‹ La dévotion aisée;Chapitre 19 sur 65 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Du temps et de V âge des divertis semens .

— De V ordre et de la méthode que la

Dévotion veut que Von y garde .

Après q ne la dévotion a éloigné tous les divertissemens décriés et scandaleux , elle règle ceux qui se peuvent prendre innocemment et sans soupçon; elle leur assigne et leur mesure leur temps ; elle les partage et les distribue selon la distinction des qualités et des âges : et comme elle ne permet pas que de l'accessoire on fasse le principal , que les divertissemens prennent la place des affaires et que toute la vie soit un passe-temps, aussi ne souffre-t-elle pas que l'on confonde ce qui se doit distinguer, que l'on remue les bornes que la nature et la bienséance ont marquées , et que les divertissemens qui sont d'un sexe et d'un âge soient transportés «à un autre.

Ce serait une étrange et dangereuse oisiveté de n'avoir jamais rien de sérieux dans l'esprit, de mettre le mardi gras à tous les jours, de faire de sa vie une farce continuelle.

Que diront à Dieu ces joueurs , ces danseurs , ces rieurs perpétuels , lorsque, sur le compte de leur vie , il se trouvera des jeux et des danses , des comédies et des promenades, des collations et des festins en tous les articles , et à peine s'y trouvera-til un mot de prière , un double d'aumône , un soupir ou une larme de pénitence ?

Il faut donc que les divertissemens aient un temps réglé ; mais ce temps-là ne doit pas revenir tous les jours ni à toute heure.

Les divertissemens changent de nom et de nature , et ce ne sont plus des divertissemens et des passetemps , ce sont des vacations et des emplois , quand ils sont ordinaires et perpétuels , quand ils tiennent la place des devoirs et des affaires , quand on en fait le capital et l'essentiel.

Il y a bien davantage : leur pointe s'émousse; leur douceur se corrompt; ils pci-

dent ce qui pique et ce qui chatouille; ils ne délassent pas lxesprity ils l'accablent, quand on les prend sans relâche et sans mesure ; et il n'y a point d'homme de palais qui sorte de son cabinet plus harassé du faix des sacs et de l'importunité des parties , il n'y a point d'hommes d'étude qui sorte de sa bibliothèque plus rompu de spéculations et d'écritures , que ces piliers d'académie se trouvent rompus et harassés après le tumulte de leurs passions émues au hasard , après les chutes et les élévations de leurs esprits agités par la fortune , après le feu et la fumée que le démon du jeu a fait dans leurs têtes avec les cartes.

On doit ajouter à cela que les divertissemens sont aux actions sérieuses ce que le sel et le vinaigre sont aux viandes ; et on ne prend pas le sel à pleines mains , on ne boit pas de pleins verres de vinaigre. Ils sont au travail ce que les remèdes sont aux malades , et à l'esprit ce que la nourriture et le repos sont au corps : et on ne fait pas

un ordinaire de pilules et d'apozèmes , on ne dîne pas à toutes les heures du jour , on ne dort pas toute Tannée.

Il faut donc que le temps des divertissemens soit réglé; et on ne peut y apporter de plus justes règles que celles qui se prennent de la nécessité , de la bienséance , de la charité et de la coutume. <

La nécessité , qui est la première 'de toutes les lois , veut qu'on se divertisse après l’agitation et le travail , après les afflictions et les maladies; et la Dévotion serait indiscrète qui refuserait ce soulagement à un esprit abattu de fatigues et de veilles , à un corps épuisé de diètes et de saignées.

La bienséance , qui est la loi du monde" civilisé , veut que Ton contribue au diver- ; tissement honnête des compagnies où Ton se trouve engagé par civilité et par devoir;, et ce ne serait pas tendresse de cons-j cience , ce serait faiblesse d'esprit à celui qui , se retirant d'une partie faite régurfc îièrement et selon les formes , romprai

( irô )

par sa bizarrerie une fête de famille, et déconcerterait la réjouissance d'une assemblée.

La charité elle-même ne refuserait pas son consentement ni sa présence à de semblables parties; et sans doute elle se trouverait offensée d'un scrupule pareil à celui de ce sevère indiscret , qui s'excusa de jouer de je ne sais quel intrument à la prière de saint François , qui en avait besoin pour remettre sa tête encore ébranlée de l'émotion que la fièvre lui avait laissée. Comme il y a des nécessiteux de plus d'une condition , il y a aussi des aumônes de plus d'une sorte ; elles ne se font pas toutes à l'hôpital, il s'en fait encore dans les palais; et la charité pourrait quelquefois être moindre de donner du pain à tel pauvre , que de donner la musique à tel affligé et à tel malade.

La coutume a aussi ses droits , comme la nécessité , la bienfaisance et la charité ont les leurs ; et il y a des temps ou le sérieux serait impertinent, et le chagrin de

de mauvais augure. Il est juste, en ces temps-là , d'accorder quelque chose à la prescription et aux usages que les lois tolèrent. Il n'est pas toujours bon de contredire le public et de s'inscrire en faux contre les modes. On peut quelquefois suivre la foule, quand elle ne se détourne qu'un peu et qu'il est aisé de revenir du t détour où elle est portée. Le sage ne sera pas seulement sobre la veille des rois , il ne sera pas seulement modeste le jour du i carnaval : mais il sera sobre sans austérité , il sera modeste sans être de mauvaise humeur; et ses joies justes et compassées , ses divertissemens modérés et retenus, seront une plus douce et plus efficace censure de la débauche et des bacchanales , i qu'une sévérité importune qui viendrait} à contre temps et hors de sa place. I

Aces règles qui marquent les jours etc les heures des divertissemens , il en faut ajouter une autre qui les distribue selon les âges et les arrête dans un certain espace d'années. En ceci particulièrement, la bien-

séance a Ses lois et ses formes qui veulent être observées; et quoique ces lois ne soient pas de r autorité du Décalogue , quoique ces formes ne soient pas de si grande conséquence que celles de nos mystères , elles ne se violent guère néanmoins que par quelque dissolution des sens et par quelques débauches de tête.

N'est-ce pas une constance bien extravagante et de fort mauvaise grâce de vouloir tenir bon contre le temps , de s'opiniâtrer contre la vieillesse , de prétendre arrêter les beaux jours avec des cheveux blancs et dans des rides? Les meilleures choses du monde ne sont bonnes qu'en une saison : un moment avant , elles ne sont pas ou elles sont aigres; un moment après, elles ne sont plus ou elles sont pourries.

On n'a jamais vu en un même jour des fleurs et de la neige sur la terre. Les roses , qui sont si belles et qui sentent si bon encore après leur mort , baissent la tête et semblent se vouloir cacher, dès qu’elles vieillissent : et ce n'est qu'aux

étoiles qu'il appartient d'être toujours en compagnie et toujours au bal , parce qu'il n'y a que les étoiles qui ont le don de jeunesse perpétuelle.

Le meilleur don en ce' point serait de de prendre conseil de la raison et d’un bon miroir , de se rendre à la bienséance et à la nécessité , et de se retirer quand on est averti que la nuit s'approche. Il y a certes ' peu de plaisir, et il y a encore moins d’honneur, à vouloir encore être du monde, , quand on n'a plus que des ruines à montrer au monde , à courir to-utes les ruelles et tous les cercles , quand on ne devrait plus penser qu'au cimetière et au cercueil : et une tête doit être bien verte , qui n'est ; pas encore mûre à un âge qui aurait pouri des chênes et cassé des marbres.

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