‹ La dévotion aisée;Chapitre 34 sur 65 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qu’en ce qui regarde le culte et l’amour de Dieu , les devoirs de la Dévotion sont aisés et naturels .

Toutes les actions commandées regardent ou le culte et l'amour de Dieu , ou Pamour et le soulagement du prochain. La lai et les prophètes, la grâce et les évangiles sont en abrégé et par extrait dans ces deux articles. Et il n’est point nécessaire d’aller chercher la sainteté dans les forêts et dans les cavernes, à la pointe des rochers et dans le fond des précipices : elle est dans l’observation de ces deux articles; et pourvu qu’on y soit fidèle, il n’importe que ce soit au désert ou dans le monde, que ce soit sous un ciliceoudans la pourpre.

L’observation au reste n’en peut être difficile, parce qu’elle est naturelle et qu’il ne faut que de l’instinct pour honorer l’ex-

cellence , pour se soumettre à la supériorité, pour aimer la bonté et la beauté.

Dans le monde naturelles corps se soumettent aux esprits, les élémens se soumettent aux corps célestes , tous les effets se soumettent à leurs causes : et cette soumission est un culte sans commandement et sans loi , qui est dû à l’excellence et à la supériorité que les esprits ont sur les corps, que les cieux ont sur les élémens, que les causes ont sur leurs effets.

Dans le monde politique, on fait honneur aux princes et aux magistrats ; et cet honneur est un tribut qui se paie sans exacteur et sans contrainte. Il se paie même aux grands et aux riches que la fortune a faits au hasard, quoique ces grands ne soient quelquefois que des comètes de mauvais présages, quoique ces riches ne soient que de la boue dorée.

Dans le monde poli et civilisé, la vertu, la sagesse , les sciences , sont respectées ; et il n’est pas jusques aux artisans de réputation , quijne soient honorés de tous

ceux qui ont quelque rayon d’esprit dans les yeux, et qui regardent moins matériellement que les autres.

Sera-t-il moins naturel et plus difficile de rendre du culte au créateur des cieux et des élémens, au juge des princes et des magistrats, au principe des vertus et des sciences ? Peut-être que la souveraineté de Dieu n’est qu’une souveraineté de théâtre , et qu’il n’est roi que par représentation et en peinture. Peut-être qu’il est moins glorieux d’être créateur que d’être poète , et que la structure du monde est quelque chose de moins excellent que la composition d’une fable.

Quant à ce qui regarde la bonté et la beauté, y a-t-il quelque sujet où elles ne soient pas aimées naturellement et sans contrainte ? On les aime dans les œuvres de la nature et dans les œuvres de l’art , où elles sont véritables et où elles ne sont qu’apparentes; on les aime même où elles sont fausses et trompeuses , où elles ont plus d’amertume que de douceur, où elles

infectent et déchirent ceux qui les embrassent. Pourquoi donc ne serait-il point naturel de les aimer dans leur principe et dans leur source, dans leur original et dans leur modèle ?

N'est-ce pas un prodige que, de toutes les beautés, il n'y ait que la divine à qui il faille de la colère et des menaces pour se faire aimer ; que , de toutes les bontés, il n'y ait que la souveraine qui .ait besoin de s'aigrir et de s’altérer pour se faire suivre? N’est-ce pas un enchantement que de chercher à se désaltérer à un égout plutôt qu’à une fontaine , que de n’aimer pas une beauté qui est la source de la vie et qui donne la vie à ceux qui l’aiment , et que de courir après son ombre, que de se passionner pour les traces de ses pieds imprimées sur la poussière ?

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