la vie de ce monde court et s'écoule pour aller s'engloutir dans l'éternité du bon Dieu, qui nous regarde immobile comme je suis là sur le bord de cet étang. Et puis, monsieur le curé, à la course ou pas à pas, on vient tout de même à son heure dernière. Vous nous le disiez bien. Et alors, qu'est-ce qui peut donner du confort à l'âme que d'avoir

fait pour le bon Dieu tout ce qu'on a pu faire! Voilà ce qui me pousse à la pénitence. Par ainsi, adieu, mon père, bénissez-moi; l'eau coule, la vie s'en va, j'ai hâte de porter quelque chose au bon Dieu.

Le curé bénit Pierre, le vit partir et se mit en prière; et, Lorsqu'il eut prié, il écrivit ce qu'avait dit le paysan pour se souvenir et repaître son cœur des œuvres de Dieu dans les âmes qu'il s'est choisies. Louis Veuillot.

Le premier mois de Marie, célébré à Nazareth en 1856.

Nous croyons intéresser les enfants de Marie en donnant ici l'extrait d'une lettre de M. le chancelier du Patriarche de Jérusalem :

Nazareth de Galilée, le 31 mai 1856.

J'éprouve un véritable sentiment de bonheur en vous écrivant de la privilégiée et sainte bourgade de Nazareth, que j'ai la consolation de visiter en ce moment pour la cinquième ibis, et vers laquelle votre piété vous fait souvent tourner les pensées de votre esprit et les aspirations de votre cœur. Jamais je n'ai foulé, sans ressentir une douce émotion, cette terre sacrée qui a tressailli sous les pas du bon Sauveur et de la Vierge immaculée. Tout, à Nazareth, est encore plein des pieux et suaves souvenirs de la sainte Famille. Qu'il fait bon s'agenouiller dans la crypte sacrée de l'Incarnation et coller des lèvres tremblantes d'amour sur le marbre qui marque le lieu où le Verbe s'est fait chair! Comme on supporte avec patience le poids et les misères de la vie, quand on a prié, recueilli, dans l'humble boutique où saint Joseph avec i'Ilomrne-Dieu ont travaillé et gagné leur pain à la sueur de leur front! Comme on se console de l'ingratitude des hommes en présence de ce ré-

duiî, témoin permanent de l'ingratitude des compatriotes du Fils de Dieu î Comme l'àme se sent soulagée et rafraîchie, lorsque le regard, s'étendant à l'Orient, se repose sur la cîme du glorieux Thabor, toujours illuminé de la gloire de la Transfiguration!

Mais ce n'est pas de ces lieux saints que je veux vous parler aujourd'hui... C'est aux bonnes et modestes religieuses, venues de France, que l'on doit l'introduction à Nazareth de la pieuse dévotion du mois de Marie. Où cette populaire dévotion pouvait-elle être mieux accueillie et peut-elle mieux se développer que dans le pays natal de la sainte Yierge? Quelle douce consolation j'ai ressentie en voyant les enfants de l'un et l'antre sexe venir s'agenouiller avec les vieillards à barbe blanche devant la statue de la Vierge de Nazareth, placée dans une niche de leur modeste chapelle, trop petite pour contenir les pieux Arabes qui accouraient chaque soir prendre part aux prières adressées à la Mère du Sauveur et aux chants pleins de vigueur dont les jeunes garçons et les jeunes filles faisaient retentir ce pieux asile! Le curé maronite assistait tous les jours à la pieuse cérémonie avec beaucoup de ses ouailles , ainsi qu'un prêtre grec catholique, qui faisait chaque soir une lecture ou une instruction en langue arabe. Nos oreilles, peu musicales, étaient cependant charmées d'entendre des refrains de cantiques français chantés avec entrain et accent par cette intéressante jeunesse. L'Orient est le pays des parfums; on en brûle partout; dans toutes les églises, l'encens monte en gros et larges tourbillons. Comment ne pas en brûler devant l'autel de Marie, dressé dans la chapelle des religieuses de Nazareth! Une chose s'y opposait : dans leur pauvreté, ces bonnes filles n'ont pas encore pu se procurer un encensoir. Une religieuse a pourvu cependant en partie à cet inconvénient. Dans sa

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sollicitude, elle est parvenue à faire, avec un morceau de table, une espèce de cassolette. Chaque jour du mois de Marie, un enfant de chœur arabe s'emparait de cette précieuse cassolette, s'agenouillait devant elle, la remplissait de charbons ardents, et les couvrait d'encens qu'il faisait brûler devant la statue de Marie à l'aide d'un souffle continuel qu'il tirait de sa poitrine. Je l'avoue, j'étais plus édifié que distrait par l'action de mon petit Arabe latin, et je suis certain que son encens n'était pas moins agréable à Celle qui a connu sur la terre de Nazareth les gênes de la pauvreté, que celui qui lui est offert dans de riches vases d'or et d'argent.

Agréez, etc. Th. Dequevauvillers.

Les fleurs spirituelles de Marie,

Sainte Rose de Lima était dans l'usage de porter ou de faire porter aux pieds de la statue de Marie, chaque samedi de l'année, un bouquet de fleurs qu'elle cultivait à cette intention. Marie, sensible à cette attention filiale, se chargea de lui fournir les moyens de la continuer. En conséquence, les fleurs ne manquèrent plus à son jardin en toutes saisons, même dans les chaleurs brûlantes de la canicule; c'est un fait qui fut remarqué avec admiration par tous ceux qui fréquentaient la maison de ses parents. Mais ces petits présents étaient loin d'exprimer tout le bien qu'elle voulait à son auguste Mère. « Si j'étais riche, disait-elle, je voudrais lui offrir une couronne d'or ornée de pierres précieuses. Ma pauvreté me condamne à ne lui donner que des fleurs. » L'humble fille ne disait pas toute la vérité; car son ingénieuse dévotion lui fournit les moyens de lui offrir, deux fois par an, des présents magnifiques. Je veux parler des parures spirituelles qu'elle lui composait, aussi bien

qu'à l'Enfant Jésus. Voici le projet d'une de ces parures, tel qu'on le trouva dans ses papiers après sa mort. « Idée d'un vêtement que moi, Rose de Sainte-Marie, j'entreprends de confectionner pour la Reine des anges, avec le secours du Seigneur. Je lui ferai une robe de six cents Salutations angéliques et d'autant de Salve Reglna, avec quinze jours déjeune, en mémoire de la très-pure joie que lui valut son Annonciation. J'ajouterai un manteau composé du même nombre de Salutations et de Salve, dé quinze rosaires et de quinze jours de jeûne, en mémoire de sa gracieuse visite à sainte Elisabeth. Les franges et autres ornements de ce manteau seront faits de six cents Salutations, d'autant de Salve, en mémoire des consolations que lui procura la naissance de son Fils adorable. Je ferai les mêmes frais pour lui fournir un voile. Le collier que je lui destine aura la même valeur; et mes intentions, en fabriquant ces deux objets, seront de célébrer la joie de la Présentation et du Recouvrement de Jésus dans le temple. Enfin, je mettrai dans sa main royale un bouquet composé de trente-trois Oraisons dominicales, accompagnées d'un égal nombre de Salutations, de Gloria Patri, de Salve et de rosaires, pour honorer les trente-trois années que mon Jésus vécut ici-bas. » On lisait ensuite un post-scriptum sur cette note : « Cette parure est achevée. Dieu soit béni. Il ne me reste plus qu'à excuser les défauts de mon ouvrage, auprès de ma sainte Mère, et la hardiesse que j'ai prise de le lui offrir.» Si un pareil récit venait jamais à tomber eutre les mains des gens du monde, certainement ils riraient de pitié. Il n'en est pas moins vrai que ceci est plus. sérieux et plus important que ce qu'ils appellent leurs grandes affaires.

Les cantiques du mois de Marie.

Dès sa plus tendre enfance, le bienheureux Henri Suso eut une grande dévotion pour la sainte Vierge. Au retour du printemps, il ne cueillait aucune fleur qu'il n'y en eût un assez grand nombre pour faire une couronne à Marie; alors il les tressait, puis, montant sur l'autel, il fléchissait le genou et déposait sa couronne sur la tête de la sainte Yierge en la priant de l'accepter. Une fois qu'au commencement du mois de mai, il se livrait à cette pieuse pratique, il lui sembla voir le ciel ouvert, et il entendit des voix harmonieuses chanter le Magnificat. Alors la sainte Vierge l'appela, et lui ordonna d'entonner le verset : O vemalis Rosula, etc. Henri obéit; aussitôt trois ou quatre jeunes enfants de la Cour céleste l'accompagnèrent, et leurs chants étaient si mélodieux, que Henri, ne pouvant résister à l'émotion qu'il éprouvait, perdit l'usage de ses sens. Une autre fois, il fut ainsi puni de la tiédeur qu'il apportait dans le service de la sainte Vierge. Le jour de l'Assomption, il lui fut donné de voir le triomphe de Marie dans le ciel; mais, comme il voulait y entrer, un ange l'arrêta, et lui dit que le séjour de la gloire lui serait fermé jusqu'à ce qu'il eût acquitté sa dette envers Marie. L'ange le conduisit par un sentier tortueux dans une grotte obscure où il ne pouvait se mouvoir. Alors Henri demanda à son guide quel mal il avait fait. « Malgré le commandement de vos supérieurs, lui répondit l'ange, vous n'avez pas voulu faire un discours à la louange de la Heine du ciel ; c'est pour cela qu'elle est irritée contre vous. » Henri promit d'expier sa faute; aussitôt il fut admis dans le paradis, où la sainte Vierge, par un doux sourire, lui fit comprendre que son pardon lui avait été accordé.

(Bolland., Vie du fi. Henri, 25 janvier.)

Hommage de quelques fleurs récompensé par Marie,

Dans un village près de Florence, il y avait une fille née de parents pauvres, appelée Dominique ; dès son enfance elle honora la sainte Vierge, elle jeûnait à cette intention tous les jours de la semaine, et le samedi elle distribuait aux pauvres les aliments dont elle s'était privée. Elle mettait les fleurs de son jardin devant une image de Marie, qui dès sa plus tendre jeunesse la combla des faveurs les plus signalées ; à l'âge de dix ans, étant un jour à la fenêtre, elle vit dans la rue une femme d'un bel extérieur, qui fenait par la main un enfant dont les pieds et la poitrine étaient blessés. Qui a blessé cet enfant ? dit Dominique. C'est l'amour, répondit la mère. Dominique, charmée de la beauté de cet enfant, lui demanda si ses blessures lui faisaient mal? Il ne répondit rien, mais la mère lui dit : Ditesmoi, ma fille, qu'est-ce qui vous porte à couronner ces images de fleurs? C'est, répondit-elle, l'amour que j'ai pour Jésus et pour Marie. À l'instant la sainte Vierge lui apparut sous la forme d'une grande reine et environnée de lumière. L'enfant brillait comme un soleil.

îl prit ces mêmes fleurs et les répandit sur la tête de Dominique qui, reconnaissant en ces augustes personnages Jésus et Marie, s'était prosierné en leur présence. Ainsi finit la vision. Dominique prit ensuite l'habit des Frères Prêcheurs et mourut en odeur de sainteté l'an 1553.

{Recueil d'exemples.)

Saint Liguori offre un bouquet à Marie.

Nous aurions beaucoup à dire sur lc-o faveurs que saint Liguori reçut de Marie immaculée dans ses dernières an-

nées, mais nous ne pouvons passer sous silence une pluie qu'il prédit et qu'il obtint du ciel par l'entremise de cette Vierge sainte, le 15 mai 1779, aux environs de Nocera, où il n'était pas tombé une goutte d'eau depuis six mois. Ce prodige ne tarda pas à être connu à Naples, et Mgr Lupoli en fit part à l'abbé Nonnotte, le 29 mai de la même année, par une lettre qui commence ainsi : In hac plurize aqux inopia.

C'était la coutume de notre Saint de donner dans sa chambre des exercices spirituels à plusieurs personnes ; il parlait de la Passion, du ^aint Sacrement, de la victoire des martyrs et des gloires de Marie. « Si tous ceux qui viennent ici, disait-il, n'en remportent que la dévotion à la Madone, cela suffira pour les sauver. » Puis, entrant dans un saint transport : « Ma Reine, je veux demeurer à vos pieds, parce que j'ai mis en vous toutes mes espérances. »

Au mois de juin 1781, il fit un discours au monastère de la Pureté sur l'amour envers Jésus-Christ et la confiance filiale en Marie. Ces pieuses mères voulurent lui donner un bouquet de fleurs qu'il s'empressa de refuser ; mais comme on lui fit entendre qu'il pourrait l'offrir à la sainte Vierge, il consentit à l'accepter.

Les fleurs de la pieuse bergère.

Le père Auriemma raconte l'histoire d'une pauvre bergère qui avait une bien tendre affection en la sainte Vierge: tout son bonheur était de se retirer dans une petite chapelle de Notre-Dame, située sur la montagne, et, tandis que ses troupeaux paissaient tout à l'entour, elle demeurait là des heures entières dans de doux entretiens avec sa bonne Mère. L'image de la sainte Vierge était en relief et sans aucun ornement; la bergère lui fit un manteau d'un mor-

ceau d'étoffe le plus propre qu'elle put trouver; une autre fois elle cueillit des fleurs des champs dont elle forma une guirlande, puis, montant sur l'autel de la chapelle, elle posa la guirlande sur la tête de la statue. « Ma Mère, dit-elle « ensuite à Marie, je voudrais placer sur votre front une « couronne d'or et de pierres précieuses ; mais, parce je ne « suis qu'une pauvre bergère, je ne puis vous donner « qu'une couronne de fleurs, acceptez-la du moins comme « un gage de mon amour. » C'est par de semblables hommages que cette jeune fille s'efforçait d'honorer sa maîtresse. La bienheureuse Vierge sut la récompenser de ses visites et de son affection. La bergère tomba malade et elle était à toute extrémité, lorsqu'il arriva que deux religieux, passant par cet endroit et fatigués du voyage, s'assirent sous un arbre pour se reposer. L'un s'endormit et l'autre demeura éveillé, mais tous deux eurent la même vision. Ils virent une troupe de jeunes vierges, toutes parfaitement belles, dont Tune, qui était au milieu des autres, surpassait toutes ses compagnes en beauté et en majesté. Un des religieux s'adressant à celle-ci, lui demanda qui elle était et où elle allait? « Je suis, lui répondit-elle, la Mère de Dieu, « et je vais avec ces vierges de ma suite visiter une pauvre « bergère moribonde qui pendant sa vie me visitait sou- « vent. » Cela dit, la vision disparut. Allons aussi voir la bergère, dirent les religieux. Ils se mirent en chemin et Dieu les guida vers son habitation. Ils la trouvèrent gisante sur un peu de paille; ils la saluèrent, elle leur rendit leur salut et leur dit : a Mes frères * priez Dieu qu'il vous fasse « voir dans quelle société je suis; » sur quoi ils se mirent à genoux, et le Seigneur ayant ouvert leurs yeux, ils virent Marie, une couronne à la main, qui était au chevet de la mourante. Tout a coup la Mère de Dieu et les vierges de sa suite entonnèrent un hymne. A ce chant céleste

l'âme de la bergère rompt ses liens, Marie la reçoit dans ses bras, lui pose la couronne sur la lêie et l'emporte dans le ciel.

V Apostolat de la prière.

Le 8 du mois de mai 1860, un habitant des pins notables de Saint-Maurice, âgé de quatre-vingt-sept ans, qui servit avec honneur dans les armées de Napoléon Ier, et qui, par sa valeur, s'éleva au grade de commandant, me fit appeler auprès de lui. En ma qualité de curé, je lui avais déjà fait plusieurs visités, pour l'engager âne plus différer de servir son Dieu, lui qui avait si bien servi son empereur. Quelques-uns de ses amis avaient aussi, de leur côté, essayé de réveiller sa foi en lui parlant des miracles nombreux qui prouvent la divinité de Celui qui veut qu'on se confesse pour être pardonné. Mais ces amis ne furent pas plus heureux que leur curé. L'ancien commandant, qui n'éprouvait d'autre maladie que celle d'être vieux, demeurait insensible aux meilleurs raisonnements. Une refusait pas directement les secours de la religion ; mais il les ajournait indéfiniment, Je ne crois ?jas tout ce qu'on me dit, répétait-il souvent. Oui peut vie garantir la vérité des miracles dont on me parle? On me dit bien quils sont tirés de V Evangile, mais lepapier ne port e-Uil pas tout ce qu'on y met? etc., etc.. Telles étaient ses fâcheuses dispositions.

Lorsqu'on me dit un jour qu'il m'appelait lui-même et de

son propre mouvement, je tressaillis alors de joie, et il me

sembla entrevoir de loin l'heureux effet de la grâce par

Marie. Je ne fus pas trompé en effet.

L'épouse de ce vieux pécheur, dame vertueuse et toute

dévouée à la sainte Vierge, était morte depuis dix mois.

Sur son lit de mort, elle avait promis à son époux endurci

de demander pour lui dans le ciel,, par l'entremise de Marie, ce qu'elle avait inutilement sollicité sur la terre. Les vœux et les prières de cette pieuse épouse commencèrent à avoir leur accomplissement le 8 mai.

C'était d'ailleurs la semaine où les pieux exercices du mois de Marie sont le plus fréquentés à Saint-Maurice... Mais ce qui m'a surtout convaincu que la conversion de ce pécheur est due à la protection et à la miséricorde de Marie, c'est la première pensée qu'il m'exprima lorsque je fus auprès de lui :

« Depuis quelques soirs, me dit-il, vous faites le mois « de Marie; c'est pour honorer la sainte Vierge, mère de « Jésus-Christ. Elle est donc devenue mère sans cesser « d'être Vierge? Eh bien! monsieur le curé, en voilà un « miracle dont on ne m'avait rien dit ; à mon avis il est « des plus convaincants. Oui, continua-t-il , si Jésus- « Christ est né d'une mère toujours Vierge, il est nécessai- « rement Dieu; or il faut faire ce que Dieu commande ; « si donc je vous ai prié de venir chez moi, c'est pour vous « dire que je veux à présent me confesser. »

Je ne saurais exprimer ce qui se passa alors dans mon esprit et dans mon cœur. Il me sembla entendre le prophète Isaïe entretenant l'impie Achaz du miracle d'une vierge qui enfanterait un fils appelé Emmanuel. Je crus un instant que l'épouse défunte du commandant me disait : J'ai obtenu de Dieu la conversion de mon époux. Mais la pensée qui me pénétra le plus, ce fut la coïncidence du mois de Marie, et du raisonnement que me fit le pécheur en question, précisément au sujet de la maternité divine de la sainte Vierge. Ce que le détail de plusieurs autres miracles n'avait pas obtenu, la seule pensée de Marie mère et vierge l'opéra heureusement. Marie! m'écriai -je alors intérieurement , votre miséricorde est vraiment sans bornes !

Je ne quittai pas mon pénitent si merveilleusement converti, sans avoir entendu sa confession. Les larmes de repentir qui la précédèrent m'indiquèrent le vrai triomphe de la grâce.

Cette première visite fut suivie de quelques autres non moins touchantes, et le samedi suivant, 12 mai, notre commandant, attendri et consolé, alla lui-même à l'église, y entendit la sainte messe, et y fit la sainte Communion, à la grande édification de tous les assistants.

De retour à sa maison, il ne pouvait se lasser de remercier Dieu de sa joie et de son bonheur. Je n'avais jamais repoussé de si terrible ennemi, disait-il ; fai vaincu Satan ; oui, je Vai vaincu: honneur, gloire à Marie !

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