CHAPITRE X
Qne V habillement , le logis et les meubles doivent être proportionnés aux conditions; que la jeunesse p eut être parée de droit naturel; que la 'vieillesse se doit contenter d'être propre .
Cette première régie, pour être juste , doit être suivie de la seconde : et il ne suffit pas que les ornemens soient sans tache et sans scandale , il faut encore qu'ils soient proportionnés aux conditions, qui ont leurs mesures différentes comme les corps ont les leurs , et qui veulent être logées et vêtues selon cette différence de mesures. -H y a, dans la nature et dans les arts > des modèles et des exemples de cette régie.
La nature qui a couronné le paon , lui a donné une richesse de plumage et une pompe de queue, qui répondent à la dignité de sa couronne. Elle a donné à l'aigle
un autre nid et d’autres ailes qu’a la colombe. Et dans la fable même, cet animal servile qui se couvrit delà peau d’un lion , fut la risée de tous les autres.
Dans les arts , un palais doit se bâtir d’autres matériaux qu’une cabane ; il faut d’autres ornemens à un temple qu’a une halle ; les vases d’honneur ( pour user des , termes de saint Paul ) se font plus curieusement et d’une étoffe plus précieuse que j les vases d’ignominie. Et dans la statue i énigmatique et mystérieuse qui représentantes différences des conditions et des empires , la tête était d’ôr et les pieds d’argile. Cette bienséance pourtant n’est pas observée comme elle devrait. Les pieds ont pris ce qui appartenait à la tête ; des vaisseaux destinés à l’ignominie sont dorés et parfumés ; et de petites créatures , nées <! dans la boue et faites de boue , sont plus parées que des autels , sont plus ajustées que des temples. A peine avaient -elles ' hier de quoi se couvrir, à peine avaientelles de quoi vivre : et aujourd’hui elles.
ont des seigneuries en diamans et en perles, elles portent en jupes et en collets ce qui suffirait «à la subsistance de six familles.
Après cela , on demande quelle sécheresse a épuisé tant de grandes bourses , quel mauvais vent a fait tomber tant de puissantes maisons ; on demande ce qu'est devenue l'abondance en la campagne demidéserte , où est allée la substance des provinces ruinées. On s'en prend à la fortune, qui n'est qu'une idole de papier ; on en accuse le temps, qui est un fantôme sans malice et sans action ; et on n’en accuse pas le luxe, qui est la mauvaise fortune , et qui fait le mauvais temps des riches.
A la bienséance des conditions , il faut ajouter la bienséance des âges , qui ont leurs diversités et leurs convenances. Sur quoi , on peut prendre , pour les ornemens du corps , les mêmes règles que j'ai données pour les divertissemens de l'esprit. La joie et la propreté peuvent être de tous les âges; l'enjouement et les atours ne peuvent en être ; et ce qui serait ré-
forme et sévérité à vingt ans , serait extravagance et coquetterie à soixante.
De tout temps , la jeunesse a cru avoir droit de séparer; et ce droit semble lui avoir été conféré par la nature , qui a paré la jeunesse de toutes choses. Elle a paré la matinée qui est la jeunesse du jour; elle a paré le printemps qui est la jeunesse de ; Tannée ; elle a paré les ruisseaux qui sont la jeunesse des rivières. Tous les mois , elle pare de nouveaux rayons les jeunes 1 lunes ; tous les jours , elle pare de nouvelles couleurs le jeune soleil; tous les ans , elle pare de nouvelles fleurs la terre et les arbres qui rajeunissent ; elle se pare elle-même et se rajuste , toutes les fois qu'au retour de la belle saison , elle reprend une jeunesse nouvelle. Il peut donc être permis de se parer en un âge qui est la 1 fleur et la verdure des ans , qui est la matinée et le printemps cîe la vie.
Mais il en faut demeurer là ; et il faut se garder de vouloir mêler la fleur à la lie et la verdure à la sécheresse ; il se faut
garder de confondre le printemps avcs Fhiver, et le soir avec la matinée. Il ne faut plus parler de bouquets , quand les feuilles tombent; et le contre temps serait étrange de chercher des roses sur la neige. Il serait encore plus étrange d'ajuster une tête chauve et de parfumer des cheveux gris. Mais ce ne serait plus un contresens , ce serait un prodige , de peindre et d'ajuster un squelette , de se parer et de se farder sur le bord de sa fosse , de se couvrir de mouches et de poudre , quand on commence à sentir les vers et la pourriture.