CHAPITRE PREMIER
Que la vraie Dévotion ne peut être mélancolique; qu’elle a des joies naturelles et surnaturelles ; que Dieu ne veut pas être servi avec chagrin.
Il est vrai que la Dévotion est accusée de mélancolie : on la prend pour une vertu hypocondriaque qui inspire le chagrin et la tristesse ; on se persuade que tous les jours sont des jours de cendres ou des jours de funérailles; et peu s’en faut qu’on ne la fasse semblable à ces pleureuses de marbre, qui entretiennent un deuil perpétuel sur les sépultures.
J’avoue qu’il y a une Dévotion de cette
humeur, mais cette Dévotion-là n'est pas la vraie ; c'est une joueuse que l'hypocrisie a instruite , et qui est de l'école des Pharisiens : et celle-là véritablement a grande raison d'étre triste. Elle court à un précipice par des épines ; elle va au feu par la fumée ; et , par un fort malheureux temps , elle passe à une éternité encore plus malheureuse.
Telle, la Dévotion des prophètes de Baal, qui se coupaient avec des rasoirs et se mettaient tout en sang pour un Dieu sourd et aveugle. Telle était celle de quelques hérétiques , réformateurs du christianisme et censeurs de leur propre mère r qui ont inventé des austérités excommuniées et scandaleuses , qui ont voulu ajouter à la croix que Jésus-Christ nous a laissée et que l'église a reçue. Telle est encore aujourd'hui celle des religieux turcs, qui sont eux-mêmes leurs tyrans et leurs bourreaux, qui se tourmentent pour se damner , qui vont en enfer par le martyre.
J'avoue encore que îa vraie Dévotion n'a point de part aux fausses joies du monde.
Ce serait aussi une étrange incongruité de voir une Dévotion vagabonde et emportée , une Dévotion lascive et coquette.
Je ne sais si la disconvenance serait plus grande de voir un prêtre danseur de corde et joueur de farce, de voir une religieuse baladine et comédienne.
Mais la Dévotion est-elle à plaindre , pour être privée de ces joies trompeuses et sophistiquées , qui ressemblent à celles d'un liydropique qui se noie pour se désaltérer, à celle d'un fébricitant qui nourrit sa fièvre de melon , à celle d'un ivrogne qui refuse des sceptres et des couronnes ? Et si l'on a dit , si véritablement et de si bon sens , qu'il n'est point de plus grande volupté que d'être libre de la volupté , 11'est-il pas bien aussi véritable et d'aussi bon sens de dire que la plus grande joie est de n'être point sujet aux mauvaises joies ?
Au lieu de ces joies creuses et évapo rées , la Dévotion en a de solides et de sérieuses , qui pénètrent le cœur sans altérer le v isage , qui donnent satisfaction à l'esprit sans causer des convulsions au corps , qui ne laissent ni confusion ni repentir, qui n'ont besoin ni qu'on les cache , ni qu'on les excuse.
Premièrement , elle a la joie de la bonne conscienoe , qui est (comme dit le sage) un festin de toutes les heures, qui est une bonne chère sans interruption et sans dégoût, sans préparatif et sans dépense.
Secondement , elle a la joie de l'espérance , qui est la belle avance d'un beau jour, qui est la veille heureuse d'une fête toujours heureuse , qui est une montre et une promesse , mais une montre qui passe toutes les moissons de cette vie , une promesse plus belle , plus assurée , plus magnifique que toutes les récoltes du présent.
Troisièmement , elle a la joie d/es bonnes actions , qui est un applaudissement secret et privé , une acclamation intérieure
et particulière que les applauclissemens du théâtre et les acclamations des peuples n’égalent point.
Quatrièmement , elle a la joie qui se fait de cette onction spirituelle qui adoucit toutes les amertumes de cette vie , qui fait fleurir les pierres et les épines de ce malheureux désert, qui pourrit le joug (comme parle le prophète) et parfume toutes les croix où il en tombe quelque goutte.
Cinquièmement , elle a la joie de l’amitié , de l’alliance , de la proximité de Dieu , qui couronne tous ses amis , qui fait régner tous ses alliés , qui déifie tous ses proches.
Enfin , elle a toutes les joies de la grâce , et toutes celles de la nature , qui se peuvent prendre du consentement delà grâce.
Mais depuis quand la Dévotion seraitelle devenue triste P N’est-ce pas elle qui menait autrefois la joie dans les cavernes des anachorètes , qui la faisait monter sur les roues et sur les bûchers des mar-
tyrs , qui donnait de la douceur et des agrémens aux supplices , qui parait la mort et lui faisait des amans ? A-t-elle aujourd'hui moins de vertu qu'elle n'en avait autrefois ? Sera-t-elle plus mélancolique sous la soie et dans des chambres dorées , qu'elle ne l'a été sous le fer et dans des cachots? Le visage d'un prédicateur la fera-t-il de plus mauvaise humeur que ne faisait le visage d'un bourreau? Le christianisme lui est-il maintenant plus pesant et plus sévère qu'il n'était de ce temps-là ? Les couronnes qui l'attendent sont-elles plus mal assurées ou moins magnifiques ? A-t-elle découvert depuis peu des non-valeurs ou de fausses assignations dans l’évangile?
Mais peut-être que le Dieu d'aujourd'hui n'est pas le Dieu du temps de nos pères ; et au lieu qu'auparavant , il aimait les services libres et les offrandes faites avec joie , au lieu qu'il recommandait la gaîté à la plus austère vertu, et qu'il voulait que le jeûne même se parât et que l'abs-
tinence fût parfumée, il ne récompense plus que le chagrin et la rêverie , il ne veut plus voir que des esprits abattus et des visages exterminés, il n'estime plus que le culte où il y a du dépit , que l'encens qui lui est jeté à regret , que les offrandes qui lui sont faites en grondant et avec plainte.
Le changement, certes, serait étrange:
mais où trouvera-t-on qui le croie? Et qui ne croira plutôt que la calomnie est effrontée et mal instruite , laquelle impute de la tristesse à la vraie Dévotion , à qui le présent et l'avenir, les commandemens de Dieu et ses promesses, sont des sujets d'une joie constante et perpétuelle?