CHAPITRE V
De quatre* sortes de divertissemens que défend la Dévotion .
Il y a des divertissemens que la Dévotion ne permet pas , et il y a un ordre et des règles à observer pour ne corrompre pas ceux qu'elle permet.
Premièrement , .elle défend tous les divertissemens qui blessent la conscience et donnent la mort à l'âme. Pourquoi ne les défendrait-elle pas ? Ce sont des divertissemens pareils à la danse des Israélites qui périrent aux pieds du veau d'or, pareils au jeu des soldats de Joab et d'Àbner qui s'égorgèrent mutuellement, pareils au festin qu'Absalon lit à ses frères , où le sang fut mêlé avec le vin , et où la mort fut l'issue de la bonne chère.
Pourquoi encore ne les défendraitelle pas ? Et pourquoi ne serait-elle pas
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obéie ? On obéit bien à la médecine qui défend les fleurs qui entctent, les parfums qui échauffent , les ragoûts qui altèrent, les promenades qui enrhument. Peut-être que l’esprit ne vaut pas le corps , et que la santé vaux mieux que la conscience ; peutêtre que le rhume est plus à craindre que le péché , et qu’il est moins dangereux d’être mal avec Dieu que d’avoir mal à la gorge.
Secondement , la Dévotion ne permet point les divertissemens qui laissent des taches , quoiqu’ils ne laissent point de plaie ; qui souillent la réputation , quoiqu’ils ne blessent point la conscience : et la défense qu’elle en fait ne peut raisonnablement être accusée de trop de rigueur. On se garde bien de la boue , quoique la boue n’empoisonne pas ; on se défend de la fumée , quoiqu’on ne se brûle point à la fum ée; on vit de régime, on s’abstient des viandes les plus délicieuses , on s’expose au fer au feu, on passe par les plus rigoureuses formes de la médecine , pour se garantir d’un petit mal qui n’altère que le teint et ne se sent qu’au
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miroir. Et pour conserver sa réputation , qui est (après sa conscience) le plus délicat et le plus précieux de tous les biens , on trouvera insupportable de s'abstenir d'une conversation de mauvais bruit, d'éviter une maison décriée , et de se passer d'une promenade suspecte.
Troisièmement , la Dévotion ne soud’re point les divertissemens qui troublent la paix domestique, et qui mettent la division et le désordre dans les familles. Et en ce point , l'honneur entre en cause avec le devoir, et l'amour propre est d'accord avec la Dévotion. Le moindre bruit qu'un mari jaloux ou une femme mécontente fait au logis , se répand et se multiplie à l’infini ; et si on a dit que les forêts ont des oreilles , on peut bien dire que les chambres et les cabinets ont des voix ; et on peut dire de plus qu'il y a des oiseaux parleurs qui se nourrissent de ces voix, qui sont continuellement aux fenêtres et aux portes des maisons pour les épier , qui les répandent avec bruit partout ou ils passent , et eji
remplissent en un moment toute une ville.
Les gazettes coureuses et médisantes trafiquent de semblables bruits ; la renommée maligne et curieuse en compose ses nou Telles : et par là quelquefois, l'innocence lière et superbe est décriée ; la vertu hautaine , qui s'appuie trop sur sa bonne conscience , déchoit de sa bonne réputation ; et ce qui n'était au commencement qu'un ombrage sans sujet et sans consistance, se grossit et se fortifie avec le temps , prend du corps et de la fermeté , et devient (je ne sais comment) le déshonneur d'une famille et la fable d'une province.
Non-seulement on y hasarde l'honneur; on y perd encore le repos , et on se prépare des semences d'épines pour tout le reste de sa vie. Il ne se peut dire jusqu'où piquent ces épines , et combien de fois le sang coule des âmes qui en sont piquées : il n’y a point de toile d'argent ni de drap d'or qu'elles ne percent ; il n'y a point de brocatelle ni de broderie qui les arrête ; ejies entrent dans la tête et dans le cœur;
on les porte à la cour et au bal ; on 11e s'y endurcit , ni par l'accoutumance, ni par le long temps ; il n'y a point d'huile si bénigne qui en adoucisse les piqûres ; il n'y a point de mains si adroites qui les arra chent ; et c'est beaucoup qu'elles tombent à la yenue des cheveux blancs et des rides.
C'est donc une étrange imprudence de s'engager en des épines perpétuelles pour une fleur d'un moment , de s'exposer à être toute sa vie mal à son aise chez soi , pour passer agréablement une après-dinée hors du logis : et il est merveilleux que des femmes , qui sont si appréhensives et si délicates qu'il ne faudrait que le bourdonnement d'ime abeille pour les chasser du plus délicieux jardin du monde , aient la hardiesse d'introduire la discorde dans leurs maisons , de la souffrir jour et nuit à leurs cotés avec tous ses serpens , et cela , pour une partie faite à contre temps et contre les formes , pour un divertissement imaginaire et superficiel, où il y a plus d'opiniàtreté que de plaisir et moins de goût que de fantaisie.
Quatrièmement , la Dévotion condamne les jeux où Ton hasarde des sommes excessives, parce que ces jeux ne sont (àbien dire ), ni d'honnêtes exercices pour le corps, ni d'agréables divertissemens pour l'esprit : ce sont des tempêtes de personnes sédentaires , des naufrages sans vent et sans agitation , des voleries impunies et autorisées ; ce sont des banques ruineuses à ceux qui gagnent et à ceux qui perdent ; ce sont des brigandages privés , où les parens , les alliés et les amis se détroussent de gré à gré et tour à tour, où les maisons se ruinent sans fer et sans feu , où les femmes sont affamées par leurs maris , où les enfans sont égorgés par leurs pères.
Bien loin de s'y délasser l'esprit, on y tremble et on y pâlit, comme dans un vaisseau battu de l'orage 3 on y crie et on s'y tourmente , comme dans un embrasement; on y a des emportemens et des des fougues , on y a des colères et des rages , comme dans un combat à outrance.
Non-seulement on y perd le bien , et
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les familles en sont ruinées ; on y perd encore la conscience , et toutes les lois du christianisme y sont violées ; on y apprend à jurer de sens rassis et à blasphémer de méthode , à inventer des imprécations inouïes et des impiétés de nouvelle forme, à trafiquer de faux sermens et de tromperies.
L'importance est que ces jeux sont des monstres qui engloutissent le présent et l'avenir, qui dévorent ce qu'on possède et ce qu'on espère. Et encore, après les possessions englouties et les espérances dévorées , il reste de l'altération à ces monstres ; et i Ifaut qu'un magistrat mette les lois à l'encan , il faut qu'une femme yende son [honneur , pour avoir de quoi les soûler; c'est-à-dire que , pour avoir de quoi jouer tous les jours , il faut tous les jours voler , il faut que les concessions et les injustices de la matinée remplissent le vide et réparent les brèches qui se font de nuit par les dez et par les cartes .