‹ La devotion a Marie en exemples, ou, Excellence des prieres et des pratiques en l'honneur de la tres-Sainte ViergeChapitre 24 sur 35 · M LA DEVOTION A MARIE · texte numérisé non relu

M LA DEVOTION A MARIE

rencontrait, sans attendre que celui-ci réclamât son secours. A peine âgé de vingt-cinq ans, il parut un modèle de toutes les vertus à la cour de Barcelone. Une pensée généreuse roulait dès lors dans son esprit. Le bruit des bonnes œuvres et des bienfaits de l'institut fondé par JeandeMatba étant parvenu jusqu'à lui, avait inspiré à son cœur un vif désir d'en créer un semblable, car il gémissait , lui aussi, à la vue de tant de chrétiens chargés de fers, esclaves des Maures d'Espagne ou d'Afrique, et il voulait employer tous ses biens à leur rachat. Il allait donc partout prêchant une sainte croisade de générosité et de dévouement pour le rachat des captifs. « Les barbares sont maîtres , s'écriait-il, mais que notre charité se fasse jour à travers la dureté de leur cœur, et nous les vaincrons encore, et pour quelque peu d'or nous ramasserons des trésors qui ne périront jamais. » Son éloquence, qui partait de l'âme, arrivait aussi jusqu'à l'âme : de toutes parts, on s'empressait de seconder ses généreux sentiments. On lui apportait des sommes considérables; ces dons amassés formaient comme la base et les matériaux préparés pour la construction d'un saint et noble édifice.

L'institution de Y Ordre de Notre-Dame de la Merci semble appartenir à l'Espagne, où il fleurit encore de nos jours avec éclat. La France, cependant, ne peut oublier qu'il fut fondé par un gentilhomme français, et qu'ainsi elle a droit de revendiquer sa part dans une aussi belle gloire. L'origine de cette institution, appuyée sur les auteurs les plus dignes de foi, est singulièrement aimable et touchante :

Vers 1215, saint Pierre Nolasque se sentit si vivement touché de compassion pour les pauvres chrétiens captifs chez les mahométans et les barbares, qu'il résolut de consacrer ses biens à leur délivrance. Mais quels furent son étonnement et sa surprise lorsque, dans le temps qu'il prenait les mesures nécessaires pour exécuter cette œuvre de

miséricorde, la sainte Yierge lui apparut la nuit pour lui dire que c'était la volonté de Dieu qu'il travaillât à l'établissement d'un Ordre dont les religieux s'obligeraient par vœu particulier à s'employer au rachat des captifs 1

Comme il ne faisait rien sans consulter son Père spirituel, saint Raymond de Pennafort , il alla le trouver pour lui communiquer cette vision. La surprise augmenta lorsqu'il apprit de ce Saint qu'il avait vu la même chose , et que la sainte Vierge lui avait ordonné de le fortifier dans ce dessein. Ainsi, ne doutant point que ce ne fût la volonté de Dieu , ils ne songèrent plus qu'aux moyens d'en assurer l'exécution. Comme il fallait le consentement du roi et de l'évêque, ils allèrent d'abord trouver le prince. Celui-ci les écouta avec une joie d'autant plus sensible que, la même nuit, il avait eu la même vision ; il offrit de contribuer à cette sainte entreprise et par son autorité et par ses libéralités; il se chargea même de faire agréer ce nouvel établissement à l'évêque de Barcelone. Ils conférèrent ensemble sur la triple apparition de la sainte Vierge et sur les ordres exprès qu'elle leur avait donnés à tous trois séparément. L'érection du nouvel Ordre fut donc résolue , en vertu d'un induit spécial que les rois d'Aragon avaient reçu du Saint-Siège.

Dès lors plus d'obstacles , le triomphe est assuré. Le roi prend le nouvel Ordre sous sa protection, il offre son propre palais pour premier logement. La cérémonie d'installation a lieu le jour de Saint-Laurent 1223. Pierre fait vœu,, entre les mains de l'évêque Béranger, de sacrifier ses biens et sa liberté, s'il le faut, pour la rédemption des captifs. Le peuple accueille ce dévoûment par les acclamations d'une vive sympathie. C'est dans tout Barcelone une joyeuse et sainte fête. Treize gentilshommes répondent à l'appel de Pierre, et revêtent le costume blanc , surmonté d'un scapulaire et des armes d'Aragon, triple symbole de pureté, de foi et de valeur.

On connaît la suite de l'histoire de Pierre Nolasque. Quatre cents prisonniers rendus à la liberté furent le fruit d'une première tentative d'excursions dans les royaumes de Valence et de Grenade, qu'il parcourut successivement avec un autre des frères Rédempteurs, Il multiplia ses courses charitables sur les côtes d'Espagne, toujours avec le même bonheur, et passa les mers pour arriver jusqu'à Alger. C'est là qu'après de nombreux succès et une intrépide résistance aux menaces des cadis, il fut lui-même chargé de fers et abandonné à son tour , comme Jean de Matha , aux flots de la mer sur une frêle barque. Mais Dieu se chargea encore de conduire le nouveau Saint et de le ramener au port. Pierre Nolasque, sentant ses forces s'épuiser, et ne pouvant plus retourner parmi les infidèles, était joyeux quand il lui était permis de distribuer des aumônes à la porte du couvent de Barcelone , car alors du moins il pouvait voir les pauvres, leur donner des avis et les instruire encore.

Charités de sainte Catherine de Sienne.

Un jour, la Mère de Dieu vint visiter Catherine, et après lui avoir tenu les discours les plus tendres, elle l'adopta pour sa fille , lui donna une nourriture divine et lui prodigua longtemps toutes sortes de caresses maternelles (1).

La bonne jeune fille était si portée à secourir les pauvres et à leur faire l'aumône, que sa famille, craignant qu'elle n'allât trop loin, la surveillait beaucoup, surtout durant une grande disette qui régnait à Sienne. Catherine se voyant ainsi observée, et ne sachant plus quel moyen prendre pour suivre le penchant de son cœur, eut l'idée, après avoir priç Jésus et Marie , de pétrir du pain avec de la farine que ses

(1) Frère Justin, Sur les litanies.

parents regardaient comme tout à fait-gâtée, et dont ils ne voulaient faire aucun usage. A peine se fut-elle mise à l'œuvre, que la sainte Yierge lui apparut, environnée d'anges, et vint l'aider de ses propres mains. Nouveau prodige! Dès que Marie eut touché la pâte corrompue, celle-ci devint trèssaine, et non-seulement le pain qu'elle produisit fut d'un goût exquis, mais il se multiplia tellement , que Catherine en distribua abondamment durant plusieurs semaines sans parvenir à épuiser sa provision. Ce miracle nous est attesté par le docte et pieux Raymond de Capoue, le confesseur de notre Sainte (1).

Beaux exemples de saint Louis et de saint Charles Borromée.

Qui pourrait dire combien saint Louis aimait les pauvres, avec quelle cordialité il les soignait, avec quelle libéralité il bâtissait pour eux des hospices, avec quelle joie il les y portait lui-même quelquefois sur ses propres épaules. Oui, il avait une tendre affection pour les pauvres, et aussi une tendre dévotion à Marie; et si on le voyait souvent dans les maisons des pauvres, souvent aussi on le trouvait dans les maisons de Marie , à Roc-Amadour , à N.-D. du Puy , à Chartres (2). Toujours il laissait chez le pauvre des effets de son inépuisable charité , et chez Marie des marques de sa royale munificence....

S. Charles Borromée , grand seigneur par sa naissance . grand évêque par son zèle et par son habile administration, fut aussi par sa charité le grand ami des pauvres, par son dévouement le grand consolateur des affligés; et si, homme

(l)DeCarry, Année de Marie. 30 avril.

(2) Odo de Gissey. — Monseigneur Pie,

charitable et désintéressé, il donnait ses biens aux indigents, bon pasteur, toujours il était prêt à donner sa vie pour ses ouailles; et les jours de grandes calamités étaient pour lui des jours de grands, de sublimes actes de dévouement. On sait quel fléau affreux désola son peuple de Milan, et quel héroïsme il déploya durant l'épidémie. Eh bienl ce grand homme, ce grand Saint avait aussi son pèlerinage de prédilection : c'était N.-D. des Ermites. C'est là, c'est dans cette douce solitude dont lui-même a dit : « Je n'a jamais vu un lieu plus saint que celui-ci , excepté N.-D. de Lorette » ; c'est là qu'il allait se retremper dans l'esprit de piété, de désintéressement, de sacrifice.

Offrandes des grands à Marie.

Odon , comte de la Marche , fit don, en 1119, de la forêt de Mont-Salvy, à Dieu , à la Bienheureuse Marie de Roc- Amadour et à S. Martin de Tulle, ainsi qu'aux moines qui desservent l'église. Cet acte de donation se termine par les terribles paroles qui suivent : « Si quelqu'un ose , par une audace téméraire, contrevenir aux dispositions de cette donation, qu'il encoure la colère, d'abord du Dieu tout-puissant, puis de la Bienheureuse Yierge Marie, du Bienheureux Martin et de tous les Saints, et qu'il demeure à jamais dans l'enfer avec Dathan et Abiron. Ce don a été fait l'an 1119 depuis l'Incarnation du Seigneur, sous le règne de Louis VI, du temps d'Eustorge, évêque de Limoges, sous le gouvernement d'Elbe, abbé de Tulle. Fait à Peyrac , le 4e du mois de janvier, devant la porte dudit monastère (1). »

En 1202, Sanche VII, roi de Navarre, fit de grandes libéralités à N.-D. de Roc-Amadour, en y joignant quelques

(1) Baluze, Histoire de Tulle... et M. Caillau, p. 89.

pieuses conditions, la suivante entre autres : « Un cierge allumé devra brûler, nuit et jour, à perpétuité, devant l'autel de la Bienheureuse Yierge, aux fêtes de Noël, de l'Epiphanie, de la Purification, de la Pentecôte, de la Trinité, de l'Assomption, de la Toussaint; on placera, dans chacune de ces fêtes, vingt-quatre cierges sur l'autel (1). »

L'an 1208, Pons de Gourdon, seigneur voisin de Roc- Amadour, donna à la Mère de Dieu tout ce qui pouvait [lui appartenir dans la seigneurie d'Espagnac, et, plus tard, son château de Bel-Castel et sa terre de Lopiac, avec toutes leurs dépendances (2).

En 1217, Erard de Brienne, seigneur de Rameru, qui se rattachait par sa naissance aux premières familles princières de l'Europe, et Philippine, fille de Henri, comte de Troyes et roi de Jérusalem, firent, par un acte public, à N.-D. de Roc-Amadour? l'offrande de deux cierges destinée à brûler nuit et jour devant son image (3).

Pierre Béral, évêque d'Agde et seigneur de Livernon, de Soannac et d'Anglars, laissa, par son testament daté dn 14 juillet 1351, cent sols tournois à la confrérie de Roc-Amadour, à laquelle il se faisait plaisir d'appartenir (4).

Le pape Clément V avait fait, en 1314, un legs à la même église « pour tenir perpétuellement une chandelle de cire, ou un cierge allumé honorablement dans un bassin ou dans un vase d'argent, en la chapelle de la Bien-

(1) Baluze, Hist. de Tulle... et M. Caillau, p. 89.

(2) Arch. man, de Roc-Arnadour, à la Bibl, royale, compulsées par M. Caillau, p. 94.

(3) Baluze, Hist. de Tulle... et M. Caillau, p. 89.

(4) Orig. eu parch. au cabinet général. Évêcbé au mot Agde... et M. Caillau.

heureuse Vierge Marie de Roc-Amadour, pour honorer cette Vierge bienheureuse et obtenir la rédemption de son

âme (1).

Les aumônes d'un saint abbé.

Le saint abbé Léonce se plaisait à faire l'aumône d'une manière qui lui était particulière, il voulait que chacun en la recevant reconnût qu'elle lui venait de l'auguste Mère de Dieu. Il ne donnait jamais lui-même, à moins que ce ne fût à des aveugles ou à des infirmes. Pour les autres, il déposait son aumône sur les marches de l'autel ou en quelque autre lieu de l'église de Marie, de manière à ce que les pauvres pussent la trouver et la prendre. Un jour qu'on lui demandait pourquoi il agissait de la sorte : C'est, réponditil, afin que tout le monde sache bien que le don ne vient pas de moi, mais de la Mère de Dieu dont j'ai l'honneur de distribuer les aumônes. Léonce, sans doute, a été récompensé par l«i sainte Mère de Dieu, qui toujours a tenu le plus grand compte des aumônes qui ont été faites pour l'amour d'elle.

La tempête apaisée ■.

Saint Laurent, évêque, s'étant rendu en Angleterre pour des affaires qui intéressaient son église de Dublin, attendait un vent favorable pour retourner en son diocèse. Pendant ce temps la sainte Vierge apparut (Surius, 14 novembre) à un saint ermite qui s'était retiré dans une église, et lui demanda pourquoi ce temple n'était pas encore consacré. L'ermite répondit que l'évêque de ce diocèse était éloigné et que, pour cette raison, la consécration de l'église avait été différée ; la Mère de Dieu lui ordonna de le faire savoir à

(1) Baluze, Hist. de Tulle... et M. Caillau, p. 94.

Laurent, évêque de Dublin, qui, alors, se trouvait dans ces pays, afin qu'il consacrât ce temple en son honneur, et de lui promettre qu'ensuite il obtiendrait un vent favorable pour retourner en son diocèse. L'ermite obéit; mais Laurent, pour s'assurer de la volonté de la sainte Yierge, pria le Seigneur ; et, sa prière achevée, il demeura convaincu que telle était la volonté de Dieu et de sa très-sainte Mère. Il se transporta donc à l'église et la consacra avec beaucoup de pompe et de solennité. A peine avait-il achevé de remplir les fonctions saintes, qu'il se leva un vent favorable avec lequel il se mit en mer et arriva en peu de temps à Dublin. Là, il érigea un sanctuaire en l'honneur de la Mère de Dieu. Se trouvant une autre fois sur mer, lorsque son église était déjà commencée, une horrible tempête éclata tout à coup. Les passagers, effrayés, recoururent à ses prières. « Promettez à la sainte Vierge, leur dit le saint évêque, d'envoyer en don à sa nouvelle église la plus grande partie des richesses que vous avez dans ce vaisseau, et ne doutez pas que la tempête s'apaise à l'instant même. » Les passagers en firent le vœu, et offrirent au saint beaucoup de dons pour l'église de la sainte Vierge : aussitôt la mer se calma et tous firent éclater leur allégresse.

Générosité d'une pauvre ouvrière.

En la ville de Saint-Etienne en Forez, dans une chapelle dédiée à Sainte-Barbe, se trouvait, à la place d'honneur, une belle statue de Marie Immaculée, en grande dévotion dans la ville et les environs.

Or, il arriva que cette chapelle fut abattue, pour faire place à une église beaucoup plus grande, élevée presque entièrement avec le secours de la charité privée. #11 fallut d'abord, là, comme partout, se borner à l'essen-

tiel. Les RR. PP. Capucins, chargés du service de l'église, avaient bien le projet d'y arranger un sanctuaire particulier pour la statue de Marie, mais en attendant, faute de fonds, l'image vénérée se trouvait comme reléguée dans un coin du temple, sur un simple piédestal en bois.

Près de ce piédestal, on eût pu voir, chaque jour, agenouillée une pauvre femme, vivant de son travail en ville.

Cette femme avait toujours eu beaucoup d'attrait pour l'image de Marie Immaculée. Du temps de l'ancienne chapelle, elle était une de ses visiteuses les plus assidues et les plus ferventes.

Maintenant elle souffrait de cette sorte de délaissement de la statue bénie. Elle savait bien que les bons Pères, si dévoués au culte de Marie, en souffraient également, et elle se demandait si elle ne pourrait pas porter remède à cela.

Mais quelle apparence, pauvre comme elle l'était?...

Cette pensée la poursuivait sans cesse.

Enfin, un jour, elle n'y tint plus, et, après une ardente prière, elle alla sonner à la porte du couvent.

Elle avait pris une grande résolution.

Le R. P. Gardien, qu'elle fit appeler, crut qu'elle venait demander la charité, et s'informa avec bienveillance de sa position.

Il ne sut qu'imaginer lorsqu'au lieu de répondre à sa demande, l'ouvrière le questionna d'un air timide et embarrassé, sur la somme qui serait nécessaire pour élever un autel à la statue de Marie Immaculée.

— Mais, ma bonne femme, lui dit le religieux, cela coûterait environ douze cents francs. — Et, avec douze cents francs, on aurait quelque chose de beau? — Mais oui, fit le Père en souriant. Vous le désirez, nous le désirons aussi ;

malheureusement, ces douze cents francs, nous ne les avons pas, et il faut attendre que la Providence vienne à notre secours. — Douze cents francs, murmurait l'ouvrière; j'espère, mon Père, que la Providence viendra.

Et, sans s'expliquer davantage, elle salua et partit.

Ce qu'elle fit, nous le saurons tout à l'heure.

Six mois plus tard, elle sonnait de nouveau à la porte des Capucins. Cette fois, elle levait la tête, et avait un air d'importance et de contentement qui annonçait bonne nouvelle.

— Eh bien, lui dit le Père Gardien en la reconnaissant.

— Eh bien, mon Père, la Providence est venue. — .Que voulez-vous dire ? reprit le Père intrigué. — Je veux dire que vous pouvez commander l'autel, j'ai la somme nécessaire.

— Vous? — Oui, mon Père, moi pauvre femme. Cela vous étonne. J'avais d'avance quelques économies ; depuis six mois que je vous ai parlé, j'ai travaillé un peu plus, dépensé un peu moins... Enfin, j'ai réuni les douze cents francs. — Mais cela n'est pas possible! ma bonne femme ; et, d'ailleurs, nous ne pourrions les accepter : vous avez une famille, des parents... — Je n'ai ni parents, ni famille ; je suis seule au monde. Ma famille et mes parents, c'est la bonne sainte Vierge, qui me tient lieu de tout. Elle seule m'a consolée dans mes peines et soutenue dans ma misère. — Mais encore, insista le Père, cet argent, c'est votre avenir ; c'est l'aisance de vos vieux jours, c'est une assurance contre les infirmités ; vous ne pouvez vous en priver. — Ecoutez-moi, mon Père ; jfe sais ce que je fais. J'ai bonne santé, bon courage, et ne suis nullement gênée d'amasser encore un petit pécule pour plus tard. La sainte Vierge bénira mon travail. Allez, c'est de l'argent bien placé.

Le bon capucin pleurait ; il n'eut plus le courage de résister.

La bonne femme lui mit les douze cents francs dans la main.

— A une condition, dit-elle, avant de les lâcher, c'est que jamais personne ne saura de qui ils vous sont venus.

Le petit sanctuaire de Marie est dressé, et la pieuse donatrice jouit de la plus grande joie qu'elle ait rêvée en ce monde, celle de voir sa statue chérie placée honorablement dans l'église. Aussi est-elle radieuse quand elle vient prier à ses pieds, ce qu'elle ne manque pas de faire chaque jour.

Aucune inscription ne porte le nom de cette généreuse femme, aucun journal ne la rendra célèbre, elle n'aura jamais le moindre prix Monthyon. Ce n'est point non plus cela qu'elle attend : elle espère mieux, et son espoir ne sera , pas trompé.

Les dix francs du soldat.

Un jour, dans la ville de N***, où se trouvait une garnison récemment arrivée de Rome, quatre soldats étaient à causer ensemble. Un d'entre eux, quelque peu loustic, et de plus caporal, s'adressant à son voisin: — Dis donc, Meynard, pourquoi dirait-on bien que tu laisses là le tabac, et qu'on ne te voit plus à la cantine? — La cantine est là pour ceux qui en veulent, caporal. Je laisse tranquilles ceux qui y vont, mais je veux être libre d'y aller ou de ne pas y aller moi-même. Pour quant au tabac, si je n'en use plus, c'est mon idée, voilà !

Cette réponse plut sans doute médiocrement au .caporal, car il se tut, et quitta peu après la société. Il sentait qu'il était dépaysé dans ce groupe. En effet, les trois autres étaient des convertis. L'intrus parti, celui qu'on avait appelé Meynard dit à ses compagnons : — Je n'ai pas voulu

donner le fin mot au caporal, mais pour vous, frères, il n'y a pas de mystères ; si j'ai réformé le tabac, c'est que je veux envoyer quelque chose à Mater admirabilis.

C'est à Rome la Vierge mère des soldais français, c'est à ses pieds qu'ils se réunissent, qu'ils se convertissent, qu'ils prient et se transforment. C'est une statue miraculeuse qui orne l'église des Dames du Sacré-Cœur de Rome.

A ce nom aimé, tous les visages rayonnèrent. — Ah ! dit l'un, vous souvenez-vous de ses yeux baissés, frères? Ils me remuent encore le cœur, à quatre cents lieues de distance. — Elle me donne la paix à travers la terre et la mer qui me séparent d'elle, dit le troisième, quand je pense à elle, il fait beau temps au dedans de mon cœur tant que ce souvenir dure.

Que le lecteur ne s'imagine pas que nous prêtons à nos soldats des paroles de pure fantaisie ; tout ceci est parfaitement historique.

Il y avait dans la ville de N*** un couvent du Sacré-Cœur. Quelque temps après la conversation que nous venons de rapporter, un militaire s'y présentait. C'était Meynard. 11 avait choisi un jour de grande tenue.

— Ma sœur, dit-il à la religieuse qui vint lui ouvrir, ne pourrait-on pas trouver ici, par votre entremise, le moyen d'envoyer quelque chose à vos sœurs de Rome ? — Parfaitement, mon ami, entrez, répondit la religieuse qui, en entendant cette demande, se douta qu'elle parlait à un enfant de la Madone de la Trinité. — Yoilà dix francs que j'ai épargnés, ma sœur. Je voudrais les faire tenir à celle qui arrange la chapelle de Mater admirabilis ; elle en fera ce qu'elle voudra pour la sainte Vierge.

Le brave soldat s'imaginait présenter tout l'or du monde. Ces dix francs, en effet, lui avaient coûté bien des privations. — Et comment, lui dit la sœur émue, avez-vous pu

trouver cela? — Voici, ma sœur: j'ai laisséJe tabac, je me suis privé d'aller boire avec les camarades, ainsi j'ai pu mettre chaque jour un peu de côté; car, depuis ma rentrée en France, je n'ai plus qu'une pensée, c'est d'envoyer un souvenir à la Mère admirable qui m'a ramené au bon Dieu.

On jugea avec raison que ces pièces d'argent, recueillies au prix de ces longs sacrifices, plus héroïques qu'on ne le pourrait croire, seraient elles-mêmes le plus beau souvenir à offrir à la Madone de la Trinité-du-Mont. On les envoya donc à Rome sans y toucher. Là elles furent percées et disposées en chaînette. Cette chaînette, placée en ex-voto près de la sainte Vierge, porte pour inscription : les dix

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