‹ La dévotion aisée;Chapitre 26 sur 65 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Si la Dévotion peut compatir avec ce qu’on appelle la galanterie.

Ce n'est pas assez que la Dévotion ait une joie constante et perpétuelle, qu'on lui laisse les plaisirs honnêtes et les divertissemens réglés, qu'elle retienne dans les habits et dans les meubles tous les ornemens que la bienséance et la coutume peuvent souffrir : il y a des difficiles qui voudraient encore que la Dévotion composât avec la galanterie, ou pour le moins quelle dissimulât avec elle.

Que ferait-on à ces malades dégoûtés qui ne veulent point guérir, s’ils ne guérissent avec des bisques et des ragoûts, si on ne leur met du vin d’Espagne en apozèmes , et de l'hypocras en médecine ?

Néanmoins, il faut user encore ici de distinction , et séparer les choses qui sont

( rôs )

mêlées dans l’équivoque. Les paroles n’y seront pas perdues, et il s’y trouvera lieu de donner quelque instruction sur un sujet qui n’est pas moins embarrassant que l'ambition, et qui fait bien autant de bruit que la fortune.

Il y a une galanterie scandaleuse et criminelle, qui est contraire à la conscience et à l’honneur, qui tue l’âme en souillant le corps , qui est condamnée par les lois divines et humaines, et dont le nom même est défendu aux bouches chrétiennes. ,

Personne ( que je sache) n’a encore parlé d’allier cette sorte de galanterie avec la Dévotion. L’alliance en serait bien autre que celle de l’épine et de la rose, que celle de la nuit et du jour , que celle de l’ombre et de la lumière; et ce serait comme si on alliait Bélial avec Jésus-Christ , comme si on mettait une idole dans l’arche, comme si on introduisait Dagon dans le sanctuaire.

Il y a une seconde sorte de galanterie, qui n’est pas si noire ni de si mauvaise

odeur que celle-là , qui ne fait pas tant de fumée ni tant de bruit, qui n'est pas si criminelle ni si décriée. En apparence, elle se resserre dans 1rs bornes du devoir, et son dessein n’est pas d’aller à cette extrémité qui est au delà de l’honneur. Mais les bornes quelle se donne sont un peu larges; et quelquefois elle va plus loin que son dessein, et passe le but où elle vise.

Elle n’en veut, dit-elle , qu’à l’esprit ; mais ne pouvant aller à l’esprit que par le corps, il est bien à craindre qu’elle ne s’arrête au passage, et qu’elle n’aime mieux la possession du logis qui se voit et qui est exposé à ses usages, que la bienveillance du maître qui est invisible et qui i ne satisfait que d’image et en idée.

Plusieurs raisons me persuadent que cette seconde sorte de galanterie ne se j peut accommoder avec la Dévotion.

Premièrement, elle fait des liens à l’âmeq et quoique ces liens ne lui semblent d’abord que des filets, voire des filets de soie qui .parent plutôt qu’ils ne chargent , ils ne

laissent pas de lui embarrasser les ailes et de lui oter le mouvement que la Dévotion lui demande.

Secondement, elle amène avec soi comme un essaim de soucis qui pressent, de soins qui piquent, de désirs qui voltigent* et d’autres semblables passions inquiètes et turbulentes qui font un bruit continuel autour du cœur , qui l’empêchent d’ouïr la voix de Dieu qui lui parle, qui le divertissent de l’attention qu’il doit à la grâce qui l’appelle. î

Troisièmement, elle apporte une infinité ' d’occupations inutiles et embarrassantes , qui font de la foule et qui pressent de jour et de nuit, qui se mettent en la place des affaires et du repos; et si quelquefois on pense adonner à la Dévotion une seule ; demi-lieure de réserve , ces importunes envoient tumultuairement et avec bruit l mille différentes pensées , qui ne lui en laissent pas une minute qu’elles n’enlèvent ou quelles ne gâtent. Les oiseaux qui fondaient sur le sacrifice d’Àbraham,

n’étaient pas plusimportuns ; et il faudrait quelque chose de plus fort que la vertu d’ Abraham pour s’en défaire.

Quatrièmement, elle donne lieu à quantité de petits péchés, qui ne sont pas véritablement de ces vautours qui déchirent, mais qui sont de ces mouches (comme dit l’Ecriture sainte) qui corrompent l’esprit des meilleurs parfums. Je veux bien qu’ils n’éteignent pas la charité, je veux qu’ils n’ôtent pas la vie à lame; c'est assez qu’ils refroidissent la Dévotion et qu’ils ternissent l’éclat de la grâce. On ne se défend pas seulement des serpens qui empoisonnent, on se défend même des vers qui salissent.

Cinquièmement, la chasteté n’y est pas en assurance, et je ne sache guère de caution sur laquelle je lui conseillasse de s’y engager. Les plus pures eaux deviennent boueuses à quatre pas de leur source; la manne engendrait des vers et se corrompait, quoiqu’elle eût été faite de la main des anges. Il se parle, dans i’Ecri-

•t'u-e, de certains chérubins qui avaient des le tes d'homme et des pieds de bête; Ct Samt Paulnous avertit qu’il y a des choses qm commencent par l’esprit et se terminent à la chair.

Ce n est pas que j’impute ce désordre à toutes les amitiés. Le siècle n’est pas si corrompu , la nature n’est pas si débauchée, 1 honnêteté publique n’est pas si perdue, que 1 amitié ne puisse être bien avec' les grâces sans se mettre mal avec l’honneur, quelle ne puisse passer d’un sexe à un autre sans déchoir du rang qu’elle tient entre les vertus.

Il peut donc y avoir des amitiés fort

innocentes, il peut même y en avoir de fort vertueuses ; mais cette innocence et * cette vertu ne se doivent pas attendre de tous ceux qui les promettent. Les empoi- ; sonneurs ne décrient pas leurs mauvai- ! ses drogues par de mauvais noms; ils ne les servent pas dans des vases de mauvai- ' se odeur et gâtés de boue ; et si le vice ; venait «à découvert et tête levée, s’il se pré-

sentait sans déguisement et sans masque , s’il disait son nom à la porte , il n’y a guère de maisons qui lui fussent ouvertes.

On demandera peut-être en cet endroit si des choses si différentes et de si grande conséquence n’ont point de marques extérieures qui les distinguent. Elles en ont sans doute, et personne ne s’y trompera,, qui ne les prendra point au hasard et à l’aventure. Le bon amour fait les bonnes amitiés, le mauvais fait les mauvaises. Le bon amour néanmoins n’est pas immobile et gelé, comme quelques-uns le croient; il est plus actif et a plus de feu que l’autre : mais il agit de concert et de mesure, il se meut sans emportement et sans désordre ; et son feu, toujours élevé et toujours pur, ne tombe jamais , et jamais ne fait de fumée.

Je pense qu'après une longue épreuve , on se peut engager sur cette marque, et qu’il ne peut y avoir de péril dans les amitiés où il n’entre rien de pesant ni d’obscur,

rien qui abatte ni qui aveugle, et qui sont (comme parle saint Augustin), lumineuses depuis leur principe jusqu’à leur terme ; c’est-à-dire, pour expliquer une figure par d’autres figures , qu’il n’y a rien à craindre dans les amitiés qui sont aussi pures’ et aussi spirituelles que celle des palmes qui s’aiment sans se toucher , que celle des astres qui n’ont communication que de l’aspect et de la lumière, que celle des chérubins de l’arche qui étaient conjoints^ par le propitiatoire et ne s’approchaient: que du bout des ailes.

Page 1