‹ La dévotion aisée;Chapitre 31 sur 65 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que la Dévotion ne demande pas une égale perfection en toutes choses ; que celte égalité est impossible ; qu’elle est contre les formes de la nature et les règles de la grâce . t

Db ce que je viens de dire, il est aisé de conclure, pour l’instruction des appré- . hensifs prévenus et mal informes , que la Dévotion n'est pas si incommode ni si gênante qu'on la fait , qu'elle ne demande pas tant de contrainte ni tant de formalités que l'on crie, qu'elle ne veut pas une perfection trop exacte et trop recherchée en toutes choses. Il n'y a point de droit qui lui permette de demander plus qu'on ne peut' faire ; et il est certain que toutes les choses qui se peuvent bien laire, ne peuvent être de même mesure ni de même forme.

Premièrement , le bon et le beau , qui sont uniformes et sans distinction en euxmêmes et dans leur source , ont des inégalités et des différences dans la matière où ils descendent.

Dans le monde, la beauté d'une planette n'est pas celle d'une étoile, et celle d'une montagne n'est pas celle d'une rivière.

Dans l'homme , la beauté du "visage est toute autre que la beauté de la main; et celle de l’œil toute autre que celle de la bouche.

De même, dans la vie dévote, la bonté ne peut être égale en toutes les bonnes œuvres ; et les vertus, quoiqu'elles soient toutes belles , n'ont pas toutes la même grâce.

Comment l'auraient-elles, étant si différentes de sujets et de matières, si diverses de conditions et de circonstances ? Les roses se font d'un même suc et sous un même soleil; les perles sc forment d'une même humeur et sous un même rayon :

et néanmoins toutes les roses n'ont pas le

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même éclat ni la meme odeur, et il y a différence de prix et de lustre entre les perles.

Secondement, toutes les actions de la vie ne sont pas indifférentes à toute sorte de perfection. Les anciens 11e faisaient pas leur mercure de tout bois, et la nature ne fait pas toute chose de toute matière ; elle en a une pour le diamant , et une autre pour le verre ; et ce qui lui sert à faire de l'or, ne lui sert pas à faire du plomb.

Tous les arts qui travaillent sous la nature et après ses modèles, suivent en cela son exemple; et leurs ouvrages sont divers , selon la diversité de la matière qu'ils emploient. O11 ne fait pas une cabane avec du marbre; on ne fait pas un palais avec du chaume ; et dans le plus beau palais du monde, toutes les pierres ne sont pas des Irises et des colonnes, toutes les pièces ne sont pas des cabinets et des galeries.

Il en est de même dans la morale ; la vertu n'agit pas toujours d'une égale force, parce qu’elle ajuste sa force aux occasions et a la matière qui lui est donnée; et quoi-

qu'elle ne fasse rien que de bien, ce bien néanmoins a ses degrés et ses mesures, a ses inégalités et ses différences.

Mais qu'on ne croie pas que ces inégalités soient des défauts, et que ces différences soient des taches : elles ont leur grâce dans le tissu de la yie qui est nuée comme la robe de l'épouse, qui doit être composée d'actions héroïques et d'actions communes, comme la fable à laquelle elle est comparée par les sages.

Troisièmement , les grâces qui sont des aides nécessaires à la vertu , ne sont pas toutes de même étendue ni de même force; elles ont leurs mesures et leur portée; et leurs mesures ne se peuvent passer par aucun effort naturel ; on ne peut, quelque violence qu'on se fasse, aller plus loin qu'elles ne portent. Il n'y a donc point de vertu qui puisse toujours aller par haut et d’un train toujours égal; il n'y en a point qui ne décline et qui ne baisse quand l'impression la quitte, qui ne se détende et ne se relâche quand elle est laissée à elle-même:

et ce ne serait faire effort que pour tomber , de vouloir aller plus haut que ne porte le ressort et que l’impulsion ne souffre.

Non-seulement les grâces sont inégales; elles sont diverses et ont leurs qualités et leurs marques, aussi bien que leur portée et leurs mesures. La grâce d’oraison n’est pas la grâce de tempérance; celle qui fait les débonnaires ne fait pas les justes; il en faut une autre pour être aumônier, et une autre pour être chaste; et les actions surnaturelles en demandent d’autres que les naturelles.

Il n’importe qu’elles soient toutes lumineuses et quelles viennent toutes de la source des lumières. Il en est comme des esprits solaires ; ils viennent tous d’un même corps , ils descendent tous par des rayons qui se ressemblent : la diversité pourtant en est merveilleuse , et il n’y a point de confusion ni de hasard en leurs offices. Ceux qui font les animaux, ne font pas ceux qui font les plantes; il y en a d’autres pour les métaux que pour les mar-

bresj et ce serait un monstre, quoique ce fût un monstre invisible, s'il naissait des cèdres et des palmiers sous des influences qui ne doivent produire que du serpolet et de la lavande.

Le monstre serait encore plus grand et la merveille plus étrange, si l’on montait à une vertu éminente avec un aide ordinaire et par une grâce du bas ordre , si l’on faisait des actions héroïques, quand on n’a que l’assistance qu’il faut pour eu faire de communes.

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