‹ La dévotion aisée;Chapitre 35 sur 65 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Qu’en ce qui concerne l’amour et le soulagement du prochain, les devoirs de la Dévotion sont faciles et naturels.

L’amour du prochain, qui est une appartenance et une suite, un écoulement et une réflexion de l’amour de Dieu, ne saurait ctre ni moins naturel ni moins facile. Et cela , certes aussi, serait bien étrange, qu’il lui fallût de la contrainte et de la •violence pour descendre par une pente que les sens lui ont préparée, qu’il eût besoin de ressorts et de machines pour aller où la ressemblance l’attire. ;T)e quelque condition que soit un homme , il ressemble à un autre homme ; et la ressemblance est la matière des inclinations et des sympathies, le nœud des cœurs et des esprits, le lien des couples et des assemblées. Par la ressemblance , un sauvage est le familier

de tous les sauvages, un lion'est privé pour tous les lions, un tigre est l’ami naturel de tous les tigres.

Cela serait donc contre la nature et tiendrait du monstre , si l’homme , qui est le seul animal aimant et le seul aimable, avait peine d’aimer un autre homme , qui est venu d’une même source et formé d’une même argile, qui est sous un même ciel comme sous un même toit, qui est sur une même terre comme à une même table, qui attend un même héritage d’un même père. Des statues , qui seraient l’ouvrage d’un même sculpteur et seraient faites d’un même marbre et sur un même modèle , si elles avaient de l’esprit et du mouvement, bien loin de se heurter et de se détruire , se traiteraient de parentes et d’alliées ; et chacune pour le moins aimerait sa ressemblance en sa voisine, et y respecterait l’art de leur père commun.

Davantage, il est aussi naturel à l’homme de bien faire à un autre homme que de l’aimer.

Premièrement, la plus propre et la plus naturelle action de l’homme est de bien faire , et il n’a quasi que cet avantage sur les bêtes. Il y en a de courageuses et de vaillantes, il y en a d’adroites et d’industrieiîses, il y en a de tempérantes et de pudiques, il y en a de reconnaissantes et de fidèles. On dit même qu’il y en a de judicieuses et de raisonnables, mais on n’a point encore dit qu’il y en eût de bienfaisantes.

Secondement , le bienfait est comme la propre part et le premier fruit de l’amour. ; Et je ne sais si le prodige serait plus grand de voir une source sans ruisseau , un feu sans chaleur, un soleil sans rayon, que de voir un amour sans bienfait. Ceux-là cer- tes le connaissent mal et l’ont pris pour un autre, qui lui ont donné des ailes et des : flèches , qui lui ont fait porter un flam- ■ beau et une corde. Que ferait-il de cet at- ( tirail qui ne lui appartient point et qui n’est pas à son usage? Il fallait laisser ces ailes à la crainte qui fuit toujours, ces flèches au dépit qui veut se venger, ce flam-

beau à la colère qui veut tout brûler , et cette corde au désespoir, afin qu’il s’étranglât. Quant à l’amour qui est naturellement bienfaisant et libéral , mais qui est bienfaisant avec goût, qui est libéral avec senj timent , il lui fallait donner cette corne d’abondance que l’on donne à la fortune, qui est une bienfaisante sans choix et sans goût , qui est une libérale indiscrète et' insensible.

Troisièmement , le commerce des bienfaits, qui est le propre commerce des âmes i nobles, se fait de la plénitude qui est d’une part et du vide qui est de l’autre ; il se fait de la compassion que donnent les pauvres et les affligés, et du soulagement que rendent les riches et les heureux. Or, d’une part , le vide attire naturellement , et la misère donne naturellement de la pitié; d’autre part aussi , il est naturel à la plénitude de se répandre, et la plus naturelle félicité des heureux est le bien faire.

Les rivières , qui sont pleines et contraintes, rompent leurs levées; les fontai-

nés qui regorgent et sont retenues , crèvent leurs canaux ; en nous-mêmes , la réplétion fait des maladies; et généralement toute abondance qui n'a point de cours est ruineuse ; et la félicité qui ne se communique point, est une félicité imparfaite et incommode.

Il n'est donc pas difficile d'aimer le prochain et de lui bien faire. Au con- » traire , l'amitié est la seule douceur qui peut corriger les amertumes de la vie ; le bien faire est une gloire naturelle et la béatitude de ce monde; et non-seulement le riche qui donne est le souverain du nécessiteux qui reçoit , il est ( comme a dit quelqu'un) son second créateur et son dieu visible.

De tout ce discours qui est assez juste , ( on peut conclure qu'il n'y a rien que d'aisé dans les actions qui nous sont commandées par la loi chrétienne, et qui appartiennent aux premiers devoirs de la vie dévote. Et l'importance en ceci n'est pas de faire des choses élevées et surpre-

nantes qui aient de l'éclat et de la montre relie est de faire avec soin tout ce qui est commandé, et de remplir exactement la mesure de la commune justice.

Ceux-là le feront de la sorte, qui sauront peser la conséquence éternelle de ces actions, qui ne les remettront pas aux heures perdues et au temps de la solitude et du chagrin, qui en feront leur nécessaire et le capital de leur vie, qui se persuaderont qu'ils ne peuvent faire leur salut que par là, et qu'en comparaison du salut qui est la fortune de l'éternité, toutes les fortunes du temps ne sont que des hijoux de cartes et des bagatelles de paille.

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