‹ La dévotion aisée;Chapitre 20 sur 65 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De quelques règles que la Dévotion veut qu’on observe dans les divertissemens y pour les rendre utiles et de mérite.

Toutes les règles expliquées aux chapitres précédens sont nécessaires pour se divertir innocemment et avec bienséance ; et toutes ces règles se peuvent observer sous la conduite et par les ordres d'une vertu intendante des jeux et directrice des divertissemens , que les philosophes ont connue.

La Dévotion vient de plus haut, et vise plus loin que cette vertu ; sa naissance est plus noble , et sa fin plus élevée ; elle ne s'arrête pas à cette honnêteté morale qui n'est que l'ébauche du christianisme et le corps de l'homme de bien ; il ne lui suffit pas qu'on se divertisse innocemment et avec bienséance , qu'on joue sans se

blesser et sans se noircir : Scipion et Lælius , Cornélie et Pauline , tous les sages et Joutes les prudes de l'ancienne Rome se divertissaient de la sorte. La Dévotion veut qu'on ajoute le mérite à la bienséance; elle veut qu'une âme s'avance en se relâchant , et que , dans les passetemps même, on ménage les intérêts de l'éternité.

Il n'est point nécessaire , pour en venir là , de corrompre sa belle humeur, ni de prendre une mine plus sévère ; il ne faut qu'ajouter un peu de zèle., un peu de charité, un peu de considération , à la belle humeur et à la bonne mine.

Le zèle mettra un frein à ces bouches dangereuses qui n'ont pas une dent qui ne soit envenimée , qui ne s'ouvrent jamais qu'elles ne mordent ou qu'elles n'empoisonnent ; il réprimera ces langues licencieuses qui blessent la pudeur et la modestie , qui scandalisent les grâces et les font rougir, qui décrient les plus innocens divertissemens et déshonorent les plaisirs les plus honnêtes ; il s'opposera aux jure-

mens et aux imprécations , aux impiétés et aux blasphèmes qui rendent les jeux criminels, et attirent tôt ou tard la colère de Dieu sur la fortune et sur la tête des jeunes impies et sur celle de leurs complices.

La charité , qui est l’agent et la trésorière du pauvre , prendra soin de leurs nécessités ; et par les petits Lgains qu'elle mettra en réserve pour leur subsistance , non seulement elle se fera une banque de grâces et un trafic de mérite , elle se fera même une semence pour une plus ample récolte ; elle se fera une rente constituée qui lui donnera droit à de plus grands gains, et engagera dans ses intérêts celui qui gouverne le hasard , qui envoie la fortune où il veut, qui assigne à qui il lui plaît les bons et les mauvais points de sa roue.

La considération , s'y mêlant de temps en temps , empêchera que l’esprit se dissipe et s’évapore , et le resserrera en soimême par quelques pensées semblables à celles-ci : « Je joue... et quoique je gagne.

» je perds le temps... et ce temps est un » Lien dont il ne se peut faire de fonds » ni de rente , un bien qui ne se vend ni » ne se prête , un bien qui ne se trouve ni » par le change ni à la banque .... et » quand je pourrais gagner tous les trésors » de la terre , avec tous ces trésors gagnés ,

» je ne rachèterais pas une heure perdue. ' » . . .Néanmoins, avec cette heure perdue, * » je pouvais acheter une éternité bien- » heureuse, je pouvais acquérir une cou-, » ronne dans le ciel, je pouvais acquitter, » les dettes que mes péchés m'ont lais- » sées. . . . Je joue .... et peut-être que » la justice de Dieu a la main levée sur ma » tête .... peut-être que mon bon ange » pleure mes folles joies qui font rire mon i » mauvais ange .... peut-être que mon » jeu à cette heure me sera une matière i » de supplice à l’avenir .... peut-être que » ces cartes et ces dés , que ce damier et » ces cornets , feront une partie de mon i » bûcher et seront la nourriture de mes » flammes Je danse .... et lamort,

» qui danse avec moi, me tire au tom- » beau .... et mon mauvais ange qui me » suit cherche à me faire tomber en » quelque piège qu’il m'a tendu .... et les » mêmes pas que je fais, en ont conduit » de plus justes et de plus adroits au pré- » cipice .... Simon âge et ma condition , » si la saison et la coutume veulent que je » danse, que ne le puis-je aussi purement » et avec autant d'innocence que le font » les astres , qui ne se salissent jamais et » jamais ne tombent en dansant , qui ne » s'écartent jamais de leur devoir ni de » leur route , qui sont toujours lumineux » et toujours chastes, qui obéissent tou- » jours à Dieu et suivent toujours leurs » intelligences ? »

De semblables pensées empêcheront que l’esprit ne se détende plus qiu’il ne faut ; et pour le moins elles feront que l’ame , rappelée à soi par intervalles , conservera sa vigueur et ne sera pas tout entière à des bagatelles.

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