‹ La dévotion aisée;Chapitre 12 sur 65 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qu’il faut faire cas de la médiocrité de Dévotion ; qu’elle a son prix et son mérite ; qu’elle est d’ obligation et nécessaire au salut . •

Mais sans examiner si cette haute Dévotion est de l’état de chacun et dans l’étendue de toute sorte de grâce ; sans dire qu’il y a des degrés pour y monter, et qu’il ne faut pas entrer dans la carrière par le but , ni commencer l’édifice par le comble , se peut-on imaginer un dégoût plus extravagant et plus superbe, une délicatesse plus bizarre et plus orgueilleuse , que celle de ces gens-là qui ne veulent pas être dévots , parce qu’ils ne croient pas pouvoir être du premier rang des dévots; qui laissent le chemin de la vertu , parce qu’ils manquent de courage et de force pour gagner le devant et pour aller plus loin et plus vite que les autres ?

La médiocrité, qui a son prix dans les peintures et dans les statues , qui est honorée dans l’éloquence et dans la poésie , ne sera-t-elle sans récompense et sans honneur que dans la Dévotion ? Quel est l'avare qui ne veuille point être riche , s'il ne compte ses richesses par millions ? Quel est l'ambitieux qui rebute la fortune , si elle ne lui apporte des couronnes et des sceptres à pleines mains ?

On court , à toute heure et par*toutcs sortes de voies , à cette fortune ; on se presse et on se bat autour d'elle , pour avoir quelque part à ses largesses ; et quoiqu'elle jette moins d'or que de cuivre , on ne laisse pas de courir après ce cuivre ; on fait des querelles et des procès pour ce cuivre ; et ceux qui ne peuvent pas atteindre à cette médiocrité d'or qui fait les heureux du monde , se contentent de la médiocrité dorée qui fait les aisés.

Il n'y a que la médiocrité de Dévotion qui est méprisée ; et néanmoins cette médiocrité, voire la plus basse et la plus com-

mune , est suffisante au salut , est capable de faire des bienlienreux , est plus élevée que tout ce qu’il y a de plus haut dans la nature , est de plus grand prix que toutes les couronnes et tous les sceptres que distribue la fortune.

L'importance est que , dans le monde , il y a peu de choses en quoi la médiocrité soit fort nécessaire ; et il y en a beaucoup en quoi elle est bien à peine supportable. Il n'est pas nécessaire de savoir ni danser ni jouer médiocrement , de savoir faire des lettres ou des chansons , des peintures ou des statues médiocrement bonnes ; et quelqu'un a dit qu'il n'était permis à personne , non pas même au prince et à l'empereur , d'être poëte médiocre.

Il y a bien davantage : la plupart des choses qui sont faites pour le plaisir , déplaisent quelquefois beaucoup , si elles ne plaisent extrêmement. Leur médiocrité est un défaut ; elles passent pour vicieuses , si elles ne sont accomplies.

Il n'en est pas de même de la Dévotion.

En quelque degré qu'on la prenne, elle a je de sais quoi d'excellent ou de nécessaire ; elle fait les justes parfaits et les justes commencés ; elle entre dans les plus éminentes vertus et dans les plus basses ; elle travaille aux grandes couronnes et aux petites.

Et les lâches qui , ne croyant pas pouvoir prétendre à une Dévotion éminente , n'en veulent pas au moins une médiocre , me font souvenir du désespoir de ce délicat superbe et extravagant , qui crut n'avoir plus rien à faire dans le monde, quand il sut que ses débauches l'avaient réduit a une pauvreté de cent mille écus. Il les voulut dévorer en un souper , et mourut désespéré d'un malheur qui eût fait la félicité de dix familles.

C'est donc à ces dégoûtés une délicatesse bien orgueilleuse , et c'est à ces paresseux un prétexte fort mal tissu , de ne vouloir point être dévots , s'ils ne sont dévots excellens et du premier ordre.

Et c'est d'ailleurs une appréhension où

il y a je ne sais quoi de visionnaire , de se figurer de si grandes difficultés en la Dévotion, et de la croire inaccessible et intraitable, sans composition et sans indulgence: elle , qui a de basses régions pour les infirmes, comme elle en a d’élevées pour les forts ; qui s’accommode à la faiblesse , ‘ aux charges , aux conditions de ceux qui * la suivent ; qui n’impose rien de pesant qui ne soit nécessaire , et n’impose rien de nécessaire qui ne soit facile à porter.

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