‹ La dévotion aisée;Chapitre 21 sur 65 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Que la Dévotion ne rejette pas toutes sortes de parures ; que les vertus parées ne sont pas sans exemple; que la distinction des habillemens est néces - »

saire .

On ne se contente pas du divertisse- i fnent et de la joie , on veut encore que la magnificence et la pompe y soient ajoutées; et quelques-uns trouvent mauvais que la Dévotion ne permette pas toute sorte d’ornemens et de parures.

Et ici encore, je pourrais demander si [ ces ornemens sont de notre condition j présente, s il est bienséant à des criminels et à des prisonniers de se parer, si ce n est point une contradiction de fait et une. incongruité morale d’ajuster le deuil, de peindre et de farder sa misère, d’aller poudré et parfumé au jugement, d'aller au

supplice avec des fleurs sur la tète et des mouches au visage.

Il est véritable néanmoins que la Dévotion n'est pas ennemie de toutes sortes d’ornemens, et qu’elle ne rejette pas sans distinction tout ce qui plaît et tout ce qui pare. D’une part, la crasse, la saleté , les haillons, ne furent jamais des vertus ; et je ne vois point d'article dans le Décalogue qui les commande. D’autre part aussi, la propreté, la bienséance, les habits honnêtes ne furent jamais des vices ; et dans la loi ancienne ni dans la loi nouvelle, je ne connais point d'écriture ni de tradition qui les condamne.

Toutes ces choses, sans forme et sans couleur de leur nature, sont indifférentes au bien et au mal ; la bonne et la mauvaise teinture leur viennent du cœur et de la foi où le cœur les tourne; et comme il peut y avoir une simplicité ambitieuse et des haillons enflés d’orgueil , il peut bien y avoir aussi une magnificence pau-^ vre d’esprit et des ornemens modestes.

En effet, pourquoi voudrait-on que la modestie et la propreté, que la force et la grâce, que la pudeur et la parure fussent des choses incompatibles? Ne voyonsnous pas que la violette est modeste et parfumée , que la rose est habillée de pourpre et armée d’épines, que le lis, qui est si pur et si blanc , est plus paré que le plus magnifique de tous les rois ne le fut au plus beau jour de sa gloire ?

Il se voit assez d’exemples de cette alliance des vertus avec les grâces, et il s’en voit même dans l’Ecriture sainte , où il ne se propose point d’exemples qui ne soient corrects et achevés. On y voit Abigâïl dans une humilité bienséante et ajustée, mais bienséante sans curiosité et ajustée sans afféterie. Judith y paraît avec de la force et de l’agrément ; elle y est parée et courageuse; etla fermeté de sa vertu ne s’amollit point sous la lueur de sa robe. Esther y conserve sa dévotion et sa pudeur, parmi les pompes d’une cour infidèle et licencieuse; et dans Tusage qu’elle fait de ses

atours, les perles de son diadème lui sont des cendres , et sa brocatelle est le cilice de son esprit.

Davantage la Dévotion n’est pas opposée à la raison; elle n’est contraire ni aux lois, ni aux coutumes; les lois et les coutumes autorisées veulent que les membres du corps politique soient distingués d’habillemens, et que ceux-là soient couverts le plus richement, qui sont les plus nobles , qui approchent le souverain de plus près, qui ont des fonctions plus illustres et plus importantes.

Dans le monde intellectuel, les esprits les plus élevés et les plus proches du trône de Dieu sont les mieux parés ; et il est particulièrement écVit du premier ange, qu’il était couvert de toutes sortes de pierreries.

Dans le monde matériel, le ciel, qui est la partie dominante, est aussi la partie lumineuse; le soleil lui est comme une couronne mobile, et les astres sont comme les dorures et les brillans de sa robe.

Dans le monde ecclésiastique, il y a des tiares et des mitres; il y a de l’or et de la pourpre; il y a une diversitéfd’ornemens, qui exprime la diversité des dignités et la différence des ministères.

En l’homme, qui est un monde abrégé et une république raccourcie , les pieds, qui sont comme les parties roturières , ne sont couverts que d’ongles et de peaux dures; la tête, qui est la partie souveraine, est couronnée de cheveux et parée de la beauté du visage, qui lui est (selon le mot de Tertullien) comme une robe de cérémonie.

Ajoutons à cela que cette si grande di-? versité de richesses et d’ornemens , que nous voyons dans la. nature, n’a pas été faite au hasard et sans dessein ; elle n’est pas tombée fortuitement des mains de Dieu; elle doit être (comme toutes les autres choses ) à l’usage des hommes : je dis des hommes qui sont ses enfans, plutôt que des hommes qui sont ses ennemis. Et puisque le luxe et l’orgueil s’en servçii"

iïial, il faut bien qu’ïl y ait quelque vertu subalterne à la Dévotion et soumise à ses règlemens, qui se serve innocemment de ces choses, qui les remette dans leur juste usage, qui les purifie des taches que les vices y ont laissées.

La Dévotion n’est donc pas une vertu de l’école des cyniques ; elle n’est pas de cette secte sauvage et demi-brutale, qui ne laissait qu’une besace et un bâton à ses sages; elle souffre les ornemens du corps, mais elle les souffre à certaines conditions et dans certaines justesses qui sont d’obligation et de bienséance: et si elles ne sont observées avec soin, la richesse des habillemens n’est (à bien dire) qu’une disconvenance précieuse, qu’un désordre qui a du lustre, qu’une disproportion étudiée et de grands frais; les blessures et les maladies de l’âme paraissent au travers des ornemens de la chair ; et ce qui fait l’honneur de la servante, fait la confusion de la maîtresse.

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