‹ La dévotion aisée;Chapitre 10 sur 65 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

Que les Dévotions particulières et de surérogation ne font point loi; qu’elles ne sont pas toujours méritoires ; qu’elles peuvent quelquefois être mauvaises .

Je n’ignore pas (et on ne manquera pas aussi de m’objecter) qu’en toute condition , il se trouve des âmes plus fortes et plus élevées que les communes, qui ne s’arrêtent pas aux devoirs de leur état, ni ne se resserrent dans les bornes que la loi leur a marquées; qui ne se contentent pas de cette justice ponctuelle et formaliste , qui compte , pèse , suppute et regretterait un grain ajouté au poids et à la mesure ; qui ont une justice libérale et abondante; qui veulent de la surérogation et du comble en leurs bonnes œuvres; et qui, si elles n’avaient payé avec usure et donné au double, ne croiraient pas s’être acquittées.

(Go)

Je réponds à cela que cette justice abondante suppose une abondance de grâces qui ne tombe pas tous les jours , ni ne se répand sur toutes sortes de têtes , quand elle tombe.

Et il ne s’agit pas ici des profusions qui ne sont que pour les favoris ; il n’est point question d’une rareté qui ne fait point loi et ne laisse point de conséquence : il s’agit des grâces qui se font en commun ; il est question de l’ordinaire , qui est le fondement des devoirs, et qui porte titre d’obligation pour tous les particuliers à qui il s’étend.

J’ajoute que les surérogations doivent venir de plénitude , qu’on ne doit aller aux conseils qu’après avoir satisfait aux commandemens , qu’on ne peut faire de libéralités avant d’avoir payé ses dettes.

Dieu n’accepte point les offrandes qui lui sont faites de larcin ; il déteste les holocaustes où il entre de la rapine; et (dans Isaïe) il reproche aux Juits désobéissans

( Cl )

leurs oraisons souiilées et leurs jeûnes opiniâtres, il accuse de profanation et d’homicide leurs cérémonies et leurs sacrifices.

Il se voit par-là que ceux-là se lassent fort inutilement et s’épuisent bien à crédit, qui courent toute la journée et de toutes leurs forces , et courent hors des lignes qu’on leur a marquées ; qui se tuent pour aller plus loin que leur devoir, en s’écartant de leur devoir ; que ceux-là font plutôt un sacrilège qu’un sacrifice , qui dépouillent une vertu pour donner sa dépouille à une autre ; que ceux-là détruisent plus qu’ils n’édifient, qui laissent périr des obligations naturelles et des devoirs légitimes , pour ériger en leur place des nouveautés superstitieuses et des observations de fantaisie.

Il n’importe que leurs œuvres soient extraordinaires, quelles semblent avoir de l’éclat et de l’élévation, qu’elles demandent de la résolution et de la force»

Les monstres sont extraordinaires, et ne laissent pas d’être les péchés et les débauches de la nature.

Les comètes ne sont que des marques de corruption et des présages de mortalité ; elles ont pourtant de l’élévation et de l’éclat, aussi bien que les étoiles.

Il y a une résolution de désordre ; il y a une force d’égarement : et c’est de eette résolution et de cette force que les faux dévots agissent dans leurs surérogations mal réglées. Ils se croient fortifiés de la grâce et conduits par un bon ange : et c’est un ange imposteur qui les porte dans la mauvaise route qu’ils ont prise, qui leur ôte le sentiment et la vue des difficultés , qui les excite à courir hors de la carrière et loin du but. Et pourvu qu’il les écarte du but et qu’il leur fasse perdre la couronne , il ne lui importe qu’il les mène parmi les épines ou parmi des fleurs.

Le plaisir n’est pas à toutes les portes de l’enfer ; tous les chemins qui y conduisent

ne sont pas fleuris et parfumés ; on y va par des rochers et par des précipices, aussi Lien que par des Talions et par des plaines : et c’est une erreur de se persuader qu’on n’y arrive que par le libertinage et sous la conduite de la volupté ; on y arrive encore avec les Dévotions opiniâtres et présomptueuses , avec les vertus qui ont pris de fausses adresses et qui marchent hors de route.

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