CHAPITRE VII
Qu’il y a moins a souffrir avec la Dévotion qu’avec V avarice , avec la volupté, avec la galanterie.
Mais quand les difficultés qu'on appréhende en la vie dévote, seraient véritables, et qu'il y aurait du réel et du solide où il n'y a que des apparences qui trompent et des ombres qui effrayent, le prétexte de Y indévotion serait-il juste? Et les paresseux qui s'excusent sur ces difficultés, seraient-ils fondés en raison? Combien voyons-nous de choses qui sont pénibles et laborieuses, voire pénibles inutilement et laborieuses sans fruit, et qui ne laissent pas d'être courues et de faire de la foule? Les sciences et la gloire sontelles logées plus commodément et en des lieux de plus facile accès que n'est la Dévotion? Y va-t-on plus à l'aise et par
des routes plus égales et mieux unies qu'on ne va à la vertu ? N'y a-t-il point de rochers à traverser, point d'épines à essuyer sur ces routes ? Un dévot coûte-t-il plus à faire qu'un docte ? Y faut-il plus de façon et plus de travail qu'à un brave?
Mais qu'est-il besoin d'alléguer ici les sciences et la gloire ? On sait assez qu'elles sont pénibles et laborieuses; on en a fait des emblèmes et des symboles que les enfans même n'ignorent pas; et toute l'antiquité les a logées sur des montagnes, où l'on ne va que par des rochers et des précipices.
Les richesses qui sont tant courues , ne font-elles point suer ceux qui les courent? Ne les mènent-elles qu'à l'ombre et parmi les fleurs ? La fortune ne fait-elle rien souffrir à ses suivans ? Leur est-elle toujours indulgente et toujours aisée ? Cette roue, qui est la marque de son inconstance , n'est-elle pas tous les jours l'instrument de leur supplice? Est-ce pour rien qu'on a donné des chaînes et un flam-
beau à l’amour? N ’a-t-on point voulu dire par là qu’il est le comité et le bourreau de ceux qui le suivent ?
La volupté elle-même, qui est si molle et qui fait si fort la délicate, ne coiite-t-elle point de peine aux voluptueux ? Vont-ils à elle de plain pied et sans se piquer? Et ne sont-ce pas ceux-là qui se plaignent ( dans VEcclésiaste ) de s’être lassés en s’égarant, d’avoir pris des détours embarrassés et difficiles, d’avoir marché par des voies où il n’y a que de la boue qui salit et des épines qui déchirent ?
Il y a bien davantage : et je le dirai à la honte des impies efféminés et des délicates indévotes.
La galanterie (à- ce qu’on dit ) est la plus fine et la plus exquise partie de la volupté; et cependant, cette volupté, si exquise et si fine , est l’inséparable compagne de l’inquiétude et du chagrin; le soupçon et la défiance, la crainte et la jalousie , sont à ses gages et de sa suite; et quelque fard qu’elle s’applique, de quel-
que masque qu'elle se déguise, quelque beaux portaits qu’on en voie dans les romans et sur les théâtres; c'est une furie aussi cruelle et aussi malfaisante que les autres. Mais c'est une furie travestie et parée; c'est la sœur de ce démon de midi qui ne fait peur à personne ; elle a des serpens à la tête, comme ses autres sœurs: , mais ils sont cachés sous sa guirlande; elle a des fouets et une torche : mais les t épines de ses fouets ne paraissent pas sous \ les roses qui les couvrent ; et sa torche , pour être environnée de festons et parfumée , ne laisse pas de noircir et de brûler.
Cependant, cette cruelle déguisée a des ! suivans de toute condition, mais des sui- * vans assidus et infatigables, qui courent après elle, à travers des ronces et des ro-* chers, parmi des écueils et des précipices, , par des embrasemens et des naufrages. ' Elle n'a que du miel sauvage et des pom- 1 mes pourries à leur donner ; et pour ce miel sauvage, iis s’exposent au poison et
au poignard de la jalousie ; ils s'exposent, pour ces pommes pourries, à des démons et à des monstres qui les gardent.
Non-seulement la galanterie est cruelle quand elle tourmente , elle l'est même quand elle caresse. Ses plus agréables fleurs sentent mauvais et sont piquantes; ses plus doux parfums blessent le cerveau et font mal au cœur ; ses festins ne se font que de poison ; elle enivre avec de l'absynthe , comme parle le prophète ; et les heureux qu'elle fait sont de ces heureux frénétiques qui rient avec les fantômes , qui se forment des fumées de leur sang brûlé et de l'agitation de leur tête émue.
Quittons les termes figurés , et parlons familièrement.
N'est-il pas vrai que la plus mauvaise nuit du plus austère de tous les dévots est moins fâcheuse à passer que la meilleure nuit d'un amoureux qui a à se garder d’un observateur, à se défendre d'un rival, à se munir contre un jaloux, à mettre la paix entre ses désirs et ses dépits, en-
tre ses espérances et ses craintes , entre ses plaisirs et ses remords ?
N'est-il pas vrai qu’il n'y a pas de dévote si mortifiée qui passe plus mal son temps qu'une coquette qui a des confidences à ménager et des intrigues à conduire, qui a peine de s'abstenir et a peur de se commettre, qui ne fait pas une partie , , qui ne va pas à une assignation , qu'elle ne croie entendre toutes les voix de la renomméé qui crient contre elle, qu’elle ! ne croie voir le spectre de son mari qui la menace , qu'elle ne voie l’ombre de sa conscience qui lui reproche ses désordres?
Qu'on aille partout où l'on voudra , on trouvera de mauvais jours et de mauvais chemins, en quelque part que l’on aille. Les t Egyptiens ne sont pas de meilleure condition en ceci que sont les Israélites; et les * impies ne sont pas traités plus favorablement que les dévots. Les uns et les autres ont une mer rouge à traverser ; mais la même mer qui s'ouvre devant les Israélites, se soulève contre les Egyptiens ; et
les impies sont engloutis où les dévots passent à pied sec et à leur aise.
Le prétexte des indévots est donc un mauvais prétexte; et les difficultés qu'ils appréhendent ne devraient pas les empêpêcher d'entrer dans le chemin de la ver lu, puisqu'on en souffre de plus grandes au chemin du vice , puisqu'on se lasse moins en allant droit qu’en s'égarant, et qu'on fait son salut à meilleur compte et à moins de frais qu'on ne se damne.
Mais il ne suffit pas d'avoir justifié la Dévotion de ces plaintes générales, il faut encore la justifier des plaintes particuliè- } res. Et après avoir montré aux cippréhen- \ sifs qu'elle n'est pas cette inaccessible qui a sa demeure sur la cime d'une montagne bordée de précipices, il faut encore leur faire voir qu'elle n'est pas cette mélancolique qui pleure toujours , qui est ennemie des divertissemens et des grâces, qui n'aime que la solitude et le silence, qui ne se plaît qu'à la nuit et au deuil qui lui ressemble.
LA
dévotion aisée.