CHAPITRE VIII
Que les abstinences essentielles à la Dévotion sont aisées; qu’elles n’ ôtent rien aux nécessités ni aux aises même de la vie.
Les bonnes œuvres, pour être complètes , veulent être accompagnées d’absti- , nences. Sans cela, il y aurait du mécompte dans les devoirs, la vertu ne serait pas entière , et l'homme de bien manquerait t d'une pièce qui lui est essentielle. La justice aussi a deux parties , et la loi est de deux pages : la première est des vertus qui sont commandées ; la seconde est des vices qui sont défendus; et le salut ne peut se faire que de la plénitude et de l'as-' sortiment de ces deux parties. Les vierges < qui se trouvèrent sans huile , ne furent1’ pas reçues à la noce; et l'indiscret qui* se présenta au festin avec une robe messéante , en fut chassé.
Il faut donc ajouter les abstinences aux
actions , afin que la Dévotion soit complète et la justice assortie. Et ici encore, il est besoin d'user de distinction, et de séparer les abstinences volontaires et de conseil , d’avec les abstinences nécessaires et de devoir.
Je n'ai rien à dire des abstinences volontaires : ce qui est libre ne peut être à charge ; et dans les abstinences non plus que dans les actions, il n'y a pas lieu de se plaindre de la pesanteur d'un fardeau qui n'est imposé à personne , qui est laissé à la discrétion de chacun , et que chacun peut mesurer avec ses forces.
Quant aux abstinences qui sont d'obligation , outre qu'elles sont nécessaires et communes, et qu'il n'était pas d'une providence aisée et commode, que, dans la loi non plus que dans la nature, le nécessaire fût pénible et laborieux, ni que le commun fût éloigné et difficile, il y a trois autres raisons qui en doivent persuader la facilité.
Premièrement, les abstinences commandées ne sont pas des choses qui sont né-
cessaires à la vie ; et la loi qui veut que le riche assiste le pauvre et -soulage ses besoins , n'entend pas que le riche s'abandonne lui-même et qu'il refuse à ses propres besoins ce qu'ils lui demandent.
Secondement , les abstinences commandées ne vont pas même aux choses qui ne sont que commodes, et qui ne servent qu'à la douceur et aux aises de la vie. Je n'i- « gnore pas les conseils que l'Evangile donne aux disciples , qui sont les familiers et les domestiques; je connais les sentiers i et les détours qui ne sont pas pour l'embarras ni pour la foule ; mais il est ici question des commandemens qui sont généraux , il s'agit du grand chemin où tout le monde est appelé. Et il est certain qu'il n’y a point de commandement qui défende | les richesses qui ne sont point tachées de sang , les plaisirs où il n'entre point de souillure , les fêtes modestes et retenues , les voluptés qui n'ont pas besoin de secret , qui ne font point rougir ceux qui ‘ les prennent.
ïl y a bien véritablement des richesses défendues , mais ce sont les richesses sanglantes et de rapine. Il y a des plaisirs et des fêtes que la loi ne permet point, mais ce sont les plaisirs cruels et barbares , les fêtes impies et profanes. Il y a des voluptés dont il est nécessaire de s'abstenir, mais ce sont les voluptés qui fuient le jour, les témoins qui n’osent dire leur nom et qui craignent de se montrer en public.
Mais qui croira qu’il n’y ait de belles maisons que celles qui sont usurpées et prises de force , que celles que la tyrannie et la violence ont bâties de la solitude et des ruines des provinces ? Qui croira qu’il n’y ait de beaux meubles que ceux qui sont humides des larmes de la veuve , qui sont teints du sang de l’orphelin ; qu’il n’y ait d’agréables festins que ceux qui se font de la moelle et de la substance du peuple? Qui croira qu’il ne se puisse faire un bon compte , si la médisance et l’impiété n’y sont mêlées ; que la volupté ne puisse plaire, si elle ne noircit ; qu’elle ne puisse
être divertissante , si elle est honteuse ? Qui croira qu'il n'y ait que les injustes et les violens , que les voleurs et les pirates qui soient satisfaits ; qu’il n'y ait que les athées et les blasphémateurs qui vivent contcns ; qu'il n’y ait que les débauchés et les coureuses qui soient à leur aise ?