CHAPITRE II
Que V application d’esprit que demande la Dévotion est aisée; qu’elle doit être différente j selon la différence des actions.
Quand je dis que les spéculatifs ne sont pas toujours les dévots, et que la contemplation n'est pas une partie essentielle à la Dévotion , je ne veux pas dire que la Dévotion puisse être étourdie et précipitée, que l'application d'esprit et la considération ne lui soient point nécessaires. Elles le sont sans doute : et une Dévotion inconsidérée ne serait pas un moindre prodige qu’une tempérance déréglée, qu'une prudence tumultuaire, qu'une justice démesurée. Mais outre qu'elle ne les demande pas si tendues et si continuelles que l'on s'imagine , elle n'est pas seule qui en demande.
N'en donne-t-on point aux sciences et aux arts , aux affaires et au trafic , aux procès et au ménage ? N’en donne-t-on pas même aux complimens et aux visites, au feu même et à la danse ? Il n’est pas jusqu’à la débauche et au vice, à quoi l’on apporte de l’application d esprit, ht on traite la Dévotion de fâcheuse! On crie qu’elle en veut trop, si elle demande autant de réflexion qu’on en a pour des bagatelles, qu’on en apporte à la débauche! Encore ne l’obtient-elle pas. Et on voudrait faire son salut plus à l’aventure et 1 plus inconsidérément qu’on ne fait une entrée de ballet ! On voudrait gagner une p éternité de bonheur , avec moins d’application qu’on en apporte à gagner une partie au trictrac ! On voudrait servir Dieu et satisfaire aux devoirs du christianisme, plus tumultuairement et plus au hasard qu’on ne sollicite un juge, qu’on ne visite un ami, qu’on ne satisfait aux moindres devoirs de la vie civile ! C’est bien ignorer ce qu’est Dieu et ce que nous
sommes! C'est bien se moquer et cle ses promesses et de ses menaces ! C'est bien prendre et le paradis pour une fable et l'enfer pour un épouvantail!
Cette application d'esprit (pour en dire un mot), qui désabuse les imaginatifs et les ignorans qui l'appréhendent, ne doit pas être tendue et violente, sans interruption et sans relâche; elle lasserait l'es- « prit et blesserait les organes qui veulent être bandés modérément et qui demandent de justes intervalles d'action et de repos.
Davantage elle ne se doit pas mettre en considérations tirées de force et venues de loin. De semblables considérations sont des extraits qui épuisent le cerveau et le desséchent, sont des essences qui se tirent avec peine et goutte à goutte; et sitôt qu'elles sont tirées, elles s'évaporent.
Il suffit à la Dévotion de l'avoir telle que la prudence l’a communément dans les affaires, c'est-à-dire, qu'il y faut de la liberté sans négligence, de l'étude sans
contention , de l’assiduité sans empressement, et du soin sans inquiétude.
En cela donc le dévot en usera comme le sage, qui ne se bande pas également, ni n'agit d'une égale force en toutes clio~ ses. Il distinguera les affaires et les temps; il s'appliquera différemment et avec des considérations différentes, selon la différence des sujets et des occasions qu'il aura entre les mains ; il sera toujours dévot, mais il ne le sera pas d'une égale contention ni d'une même manière.
La prudence ne le souffre pas; toutes les matières n'en sont pas capables : et ce serait une disconvenance, qui n'avancerait point la Dévotion et qui blesserait la bienséance, de faire sur la gazette d'aussi hautes réflexions qu'on en ferait sur l'évangile, de faire un conte avec le même esprit qu'on ferait sa confession, de se mettre à table avec un cœur aussi élevé et des pensées aussi recueillies que si l’on se présentait à l’autel .
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