‹ La dévotion aisée;Chapitre 27 sur 65 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Qu’ il y a une galanterie de pur esprit , qui peut compatir avec la Dévotion ; qu’il s’est toujours vu des saints polis et des dévots civilisés. — Exemples anciens et modernes qui le confirment.

O utre la première espèce de galanterie qui est condamnée , et la seconde qui est suspecte, il y en a une troisième qui est toute innocente et toute pure , qui ne prend les choses que par leur esprit, et qui donne de l'esprit à toutes les choses dont elle se mêle. Et celle-ci, qui est la fleur de la vie civile, le caractère des honnêtes gens et le propre trait des personnes de condition ( je dis de condition naturelle et indépendante de la fortune ), ne peut avoir de définition exacte qui la représente tout d’une vue.

On pourrait dire néanmoins que c’est

( iGo )

un assemblage de grâces et de gentillesses, de civilité et de complaisance, et d’autres semblables qualités mêlées ensemble et liées avec beaucoup d’esprit, mais d’esprit agréable et délicat, qui les soutient et les gouverne, qui leur prête son fond et sa pointe , qui leur donne de l’action et du lustre.

On pourrait dire encore plus définitive- « ment, et en termes plus exprès et plus formels, que cette sorte de galanterie est une t certaine teinture de grâces disciplinées et ! civiles, est une certaine impression d’esprit agréable et lumineux , qui donne de la politesse et de l’éclat, de la dignité et de la noblesse, à tout ce que fait et à tout ce que dit un honnête homme.

Sur quoi il faut remarquer que, comme ( il y a d’honnêtes gens de plus d’un sexe j et de plus d’une profession, il a aussi des ' galanteries de plus d’une espèce. Mais de quelque espèce qu’elles soient, il faut que l’esprit y règne , je ne dis pas l’esprit de l’université et du college, je dis l’esprit de la cour et du grand inonde.

Il esfr arrivé de là qu'on a donné le nom de galant à tout ce qu'il y a de plus ingénieux et de plus exquis, de plus raffiné et de plus spirituel dans les arts ; on l'a donné à ce je ne sais quoi qui est comme la fleur et le lustre de chaque chose. Et non-seulement il y a de la galanterie dans les beaux vers, dans les belles-lettres, dans les belles devises, qui sont des ouvrages de pur esprit, il s'en est même trouvé pour les armes et pour les meubles, pour les exercices et pour les jeux, pour les plaisirs et pour les délices (je dis pour les plaisirs des savans polis et pour les délices des sages de bel esprit ).

Il n'y a donc point de doute que cette sorte de galanterie ne se puisse accorder avec la Dévotion. Elle est toute d'esprit et de grâce : et la Dévotion n'est point contraire à l'esprit, la vertu n'est pas ennemie des grâces. Bien loin d'être leur ennemie, elle est leur compagne et leur alliée; elle a communication de biens avec elle; pour la force et pour l'action qu'elle

( lG2 )

leur donne, elle reçoit d'elles de la douceur et de l'agrément. Ce n'est que la vertu des cyniques qui est sauvage , ce n'est que celle des hypocrites qui est fâcheuse.

Certes aussi, la condition des vertueux serait bien dure, et la vertu aurait une étrange suite, si elle n'était suivie que par des barbares et des pédans, s'il fallait être ! stupide pour être dévot, si le juste de la morale se faisait du rude des arts, si, outre les lois qui défendent les désordres de la volonté et les débauches du corps , il y avait d'autres lois qui défendissent les agrémens de l'esprit et la politesse des mœurs.

Mais s'il y a des lois de cette nature, • elles n'ont pas encore été publiées, et l'usage reçu leur est contraire. De tout temps on a vu des saints polis et des dévots de bel esprit ; de tout temps il y a eu des vertus ingénieuses et des vertueux civilisés. ;

Les lettres qui nous sont demeurées de saint Basile, de saint Grégoire de Nazian-

( iGfr)

ze, et de l'évêque Synesius, sont des patrons de cette belle manière de sainteté. L'ancienne Grèce, qui était la mère des grâces et des muses, qui était toute éloquente et toute poétique, n'a jamais rien fait de si agréable et de si spirituel. Ses sophistes, qui étaient les philosophes galans, n'ont rien laissé de si parfumé ni de si fleuri : et la merveille est que ces parfums et ces fleurs issaient d'un désert qui n'était pas seulement plus pur et plus innocent, mais qui était encore plus poli et mieux cultivé que la cour.

Mais cela ne regarde que la manière d'écrire; et quant à la manière d'agir, il y a assez d'autres exemples anciens et modernes de cette vertu ingénieuse et civilisée. Il y en a pour les cavaliers et pour les dames; il y en a chez nos voisins et parmi nous, et il se trouvera peut-être que les domestiques valent bien les étrangers.

Les cavaliers peuvent se proposer l'exemple du maréchal de Boucicaud, qui fut si brave qu'en la journée que les Chrétiens

perdirent contre Bajazet,il perça deux fois un gros de plus de vingt mille Turcs, qui fut si chaste que les soupçons même et les mauvais bruits qui entrent partout n'avaient point d'entrée chez lui, qui fut si galant (mais d'une galanterie si noble et si chrétienne ) (ju'il institua un ordre de chevalerie pour la défense des dames*

Celles qui sont curieuses des raretés de delà les monts, pourront se proposer cette Victoire Colonne, femme du marquis de Pescaire, laquelle effaça, par sa science et par sa vertu, la réputation des originaux de l'ancienne Piome. Elle composa un poème des victoires de son mari : et ce poëme fut la plus précieuse et la plus illustre couronne de ses victoires. Après sa mort , elle demeura mariée à sa mémoire, et se fit de son veuvage une espèce de religion qu'elle préféra à l'amour et à la fortune de tous les prétendans qui la recherchèrent. Néanmoins , il n'y eut jamais rien de farouche en son veuvage ; sa vertu ne fut jamais bizarre ni chagrine; et l'adresse

fut’célèbre![dont elle se délit de ses poursuivans, à qui elle répondit que son mari n'était pas encore mort pour elle. Les élégies ingénieuses et les devises spirituelles qu'elle lit de son deuil et de sa constance, témoignèrent qu'il y avait de l'intelligence en son deuil, que sa constance était éclairée et lumineuse comme celle du diamant, que ses larmes étaient des larmes d'esprit; et encore maintenant , il se voit quelques reliques de ces belles larmes, qui sont conservées avec soin dans les cabinets des curieux d'élégies et de devises.

On pourrait ici donner quelque lieu à cette si vertueuse et si sage infante, dont le nom et la mémoire font encore aujourd'hui l'honneur de la maison d'Autriche.

Jamais dévote ne trouva mieux qu'elle le juste tempérament des vertus douces et des vertus fortes; jamais princesse ne fit du bien avec plus d'esprit ni de meilleure grâce, ne fut magnifique d'une manière plus ingénieuse et plus galante. Jamais personne ne purifia mieux l'esprit de la

cour, ni ne prît plus innocemment l'air du grand monde. Elle ne disait pas un mot qui n'eût de l'attrait et de la pointe; elle 11e faisait pas une action où il n'y eût de la grandeur et de la noblesse; il ne sortait rien de ses mains , qui n'en sortît avec l’odeur de sa vertu et la teinture de sa fortune.

Mais il n'est pas nécessaire de sortir de chez nous pour avoir des exemples de cette galanterie vertueuse et spirituelle : et nous connaissons assez de personnes qui semblent avoir été envoyées au inonde pour instruire et pour corriger le luxe, pour rendre l'honneur à la volupté et la remettre dans la discipline , pour enseigner à la cour la manière de se réjouir ingénieusement et avec art, pour apprendre aux réformateurs mal informés que toutes les grâces ne sont pas licencieuses et déréglées, qu'il y en a de modestes et de régulières, et que les désordres sont des volontés et des personnes, et non pas des conditions ni des fortunes. L'abeille prend de quoi

faire du miel, où l'araignée prend de quoi faire du venin ; un même rayon fait la bonne odeur de la rose et la mauvaise odeur de la rue; le lis se blanchit au même soleil où la mure se noircit , et il y a des âmes qui se souillent ou se corrompent, où d'autres âmes se purifient et s'embellissent.

LA

Page 1