‹ La dévotion aisée;Chapitre 16 sur 65 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que la Dévotion n’est pas si sévère qu’on la fait; qu’elle a ses jeux et ses spectacles qui instruisent et divertissent.

Non-seulement on fait accroire que la Dévotion est mélancolique et rêveuse, on la fait encore sévère et critique, on la fait ennemie des divertissemens et des jeux, qui sont la fleur de la joie et l’assaisonnement de la vie.

Et ici, avant que de passer outre, ne pourrait-on point demander à ces faiseurs de plaintes d’où leur vient cette délicatesse, et quel droit ils ont aux divertisse?* mens et aux jeux? Sont-ils si mauvais ménagers du temps, qui est si précieux et si incertain ? Appréhendent - ils si peu le compte qu’ils en doivent rendre ? En ontils trop pour gagner l’éternité ?

Mais savent-ils bien quelle est la condition de rhomme en ce monde ? Ne leur a-t-on jamais appris qu’il n’y est que comme un prisonnier chargé de chaînes, comme un forçat attaché à la galère, comme un criminel qui va au supplice? Avonsnous sujet de rire ou de pleurer dans cet état-là? Devons-nous penser à chercher des divertissemens ou à faire pénitence ?

Et si la musique ( comme a dit le sage ) ne peut être qu’importune et déconcertée dans une maison qui est en deuil , le luxe et le jeu seront-ils de meilleurs concerts dans une prison? La débauché et la licence ne seront-elles point messéantes dans une chiourme? Ne sera-t-il point extravagant de jouer avec les fers aux mains et la corde au cou, de danser à la vue de son bûcher, d’aller au supplice comme à une mascarade ?

Mais ne prenons point les choses dans cette extrême rigueur, quoique cette extrémité ne déborde point du droit, ni ne passe les bornes de la raison ; et deman-

dons s’il n'y a que la Dévotion qui défende les divertissemens à ceux qui la suivent.

La chicane est-elle plus indulgente aux plaideurs ? Le trafic fait-il meilleure composition aux marchands et aux banquiers?

Les juges , les magistrats , les ministres d'état, sont-ils en cela plus privilégiés que îles dévots ? Tous ces gens-là ont-ils des heures de joie et des heures de promenade ? Ont-ils des jours de bal et des jours de comédie ?

Il est donc bien injuste d'imputer particulièrement à la Dévotion ce qui ne lui est point particulier ; et c'est de plus une délicatesse honteuse au chrétien de demander à la vertu des exceptions qu’il ne demanderait pas à l’ambition et à l’avarice, et de quitter à regret et avec peine pour son salut ce qu’il abandonne si gaîment pour une pièce d’argile qui sonne , pour un petit bruit qui se passe, pour des couronnes de papier que le vent emporte.

J’ajqute à cela que cette sévérité est si

générale que ce qu’on impute à la Dévotion est une imposture , et il est faux qu’elle soit ennemie de toutes sortes de divertissemens.

Toute sévère qu'on l’a fait , elle a un théâtre toujours ouvert et toujours paré ; et sur ce théâtre, elle a ses jeux, ses concerts ; elle a ses danses et ses spectacles :« mais ce sojit des jeux instructifs et divertissans; ce sont des concerts d'esprit et d'intelligence; ce sont des danses sérieu-f ses et modestes ; ce sont des spectacles plus utiles que les leçons des philosophes.

Elle se peut divertir à considérer les jeux que l'Ecriture sainte attribue à la sagesse divine , à jouir du concert des cieux et de l’harmonie des saisons, à re-( garder le bal des planètes et la danse des j étoiles. *

Les jeux de la sagesse divine sont bien aussi divertissans que les tours drun ba- ' teleur; le concert des cieux est bien aussi* agréable, et l’harmonie des saisons mérite bien autant d'attention, qu’un concert de bois résonnant, et qu’une harmonie de

cordes tendues ; et il n’y a point de baïadin si juste, il n’y a point de baladine si parée, qu’il fasse si beau voir danser que le soleil et la lune.

Outre ces jeux et ces concerts , outre cette harmonie et ce bal, qui sont des divertissemens pour toutes les heures, si la Dévotion se plaît aux spectacles, elle peut assister à toutes les représentations qui se fond sur le grand théâtre du monde , où il y a autant de flambeaux que d’étoiles , autant de machines que de cieux et d’élémens, où la scène change de décoration autant de fois que les saisons , où il se joue quelque nouvelle pièce chaque jour , où il tombe chaque jour quelque haute tête qui fait du bruit par sa chute.

Et si l’on a écrit que la vie humaine était une comédie pour les sages , si les philosophes ont osé dire que la fortune était leur joueuse de gobelets et leur bateleuse, la Dévotion peut-elle manquer de divertissemens utiles et agréables , pour peu qu’elle soit instruite et qu’elle prête son attention à ce qui se fait sur ce théâtre?

( IOO )

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