CHAPITRE IX
>Que la Dévotion veut que les parures soient nettes de mauvaise intention et de scandale; qu’elles soient sans afféterie et sans artifice; qu’il n’y entre point de fard ni de luxe .
Il y a trois règles principales, queda Dévotion veut qu’on observe dans les babilîemens et dans les meubles.
La première est qu’ils soient sans scandale, sans artifice et sans luxe ;
La seconde , qu’ils soient accommodés aux conditions, aux âges et au Temps qui règne ; .
La troisième, qu’ils soient accompagnés i d’autres ornemens , qui leur donnent un second éclat et les sanctifient.
Premièrement, elle les vent sans sean- 1 dale : et par-là , elle les purifie des taches <$ui leur pourraient venir des mauvaises
intentions de certaines créatures entre* prenantes et dangereuses , qui exercent une espèce de piraterie dans les assemblées, qui aspirent à la tyrannie des âmes, qui tendent des fdets a tous les esprits , qui veulent mettre le feu dans tous les cœurs. Par-là encore, elle défend certaine effronterie si licencieuse et ûe si mauvais exemple, qui ne considère ni les particuliers ni le public, qui ne respecte ni les bonnes lois ni les bonnes mœurs, qui expose aux yeux des hommes, et quelquefois aux yeux des anges et du sanctuaire, une nudité qui pourrait être coupable, et de la chute des anges, et de la ruine du sanctuaire. Autrefois, saint Paul ne souffrait pas que les femmes eussent la tête découverte dans l’église; et aujourd’hui, au mépris de saint Paul et au scandale de l’Eglise , quelques-unes y viennent deminues. Ne font - elles point de différence entre l’autel et le théâtre, entre la messe et la comédie, entre leur juge et leurs galar s? Sont-elles la pour f aire de nouveaux
prisonniers, et violer la franchise des lieux saints par leurs rapines P Ne eraignentelles point le zèle des chérubins qui assistent aux saints mystères? N’appréhendentelles point que les plaies de l’agneau qui s’immole sur l’autel, s’ouvrent à leur condamnation et à leur supplice, et qu’il en sorte un feù vengeur et dévorant qui les consume ?
Secondement , la Dévotion veut que les ornemens soient sans artifice ; et parla, elle défend les soins excessifs et les curiosités affectées \ elle rejette les façons où il y a de l’étude et de la bizarrerie, les modes qui se font remarquer par leur nouveauté ou par leur extravagance , qui n’ont pas encore la prescription du temps ni l’approbation de la coutume, qui ne sont pas autorisées par l’usage de celles qu’on peut suivre sans se départir #de la vertu et sans laisser de tache à sa réputation.
Surtout elle condamne cet art corrupteur de la nature et réformateur des œuvres de Dieu, qui fait état de blanchir les
Boires , cle rajeunir les vieilles, d’embellir les laides. Celui-là (quoiqu’on en dise) est bien moins trompeur, qui se vante de savoir faire des diamans avec du sable, et de l’or ^vec du cuivre.
La Dévotion condamne cet art qui promet de faire une jeunesse de soixante ans, de rappeler le printemps après l’automne, de conserver les Heurs jusqu’aux neiges. Cet art de fourberie et d’imposture gâte les dents , avance les rides, fait tomber les cheveux, et ruine généralement tout l’édifice qu’il replâtre et qu’il réforme. Il se fait nommer l’artisan des grâces, et il ne sort que des monstres de sa boutique. En effet, l’Afrique peut-elle rien produire de plus étrange , les fables peuvent-elles rien feindre de plus bizarre, et se peut-on rien imaginer de plus extravagant, qu’un visage composé de six bouteilles et d’autant de boîtes, qu’une tête assemblée de parties achetées en dix boutiques, qu’une femme ou il entre plus de pièces rapportées que dans un ouvrage de marquetterie,
qu'une Française qui est espagnole et africaine, qui est indienne et anglaise, qui a le front d’un blanc de delà les monts et les joues d'un rouge d'outre-mer , qui a des dents venues du levant et des cheveux apportés du nord ?
Mais que dira-t-on de cettè hypocrisie de la taille, de ce mensonge perpétuel de toute la personne? Est-il moins coupable, et sera-t-il moins rigoureusement puni que celui de la parole ? Que dira-t-on de cette entreprise faite sur l'image de Dieu, de cette falsification de ses traits? Sera-telle moins criminelle que la falsification de la monnaie, que la contrefaçon du sceau du prince ?
Que dira-t-on encore de cette critique arrogante et présomptueuse, de cette censure impie et sacrilège, qui entreprend de corriger le chef-d'œuvre du grand-maître, qui ose lui donner de nouvelles règles et des idées plus parfaites que les siennes , qui veut lui apprendre à mieux faire les hommes qu'il ne les fait ?
Mais s'il y a des malédictions et des anathèmes lâchés sur ceux qui changent une syllabe en ses paroles, qui augmentent ou qui diminuent ses écritures d'une seule lettre, n’y aura-t-il point de peines préparées à ceux qui pervertissent le plus bel ouvrage de ses mains, qui falsifient son image, qui altèrent sa ressemblance ?
Troisièmement , la Dévotion ne veut pas que, dans les habilîemens et dans les meubles, il y ait rien qui sente le luxe.
La police a condamné le luxe avant la Dévotion ; et après les édits des rois et les arrêts des parlemens qui l'ont tant de fois banni, il serait superflu d'alléguer les décrets des pontifes et les canons des conciles qui l'excommunient. Il n'y a point d’état ancien ni moderne, point de monarchie ni de république, d'où les lois ne l'aient chassé; et jamais les particuliers ne l’ont rappelé, jamais le public n’a consenti à son rappel, qu’il n'ait ruiné les particuliers et le public. Il a fait plus de mal à Home, que les Gaules victorieuses de Ro-
me , que l’Afrique débordée jusqu’aux portes de Rome. Il a fait plus de dégâts dans la France, que l’Espagne et l’Angleterre, que les Reytres et les Croates, que les guerres civiles et étrangères. Et si la fortune des royaumes et des empires ne lui peut résister , est-il à croire que les fortunes des particuliers lui résistent ? Est-il à croire qu’il n’abatte pas de petites figures de bouc, s’il abat des colosses, voire des colosses de bronze ?
C’est donc un dangereux hôte que le luxe, quelque spécieux et quelque honorable qu’il paraisse; et ceux qui se plaisent à l’éclat qu’il jette et au bruit qu’il fait, se plaisent au présage de leur ruine. La Dévotion lui défend l’entrée de tous1 les lieux où elle entre; et en sa place, elle introduit dans les maisons, dans les meubles et dans les liabillemens, une bienséance proportionnée aux conditions , ajustée aux âges, accommodée au temps même qui est en règne.