DE MARIE
Excellence des pèlerinages.
La dévotion des pèlerinages est très-ancienne dans le monde ; elle tient à un sentiment naturel à l'homme. Tous les peuples ont eu des lieux consacrés, où ils se sont fait un devoir de sg rendre à certaines époques commémoratives, pour se pénétrer plus vivement des bienfaits de la Divinité, en visitant les sites qu'ils ont crus sanctifiés par sa présence ou par ses miracles.
Quand Dieu, toujours occupé du salut des hommes, veut opérer de grandes choses, il prédestine (ces magnifiques paroles sont du PèreLacordaire), « il prédestine un homme et un lieu, un homme qui doit agir, un lieu qui sera le théâtre de son action. Ainsi furent prédestinés Adam et l'Eden, Abraham et la Palestine, Moïse et le Sinaï, David et Sion, saint Pierre et Rome, saint Antoine et la Thébaïde, saint Benoît et le Mpnt-Cassin, saint François d'Assise et les montagnes de l'Ombrie : hommes et lieux qui se répondent dans les échos de l'histoire et se prêtent, par la corrélation de leur renommée, une mutuelle poésie (1). »
(1) Nous sommes heureux de pouvoir citer ici un passage bien touchant de la belle notice que M. Louis Veuillot a consacrée à son
Il n'est rien comme la présence d'un lieu saint pour réveiller la dévotion. Quel cœur assez mal fait pourrait être entré à Nazareth, où le Fils de Dieu a été conçu, à Bethléem, où il est né, à Jérusalem, où il a souffert, sans être touché? Les souvenirs qu'ils rappellent ramènent si vivement la foi! Que de douces larmes le pieux enfant de Marie y répand! quelle source intarissable de grâces (1)! Là Dieu
illustre ami, Donoso Cortès, dont l'Espagne et la France pleurent encore la mort.
« Tout dans Donoso Cortès exhalait le parfum d'une âme vraiment chrétienne. Il fut ministre d'autant plus fidèle qu'il était chrétien plus fervent. Il dédaignait les pompes de son rang et n'en, conservait que plus strictement la dignité.
« Aucun de ses succès, aucun de ses honneurs, et, ce qui est mieux, aucune de ses vertus ne lui faisait oublier qu'il était pour son propre compte tributaire de la misère humaine.
« I^a piété de Donoso Cortès n'avait fait que grandir et se fortifier jusqu'au dernier jour de sa vie. 11 raisonnait sa foi comme un homme de génie, il la pratiquait comme un enfant, sans emphase et sans respect humain, sans l'ombre d'une hésitation devant les commandements de Dieu et de l'Église, sans l'ombre d'un doute envers leurs promesses. Il égalait, sous ce rapport, le plus humble et le plus fervent paysan de l'Espagne.
« Ayant su que l'on gardait un vêtement de Notre-Seigneur dans l'église d'Argenteuil, il voulut s'y rendre en pèlerinage, pour obtenir de la compassion de Jésus la guérison de l'un de ses frères malades. C'était vers la fin de l'automne de 1851 ; la pluie tombait à torrent. Il n'en fit pas moins la route à pied (à 14 kilomètres de Paris). J'avais le bonheur d'être son compagnon. Lui ayant dit que je n'aurais pas cru qu'un Espagnol pût consentir à se laisser mouiller si longtemps, il répondit avec son charmant sourire : IL faudrait bien une autre pluie pour laver mes péchés. » (Louis Veuillot.)
(1) Dès ma jeunesse, j'étais poussé par un mouvement secret à porter la vue sur toutes les figures de la très- sainte Vierge, qui reposaient en des lieux très-cachés aux yeux du monde. J'aurais voulu être prosterné dans le ciel à ses pieds, pour chanter continuellement ses louanges, selon toute l'étendue de mes désirs, et pour les faire
ne compte plus avec nous, et nous les verse à pleines mains. Ce sont des réservoirs, des citernes divines, où l'on trouve des eaux abondautes, au milieu des plus grandes sécheresses. Sans doute on peut se sanctifier partout, mais Dieu a voulu encore ménager ce surcroît de secours à notre faiblesse. Comme le chrétien marche avec joie dans les sentiers qui conduisent aux sanctuaires de Marie ! Il récite son rosaire en chemin; il médite les grandeurs de Dieu au milieu des montagnes, son immensité sur les bords de la mer, sa bonté dans les plaines fertiles qu'il traverse. Comme Tâme s'élève au dessus de l'humanité dans ce perpétuel isolement du voyage, dans cette solitude de routes, où elle n'a plus de commerce qu'avec la nature et avec Dieu!
Il a plu à Dieu d'atlacher une puissance mystérieuse d'attraction, non plus à l'être raisonnable, ni même à des êtres vivants, mais à des êtres inertes par eux-mêmes et tout à fait inanimés, à des lieux, à des temples, à des images, Ornnia traham ad me Ipsum,
«Cette puissance inexplicable, Dieu, par un libre choix de sa munificence, l'a donnée plus particulièrement à certains sanctuaires dédiés à Marie et qui sont comme ses palais privilégiés, parce qu'elle est Reine, Astitit Regina a dextris tuis (Deus) in vestitu deaurato, et parce que c'est d'elle que les prophètes avaient dit : Trahe me:post te curremus in odorem unguentorum tuorum. (Cant. i, 3.) Nulle violence, nul calcul humain, nul attrait sensible, mais cer-
entendre à tout 'le paradis. Lorsque j'entrai daus l'église qui renferme la chapelle de Lorette, en Italie, je fus vivement touché, jusqu'à verser des larmes en abondance, et d'abord que j'aperçus l'édifice de loin, je me sentis fort attendri... Ce que je ressentis à l'aspect de Notre-Dame de Lorette, je l'éprouvai, au sortir d'une de mes retraites, à la vue de Notre-Dame de Paris, ce qui me remplit du divin amour. (J. J. Olier.)
tains parfums spirituels, dont personne ne se rend compte, et que cependant l'on goûte en soi-même et dont l'inexplicable efficacité attire les individus et les peuples.
« Voilà le mystère particulier de la grâce, tel qu'il s'opère en quelques lieux aimés de Marie et tel que nous l'avons vu s'opérer à Notre-Dame de Boulogne dans des proportions incroyables (l). »
Voici de belles réflexions d'un philosophe chrétien célèbre de nos jours :
« Oh! qu'il est bon, qu'il est grand pour une âme distinguée, pour une intelligence d'élite, de faire des actes de dévotion populaire! comme elle remonte plus haut en venant toucher terre! comme elle double son élévation par son abaissement! comme elle se retrempe dans le courant! Et quels actes d'ailleurs plus conformes à la simplicité et mieux propres à nous l'inspirer que ceux de la dévotion à Jésus enfant et à sa sainte Mère, puisque c'est le culte de cette simplicité même dans son modèle divin? Beaucoup de chrétiens consentent à descendre jusqu'à Jésus docteur, jus-
(1) La dévotion des pèlerinages renaît, et cette renaissance est un miracle plus grand qu'on ne croit. Dieu et la sainte Vierge y ont daigné mettre la main. Des grâces éclatantes ont rappelé la foule aux pèlerinages anciens, l'ont attirée à des pèlerinages nouveaux. Mais nous voyons des chrétiens, atteints de l'esprit du siècle, conserver leurs préventions et résister encore.
Ils citent un verset de V Imitation de Jésus-Christ contre les moines trop enclins à quitter leur couvent. Il n'en est pas moins vrai que Dieu se déclare pour les pèlerinages, puisqu'il y fait des miracles ,■ il n'en est pas moins vrai que l'Église continue à les aimer.
Le Saint-Père seul dispense du vœu d'aller en pèlerinage à Jérusalem, à Rome et à Saint-Jacques de Compostelle. Même à l'occasion des Jubilés, où il donne aux confesseurs des pouvoirs si étendus, il retient encore la faculté d'accorder cette dispense.
(Louis Veujllot.)
qu'à Jésus crucifié même, parce que là ils trouvent à admirer et à partager des leçons et des vertus d'homme; mais descendre jusqu'à Jésus entant, jusqu'à la Vierge Marie! cela ne les regarde pas : ils le laissent aux enfants et aux femmes. Comme si le Fils de Dieu s'était fait seulement docteur et victime! Comme si d'abord il ne s'était pas fait chair, enfant, soumis et dévot lui-même, si j'ose ainsi dire, à sa sainte Mère! Comme si, sur trente-trois ans de vie, il n'en avait pas consacré trente à cet état, pour nous y amener, comme au fondement pratique de toutes les vertus qu'il devait manifester plus tard, et qu'il commença par faire avant de les enseigner! Comme si enfin ce divin exemple d'humilité et de simplicité ne regardait que les humbles et les simples, qui en ont précisément moins besoin, et n'était pas suriout et expressément affecté aux grands et aux superbes! Ah! ce n'est pas seulement aux Bergers voisins, mais c'est surtout aux Mages de l'Orient à venir adorer Jésus enfant dans les bras de Marie sa Mère! C'est à eux à faire ce pèlerinage de leur sagesse, cet ex-voto de leur foi, cçtte largesse et cette effusion de leurs trésors! ! »
Piété des Napolitains.
Pour alléger un peu le poids qui pèse en ce moment sur tous les cœurs chrétiens, et pour espérer avec plus de confiance un avenir meilleur, nous citerons les lignes suivantes :
« On lit dans la correspondance particulière de Y Ami de la Religion, en date du 31 mai 1860 :
« La piété des Napolitains est aussi vive que jamais. Aujourd'hui, depuis quatre heures jusqu'à sept, les quais étaient assiégés par une multitude de curieux qui assistaient
à l'arrivée des pèlerins de la Madone de Monte-Virginie. Ce sanctuaire, éloigné d'environ douze lieues de Naples, est en grande vénération. Chaque année, aux fêtes de la Pentecôte, il est visite par vingt mille Napolitains qui partent le jeudi, octave de l'Ascension, et reviennent avec pompe le lundi suivant. Plus de deux mille voitures ont défilé devant les curieux. On ne voyait que bannières, images, emblèmes religieux, chevaux ornés de plumets et couverts de fleurs naturelles et artificielles. Nous n'avons pas besoin de faire ressortir les admirables vertus du cardinal-archevêque de Naples, Mgr Riario di Sforza, issu d'une des plus nobles familles de la capitale. Qu'il nous suffise de dire qu'il n'y a pas dans son diocèse un fidèle qui ne soit rempli à son égard de sentiments de vénération et de confiance. Aussi lorsqu'il traverse les rues, il reçoit des hommages que pourraient envier les souverains les plus populaires. Il unit la simplicité à la dignité, une bonté inépuisable à un talent remarquable d'administration. Il reste tout à fait étranger à la politique. Il est dans la force de l'âge et est appelé à rendre encore de longs services à l'Eglise. »
Pèlerinage de Montaigne et du Tasse à Lorette.
Montaigne, que l'on ne soupçonnera pas de crédulité, alla payer son tribut de prières à la Vierge honorée à Lorette; lui aussi s'agenouilla dans la petite chapelle et y fit ses dévotions. « En ceste chapelle de la sainte maison, dit-il, il n'y a nul ornement, ny banc, ny accoudoir, ny peinture ou tapisserie au mur, car de soi-mesme il sert de reliquere. On n'y peut porter nulle espée ny armes, et ny a nul ordre ny respect de grandur. Nous fisme en ceste chapelle-là nos Pasques, ce qui ne se permet pas à tous ; car il y a lieu destiné pour cet effaict, à cause de la grand'presse d'homes qui
ordinerement y communient. Il y a tant de ceux qui vont à toutes heures en ceste chapelle qu'il faut de bonn'heure mettre ordre qu'on y face place (1). »
Vers la même époque, la Vierge recevait dans sa sainte Maison une tout autre visite. Un grand poëte, homme pauvre, ardent chrétien, vint, comme le riche et spirituel magistrat de Bordeaux, prier devant son autel. Le Tasse, en se rendant de Mantoue à Rome, se détourna de son chemin pour aller acquitter un vœu à Notre-Dame de Lorette; il y arriva très-las du voyage et manquant d'argent pour l'achever; mais un heureux hasard lui fit rencontrer un des princes de Gonzague qui lui était fort attaché et qui pourvut à ses besoins. Remis de sa lassitude, il remplit avec une dévotion fervente les devoirs de son pèlerinage, et composa le plus beau cantique qu'on ait fait en l'honneur de Notre- I}ame de Lorette.
Pèlerinage de saint Dominique à Roc-Amadour.
Voici de quelle manière Surius raconte le pèlerinage de saint Dominique à Roc-Amadour :
Ce saint homme, se rendant de Toulouse à Paris, accompagné du frère Bertrand de Garrigues, premier provincial de la province, vint à Roc-Amadour, et là passa la nuit en veilles dans le sanctuaire de l'auguste Mère de Dieu : A Tolosa profiscens Lutetiam vir sanctus, cum ad Rupem Amatoriam venisset, ibidem in ecclesia beatissimx Matris Dei vigilant pernoctavit. C'était la veillée d'armes spirituelles de ce fervent serviteur de Marie , et voilà qu'un noble descendant de l'illustre famille des Gusman fait à Roc-Amadour ce qu'un de ses compatriotes, Ignace
(l) Voyage de Montaigne en Allemagne et en Italie, en 1580 et 1581.
de Loyola, fera environ trois cents ans plus tard dans le sanctuaire de Mont-Serrat. Et maintenant, si vous interrogez l'histoire, elle vous dira les nombreux combats livrés et les prodigieuses victoires remportées par ces deux preux chevaliers de Marie, en l'honneur de leur auguste souveraine.
Surius continue ainsi son récit : Le lendemain de la nuit que Dominique et son compagnon avaient passée en prière à Roc-Amadour, ils rencontrèrent, sur la route, quelques voyageurs allemands qui, les ayant entendus réciter des psaumes et des leçons, se joignirent pieusement à eux, et, au prochain village, les prièrent de prendre part à leur repas, et ils en firent autant pendant quatre jours consécutifs; le cinquième jour, le Bienheureux Dominique dit en gémissant à son compagnon : « Frère Bernard, j'ai une peine de conscience, en voyant que nous moissonnons les biens temporels de ces voyageurs sans pouvoir semer en eux les biens spirituels. Si donc cela vous plaît, mettons-nous à genoux pour demander à Dieu la grâce d'entendre et de parler leur langue, afin que nous puissions leur annoncer le Seigneur Jésus. » Ils se mettent donc en prière, et, au grand étonnement de ces étrangers, ils commencèrent à parler allemand ; et , pendant quatre autres jours qu'ils furent encore ensemble, ils s'entretinrent du Sauveur Jésus. Enfin, on arrive à Orléans, où les Allemands prirent congé des deux religieux en se recommandant très-humblement à leurs prières. Le jour suivant, le Bienheureux Dominique dit à son Frère : « Voilà, mon Frère, que nous arrivons à Paris; si nos Frères viennent à savoir que nous avons reçu l'intelligence d'une langue étrangère, ils nous prendront pour des saints, tandis que nous sommes des pécheurs; que., si cela se répand dans le public, nous serons fortement exposés à la vanité. C'est pourquoi je vous défends d'en
parler avant ma mort à qui que ce soit parmi les hommes. » Et ainsi, la chose festa cachée jusqu'à ce que, le saint homme étant mort, elle devint publique par la bouche de Frère Bernard (1).
Ignace de Loyola.
Un chevalier espagnol de noble race, arrêté dans ie cours de ses dissipations et de ses aventures par un coup de feu reçu au siège de Pampelune, s'éveille au monde de la foi et de la grâce par l'impression d'une sainte lecture dans la retraite où il était condamné. Une nuit, qu'il était prosterné devant une image de la Yierge, il se sentit si profondément touché, qu'il résolut de se consacrer au service de la Mère de Dieu. Dès qu'il est en état de sortir, il monte à cheval et se rend à l'abbaye de Mont-Serrat, pèlerinage fameux par une image miraculeuse de Marie. C'était le jour de l'Assomption. Le soldat pèlerin voulut faire, à l'exemple des anciens preux , la veillée d'armes devant l'autel de la Yierge. Il s'y déclare son chevalier, suspend son épée à un pilier pour marque de son renoncement à la milice séculière; puis se retire dans une caverne où, parmi les prières et les austérités les plus propres à le mortifier pour le faire renaître, il conçoit, il crée le célèbre Institut de la Société de Jésus, qui a si excellemment justifié son titre et sa mission évangélique par tout le bien qu'il a semé et tous les outrages qu'il a recueillis dans le monde.
Une multitude d'autres ordres ou congrégations naquirent en même temps, pour faire tête à l'erreur et à la licence :
(1) Ce fait, rapporté par Surius, et emprunté par lui aux premiers historiens de l'Ordre des Dominicains, a été reproduit par Fleury et par Rohrbacher dans leurs Histoires ecclésiastiques , ainsi que par le P. Lacordaire datis Y Histoire de saint Dominique.