‹ La dévotion aisée;Chapitre 33 sur 65 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Que les actions essentielles a la vie dévote sont aisées; qu'elles coûtent moins que celles de la vie naturelle ; qu’elles sont moins pénibles que celles de la vie mondaine .

Allons encore plus avant : considérons la Dévotion de plus près , prenons la juste mesure de ses devoirs et de ses charges , et voyons si elle impose rien de nécessaire qui soit difficile.

Il y a de pleines bibliothèques de maximes et de pratiques de Dévotion; et de toutes ces bibliothèques, si on les avait réduites à Pessentiel et au nécessaire , il ne se ferait que trois articles qui ne se trouveront ni pénibles ni de grande charge, quand iis seront bien expliqués.

Le premier est de V action, le second est de V abstinence , et le troisième de la patience, qui sont les seules parties né-

cessaires à l’intégrité et au concert de la 'vie dévote.

Premièrement , il lui faut des actions qui lui soient propres , parce que la vie dévote a sa forme et ses principes qui la distinguent de toutes les autres vies : et par conséquent , elle doit avoir des actions proportionnées à cette forme et ajustées à ces principes.

Secondement , elle doit avoir ses abstinences, parce qu’elle a ses impuretés et ses antipathies, comme toutes les autres vies ont les leurs : et il n’y a point de vie si imparfaite dans les insectes , il n’y en a point de si insensible dans les plantes , qui ne sépare le pur d’avec l’impur, qui ne démêle ce qui 'est naturel d’avec ce qui est étranger, et ne s’abstienne de ce’quilui est contraire.

Il lui faut enfin delà patience , parce qu’elle a ses tentations et ses épreuves, comme la vie végétale a ses mauvais jours, comme la vie animale a ses maladies : et sans patience , il lui est impossible , ni de

demeurer ferme sous le bon esprit qui l'éprouve afin de la couronner, ni de vaincre le mauvais qui la tente afin de l'abattre.

Il entre donc nécessairement, et de Y action, et de Y abstinence, et de la patience , en la vie dévote. L'importance est qu'iln’y a point d' actions plus aisées , point à’ abstinences moins incommodes, point de patience moins gênante que celles de la vie dévote.

Les propres actîbns de la vie dévote ne peuvent être que de deux sortes : les unes sont de devoir, et commandées par la loi chrétienne ; les autres sont de surérogation , et laissées à la liberté de chacun. Celles qui ne sont point commandées, ne sauraient peser à personne. ( Qui serait le délicat , mais qui serait le malade de corps et d'esprit qui se plaindrait d'une corvée libre et arbitraire , d'une charge sans obligation et sans contrainte?) Quant à celles qui sont commandées , si elles sont nécessaires, si elles sont communes, si elles sont de choses naturelles , elles ne

sauraient être si difficiles que Ton cric ; et il faut que ceux-là aient la vue bien trouble, qui prennent en ceci les chemins pour des montagnes.

Premièrement , la providence ne serait pas aisée et commode, ne serait pas juste et infaillible comme on nous la représente ; et il faudrait quelle eût manqué au premier chef de sa conduite, si, dans la vie chrétienne, les actions commandées , qui sont les seules nécessaires , étaient difficiles.

En toutes les autres vies qui ne sont pas de Pimportance de celle-là , le nécessaire est facile et de peu de frais , les besoins sont à notre vue et quasi sous notre main ; il n'y a que le superflu qui est laborieux et qui vient de loin ; il n'y a que l'abondance qui demande de l'effort et des machines , qui ne vient qu'après un long travail et avec peine.

Davantage les choses commandées sont communes et s?étendent à tout le monde ; elles ne souffrent point de privilège ni de

dispense ; elles ne laissent point de lieu aux excuses ni aux remises. Il faut donc que la facilité en soit grande , afin que l'obligation en soit générale ; et il faut bienA que la route soit aisée ,[à laquelle (comme dit l'Evangile) les débiles et les malades , les boiteux et les aveugles sont appelés aussi bien que les robustes et les sains, aussi bien que ceux qui ont de bons yeux et de bonnes jambes.

Généralement, Dieu n'a pas voulu que le bien vivre nous coûtât plus que le vivre, ni que la grâce nous fût moins indulgente que la nature. Et bien loin d'attacher notre salut à des conditions difficiles et onéreuses , à des charges de grande peine et de grands frais, il a voulu que les sacremens les plus nécessaires fussent les plus aisés ; il les a mis en des matières qui sont entre les mains de tout le monde, que l’on a sans préparatif et sans dépense.

N'est-ce point ce qu’a voulu dire le prodiète , quand il a dit que la loi de Dieu l’était ni delà les monts , ni delà la mer ;

que , pour y atteindre , il ne fallait ni monter au ciel, ni descendre dansl'abîmej qu'on pouvait être homme de bien , sans traverser de précipices et sans s'exposer au naufrage ?

Est-on ambitieux, est-on avare, est-on voluptueux , à si peu de frais et avec si peu de peine ? Le monde est-il de si bonne composition ? Le prince du monde fait-il , des commandemens si aisés? Donne-t-il des lois si douces et si commodes ? Est-ce à faux que les mauvais sujets de ce mau- ' vais prince se plaignent, par la plume de 1 ’Ecclésiaste , de s'être lassés pour rien , d'avoir marché par des voies inégales et pénibles , par des sentiers tout hérissés d'épines et couverts de pierres, bordés de rochers et environnés de précipices ?

Qu'était-il besoin d'alléguer l'ambition qui veut toujours aller par en haut et qui 1 ne marche que sur des montagnes, de citer l'avarice qui est embarrassée et laborieu- ' se , de prendre à témoin la volupté qui est 1 nne maîtresse bizarre et tyrannique? Le

simple vivre est incomparablement plus mal aisé que le bien vivre ; la vertu se contente de moins que la santé : et il est plus facile de faire un saint que de satisfaire un pauvre , d'obéir à Dieu que d'obéir à un médecin , de remplir les devoirs du christianisme que les devoirs de la nature.

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