‹ La dévotion aisée;Chapitre 11 sur 65 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Que la Dévotion veut être prise avec mesure] que l’extraordinaire n’est pas toujours la meilleure ; qu’on ne peut aller a la haute que par la basse.

C’est donc une maxime importante et générale que la Dévotion, pour être juste et de mérite , doit être accommodée aux conditions et aux états, et proportionnée à leurs devoirs et à leurs charges. Et de cette maxime on doit apprendre à se désabuser de denx tromperies également dangereuses, qui sont cause qu’il y a tant de lâches repentans et déserteurs qui se lassent de la Dévotion et se retirent de sa suite , et qu’il y a tant de paresseux appréhensifs et timides qui n’osent s’engager avec elle , de peur qu’une semblable lassitude ne les oblige à une semblable retraite.

La première tromperie est de ceux gui se consument en faux frais et en corvées inutiles , qui ne font pas ce qu’ils doivent et perdent le mérite de qu’ils font au-dela de ce qu’ils doivent, qui (non contens de cette température de justice et de cette sobriété de sagesse que les saintes écritures nous recommandent) en prennent plus que leurs forces n’en peuvent porter, et succombent enfin sous la pesanteur du fardeau dont ils se chargent.

Il faut dire à ces dévots emportés qui ne I vont que d’impétuosité et qui se précipitent ou il suffit de marcher, qu’ils se coni tentent d’aller par la route qui leur est ouverte dans leur état, qu’ils se gardent de vouloir aller trop vite ni trqp loin par cette route , qu’ils ne se laissent point emporter par le désir de se faire remarquer et de paraître à la tète de tous les autres , qu’ils ne prennent point de charges qui ne soient proportionnées à leurs devoirs et mesurées à leurs forces.

Outre que, par-là, se soumettant à la

providence et à l’ordre quelle a établi , ils se trouveront dans la voie et comme sur le cours des grâces qui ne se répandent que de mesure et qui ne viennent à nous que par de certaines lignes et dans une voie ordonnée , ils ne se lasseront pas si tôt , allant le pas et avec peu de charge ; et , songeant plus à marcher droit quà faire beaucoup de chemin , ils seront toujours frais et vigoureux , et leur courage les accompagnera avec leurs forces , jusqu’à la fin de fa journée.

La seconde tromperie , en cette matière , est de ceux qui , voyant de loin une Dévotion plus grande et de plus grande montre que la commune , et désespérant d’y atteindre , soit à cause qu’ils appréhendent la longueur et la difficulté du chemin , soit à cause qu’ils ne savent pas jusqu’où, leurs forces les peuvent porter, soit à cause qu’ils ne veulent pas prendre la patience d’y aller par degrés et de méthode , renoncent généralement à toute sorte de Dévotion , et à la commune

qui leur paraît basse , et à l’extraordinaire qui leur semble trop élevée.

Il faut représenter à ces dégoûtés volontaires , à ces paresseux impatiens qui cherchent des prétextes à leur paresse , que le jugement qui se fait des choses , par la montre , par la hauteur, ou par la distance, est un jugement mal assuré et sujet à de grands mécomptes. La montre ne tient pas toujours ce qu’elle promet , la hauteur affaiblit la vue et l’éblouit , la distance lui en fait accroire et la trompe.

Cette extraordinaire Dévotion , qu’ils ne voient que de loin , et qui leur paraît la plus haute et la plus parfaite , est peutêtre la moins proportionnée à leurs forces, la moins accommodée à leur naturel , la moins compatible avec les devoirs de leur état. Peut-être aussi que Dieu ne les y appelle pas , et que la grâce qui leur est donnée ne porte pas jusques-là. Tous les disciples ne furent pas menés par Jésus- Christ sur le Thabor ; ils ne l’accompagnèrent pas tous jusqu’au calvaire.

D’ailleurs , quand ils seraient appelés à cette haute Dévotion , quand elle serait dans l’étendue et dans la partie de la grâce qui leur est donnée , encore en devraient-ils prendre les mesures et y pro céder de méthode. En toutes les autres choses , on ne s’avance que pied à pied , on ne monte que par degrés, on ne va au terme que par le chemin. Les arts ont leurs apprentissages , et les sciences ont leurs principes et leurs rudimens.

La nature même , qui est d’ailleurs si certaine et si infaillible , a ses dispositions et ses progrès. Elle ne commence pas l’année par l’automne , ni le jour par le midi; elle donne les fleurs avant les fruits; elle fait les enfans avant les hommes.

Il n’est pas jusqu’au vice qui n’ait ses aceroissemens et ses âges. La malice consommée n’est pas la malice d’un jour ; on s’égare avant qu’on se perde ; le premier mauvais pas que l’on fait , n’aboutit pas au précipice.

Et on voudrait que la vertu naquît toute

faite et toute grande ; que , dès le moment qu'elle est conçue , elle eut toute sa taille et toute sa force ! On voudrait que la vie spirituelle n'eut ni enfance , ni rudimens ! On lui voudrait une maturité parfaite et savante , dès le premier jour !

' Et , pour aller à la Dévotion , on voudrait commencer par le faîte de la montagne et par le pinacle du temple î

Il faut donc aller pied à pied et par deï grés à cette haute Dévotion ; et , dans la i vertu même , qui a ses règles aussi bien que les arts , et qui est aussi ordonnée et aussi méthodique que la nature , il faut commencer régulièrement, il faut se perfectionner avec ordre et de méthode.

1 Outre que les choses qui se font par règle se font aisément , et que l'ordre apporte de la facilité aux entreprises les plus difficiles, on se fortifiera en marchant ; les difficultés du commencement s'adouciront dans le progrès; et dès la seconde journée , on I trouvera une plaine et des fleurs, où l'on ne se figurait que des rochers et des épines*

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