CHAPITRE IL
Que la mélancolie de quelques dévots est plus de leur tempérament que de la Dévotion ; que la joie est au fond de l’âme ou fa Dévotion l’introduit ; que » les vicieux ont leur chagrin et leur tristesse, aussi bien que les dévots. t
A tout ce que je viens de dire pour justifier la Dévotion de cette plainte , on ne peut opposer que la sécheresse et la pâleur , que la solitude et le chagrin de quelques dévots.
Mais certainement il est bien injuste # d'accuser la Dévotion des péchés de la na- < ture , de lui imputer les défauts du tempé- < rament , de lui reprocher les iinperfec- ( tions de la matière.
Ne dira-t-on pas encore qu'elle lie la 1 langue, qu'elle éteint la vue , qu elle affaibli t les nerfs , qu'elle déboîte les membres ,
parce qu'ils y a des dévots muets et aveugles , parce qu'il en y en a de boiteux et de contrefaits ?
Je ne nie pas qu'il ne se voie des dévots qui sont pâles et mélancoliques de leur complexion , qui aiment le silence et la retraite , qui n'ont que du sang de macreuse dans les veines et de la terre sur le visage. Mais il s'en voit assez d'autresqui sont d'une complexion plus heureuse et mieux tempérée , qui ont abondance de cette humeur douce et chaude , de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie , qui ne sont pas ennemis des belles conversations , et ne fuient pas les honnêtes compagnies.
Davantage , la joie n'est pas de la couleur du visage , ni de la graisse du corps ; elle est du centre du cœur et du fond de l'âme ; c'est-là que la Dévotion l'introduit avec la paix et l'innocence.
Et comme assez souvent il y a un enfer particulier, il y a des furies invisibles, il y a des âmes damnées sous ces visages si
pleins et si colorés et dans ces corps si gras et si bien nourris.
Fort souvent aussi , ces corps , que l'on voit si abattus et si ruinés, sont habités par des âmes toujours gaies et toujours contentes , par des âmes souveraines et couronnées , que l'on pourrait comparer à des rèines logées dans un hôpital , où à des anges qui seraient attachés à des astres toujours en éclipse et toujours couverts de nuages.
On voit la pâleur et la sécheresse de ces gens-là, mais on ne voit pas leur plénitude secrète et leur satisfaction intérieure ; on voit leurs croix et leurs épines , mais on ne voit pas l'huile qui coule de ces croix, ni les fruits qui germent de ces épines ; on voit leur mort et leur purgatoire , mais on ne voit pas leurs félicités cachées, on ne voit pas leur gloire domestique et le paradis invisible qu’ils portent partout.
Mais n’y a-t-il de mélancoliques et de pâles que les dévots ? N'y a-t-il de chagrin
ci de mauvaise humeur que pour la Dévotion ? Ceux qui lai font ce reproche , n'ont-ils jamais remarqué la jaunisse et la sécheresse des avales ? N'ont-ils jamais observé l'inquiétude et le chagrin des ambitieux ? N'ont-ils jamais ouï parler de la pâleur et des soupirs, des veilles et des rêveries des amans ? Et si on les prenait à serment, oseraient-ils bien jurer qu'il n'y a que de beaux jours et de beaux soleils à Babylone , qu'il ne s'y fait point de ipluies ni de nuages , point de mécontens ni de pleureurs ?
On y pleure sans doute , et on y pleure plus amèrement qu'on ne fait ailleurs.
Les Israélites , soit les déserteurs , soit les bannis , y mangent leur pain avec leurs larmes; et leurs luths, muets et suspendus aux branches des saules, témoignent assez, par leur silence, que ce pays-là n'est pas le pays de la joie et des cantiques.
Babylone, avec tout cela , ne laisse pas d'être peuplée ; elle regorge d'originaires
et d’étrangers ; on y accourt de tous les endroits du monde.
Et ce qui est bien étrange , les rues de Sion sont désertes et les maisons déshabitées, quoique la joie et la paix soient de Sion , quoique les fêtes y soient perpétuelles et tranquilles , quoique la sérénité y soit sans interruption et sans trouble. 5