CHAPITRE III
Que la vraie Dévotion doit être proportionnée à l’état et aux devoirs de chacun] qu’elle a des aides de la nature et de la grâce qui la soulagent et qui diminuent la pesanteur de ses charges .
Quand je dis que le séculier est obligé à la Dévotion aussi bien que le religieux , je ne dis pas que le séculier et le religieux soient obligés h une même Dévotion ; ce serait confondre des obligations qui se doivent distinguer, ce serait ôter à l’Eglise la symétrie et la proportion de ses membres , ce serait lui ôter la diversité et les ornemens de sa robe.
Il n’y a rien de tumultuaire ni de confus dans un si beau corps. Les religieux ont leurs fonctions qui leur sont propres ; lés séculiers aussi ont les leurs , qui
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doivent être diverses , seront les diverses conditions de la vie civile.
Cet ordre est universel et s’observe exactement dans la nature, où les corps, satisfaits de leurs actions , ne prétendent point à celui des esprits; où les esprits, contens des leurs , n’usurpent point celles des corps. Il s’observe aussi dans le ciel, où les archanges, intendans des peuples, ne quittent point leur ministère pour prendre celui des intelligences commises au gouvernement des astres; ouïes séraphins contemplateurs , rangés autour du trône de Dieu, ne se mêlent point de l’emploi des anges messagers et gardiens des hommes.
De cet ordre si généralement établi et si ponctuellement observé , se peuvent tirer deux conséquences qui sont de grand usage dans la morale chrétienne , et qui servent à guérir les appréhensifs et à les apprivoiser avec la Dévotion.
La première conséquence est que chacun doit prendre la forme de sa vertu et la mesure de sa Dévotion sur les devoirs
et sur les obligations de son état, et que tout ce qui n’est pas de cette forme (quelque belle apparence qu’il ait d’ailleurs), tout ce qui n’est pas dans cette mesure (de quelque étendue qu’il soit au-delà), est une non-valeur qui coûte , une surérogation laborieuse et superflue , qui n’est point acceptée de Dieu et ne sert en rien a faire une personne dévote.
A ce compte-là , il se fait quelquefois des corvées bien inutiles dans les hôpitaux et a l’Église ; il y a bien des austérités que l’on prend pour des actions héroïques , et qui ne sont que des pièces hors d’œuvre et disproportionnées , qui ne servent qu’à troubler l’ordre et à gâter la symétrie. Il y a bien des dévots et des dévotes qui croient faire des miracles et ne font que des prestiges , qui se lassent tout le jour à battre l’air (comme dit saint Paul) et à tirer par-dessus le but , qui courent de toutes leurs forces et s’éloignent de la couronne , parce qu’ils courent hors de la carrière.
Si le juge donne à saint Augustin le temps qu’il devrait donner à ses parties; si , au lieu de leur faire prompte et briève justice , il s’amuse à faire de longues méditations ; si , par une charité coupable et désordonnée, il fait des pauvres , en allant visiter d’autres pauvres; ne peut-on pas dire qu’il fait fort mal de fort bonnes œuvres, qu’il corrompt le bien en le mettant hors de sa place , et que ses vertus irrégulières lui seront reprochées au jugement de Dieu et seront condamnées avec ses vices ?
Par la même raison , si une femme , prolongeant ses prières et multipliant ses dévotions, augmente le chagrin et redouble les impatiences de son mari; si elle le met en mauvaise humeur par des jeûnes aff ectés et hors de saison ; si elle corrompt les complaisances qu’elle lui doit , par des austérités rebutantes et dédaigneuses ; si elle fuit la coquetterie , jusqu’à la fierté et l’orgueil; si elle préfère des charités de surérogation qui se font avec montre , à des charités de
justice qui se feraient en secret; si elle porte à un liôpital éloigné les soins et les assistances quelle doit à un hôpital domestique ; ne doit-elle pas craindre que ses prières prolongées et ses jeûnes multipliés ne soient comptés pour rien ou soient comptés entre ses mauvaises œuvres , que ses austérités orgueilleuses n’attirent sur elle la punition des coquettes, que ses domestiques abandonnés ne lui reprochent devant Dieu ses aumônes profanes et ses charités infidèles?
La seconde conséquence, qui est attachée à la première et dépend du même principe , nous apprend que la Dévotion n’est pas cette fâcheuse et insupportable qu’on se figure ; qu’elle n’exige rien de pénible et n’imposprien de pesant ; et que , toutes ses charges étant proportionnées (comme elles sont) à l’état et à la condition de chacun, étant tirées des devoirs communs et des obligations naturelles , il ne se peut qu’elles ne se trouvent aisées et légères, pour peu qu’on s’applique à les bien
rendre et à les porter de méthode et avec adresse.
L'aisance de cette Dévotion, proportionnée à chaque état et mesurée sur ses devoirs , est en partie de la nature et en partie de la grâce qui prête la main à la nature.
De la part de la nature qui est ennemie de la violence , il y a toujours ou des instincts ou des inclinations qui donnent à chaque chose une pente aisée et facile vers les actions qu'elle fait dans son rang et par les devoirs de son espèce. La nature s'accommode en cela au dessein de Dieu , qui a distingué les actions aussi bien que les rangs des choses , et a donné à chaque créature le poste qu'elle peut tenir aisément dans le grand concert du monde, afin que les accords en fussent plus justes et l'harmonie plus complète.
A ces premières facilités , par lesquelles chacun est disposé naturellement aux fonctions de son sexe, de son âge et de son état , la grâce en ajoute de secondes , qui
sont plus particulières etplus efficaces , qui s'ajustent plus commodément et avec plus d’aisance à nos actions , qui les lient plus doucement à nos devoirs et les portent plus droit et avec moins de résistance aux. services que Dieu nous demande.
Sur quoi il est à remarquer que la loi étant ordonnée aussi Lien que la nature , et ses devoirs étant bornés à certaines obligations et à certaines charges, comme le sont ceux de la nature , elle n’exige pas indifféremment toutes sortes de bonnes œuvres de toutes personnes ; et par conséquent , Dieu ne donne pas à toutes personnes des aides universelles et des facilités indifférentes à toutes sortes de bonnes œuvres; il ne donne pas l’esprit de retraite et les vertus solitaires à ceux qu’il appelle à l’action et à la société ; il ne donne pas à un esprit ferme et laborieux , des vertus actives et de compagnie , à ceux qu’il destine au repos de la solitude et au calme, de la contemplation; il n’a d’autres aides pour faire un bon juge
que pour faire un saint soldat ; il a des moyens qui facilitent le célibat , et il en a qui facilitent le mariage : les religieux même reçoivent de lui des assistances proportionnées aux de voirs de leurs régies ; et telle Dévotion, qui serait aisée a la grâce du désert et à la vertu pénitente , serait impossible à la grâce de la société et à la vertu qui prêche.
De tout cela il faut conclure, à la décharge de la vraie Dévotion , qui doit être proportionnée aux conditions et aux états et mesurée sur leurs devoirs, qu'étant portée de la nature et soutenue de la grâce , allant par une pente aisée et avec bonne escorte , ayant l'instinct et l'assistance, et (comme parle l'Ecriture) étant arrosée d'en haut et d'en bas , elle ne peut pas avoir les difficultés que se figurent les appréhensifs , qui pensent l'avoir vue ou elle n'est pas , et qui probablement ont pris pour elle quelque fantôme qui leur a fait peur.