CHAPITRE IV
Que la vie dévote ne peut être égale en toutes choses ; que la vie des saints a eu ses inégalités. — Avis important a ceux qui veulent trop entreprendre.
Qu’on ne dise donc plus que la Dévotion veut les choses trop achevées et trop accomplies, quelle veut une perfection trop exacte et trop égale. Cette égalité de perfection n’est pas un bien possible, ni même un bien convenable. La sagesse , qui est si éminente , ne veut pas être éminente en toutes choses; et il y a bien des occasions et des sujets où les sages modérés sont plus justes que les sages qui excèdent.
Dieu même ne fait pas toutes ses œuvres sur les plus hautes idées, ni dans la plus haute perfection qu’il les pourrait faire. 11 n’a pas voulu que tous les corps
lussent lumineux et incorruptibles , que tous les animaux fussent intelligens et raisonnables , que toutes les plantes fussent fructueuses et salutaires. Il a fait plus d’herbes qu’il n’a fait de cèdres, plus de reptiles que d’aigles , et plus de gravier que d’étoiles.
La merveille est que cette inégalité d’ouvrages est d’une puissance toujours égale. Il ne lui a pas fallu plus d’art ni plus de force pour les cèdres et pour les aigles, que pour les herbes et pour les reptiles ; et les étoiles n’ont pas été faites d’une parole plus active ni plus souveraine que le gravier.
Il n’y a donc rien d’étrange que les saints, qui n’ont pas une vertu si simple et si égale que celle-là , agissent diversement et avec inégalité, et qu’il y ait de l’extraordinaire et du commun en leur vie, qu’il y ait du grand et du bas dans leurs actions, selon la différence des grâces qui leur sont données , selon la portée et la direction des esprits qui les gouvernent.
David a conduit des troupeaux et des
armées , il a défait des géans et assommé des lions , il a chanté et a joué de la harpe ; mais il n’a pas chanté du même esprit qu’il a combattu , il n’a pas joué de la harpe avec la même force qu’il a défait des géans, et ses actions de berger furent autres que ses actions de capitaine.
Judith a manié l’aiguille et l’épée, mais elle a manié l’épée tout autrement que l’aiguille; elle avait une autre élévation d’esprit et son cœur était dans une autre assiette quand elle coupa la tête à Holoplierne, que quand elle travaillait en laine avec ses femmes. Et puisque l’Écriture remarque qu’elle avait des habits de jeûne et des habits de réjouissance, il est bien à croire que, changeant d’habit, elle changeait aussi d’action et de visage; et que la Judith qui se mortifiait dans son désert domestique, était tout autrement inspirée que celle qui se réjouissait en public avec le peuple.
Tous les autres saints ont eu de semblables inégalités. Saint Basile et saint Grégoire son ami n’écrivaient pas ces let-
très si polies et si galantes qu'ils nous ont laissées, avec le même zèle dont ils foudroyaient les hérétiques , dont ils terrassaient les idolâtres. Saint Paulin taisait des -vers avec une antre disposition qu il ne lavait les pieds des pauvres ; et ce n'était pas avec un mauvais esprit que sainte Cécile jouait des instrumens, c'était pourtant avec un autre esprit quelle ne passait la nuit en prières.
Ne soyons pas en cela plus sévères ni plus scrupuleux que les saints; nous ne I sommes pas plus dévots ni plus religieux qu’ils n’étaient. Ne feignons point de baisser où des aigles ont baissé : nous n aurons ni de meilleurs yeux, ni de plus fortes ailes que ces aigles; mais nous sommes plus ambitieux et plus téméraires, nous avons plus de vanité et plus de présomption. Nous voudrions être toujours en l'air, non pas pour être plus purs, mais pour être plus regardés. Nous désirons la perfection, parce quelle nous pare , et non pas parce quelle plaît à Dieu.
Jl nous est bon néanmoins de descendre quelquefois, de peur de tomber; et il n'est pas à propos que tout ce qui est en nous soit lumineux, de crainte que notre propre éclat ne nous éblouisse.
Souvenons-nous qu’il y a plus de terre que de feu en la composition de l’homme, et que l’esprit y est attaché à la matière.
Souvenons-nous que Jes chérubins n’ont pas seulement des ailes; ils ont encore des pieds, je dis même des pieds de bêtes.
Souvenons- nous enfin qu’il sortit du sang et de l’eau de la plaie du sauveur crucifié; et apprenons du moins par là qu’il y a des grâces qui échauffent et des grâces qui rafraîchissent , et que les unes et les autres coulent d’une même source ; qu’il y a des vertus fortes et des vertus douces, et que les douces ne sont pas moins de Jésus-Christ que les fortes; qu’il y a des Dévotions ardentes et des Dévotions tempérées, et que l’esprit de vie est dans les tempérées aussi bien que dans les ardentes.