CHAPITRE IX
Que la santé et l’honneur, les passions et les vices ont des abstinences plus rigoureuses que la Dévotion. — Avec quel esprit il se faut abstenir, pour s’abstenir avec mérite .
Il y a deux autres raisons qui sont encore plus fortes et plus persuasives que celles qui viennent d'être alléguées, quoique celles-là soient assez fortes d'elles-mêmes et qu'elles doivent persuader toutes seules et sans suite.
Les abstinences qui entrent d’obligation et par nécessité dans les devoirs du chrétien , ne sont pas plus|difïiciles que celles qui entrent dans les devoirs naturels; et la loi de Dieu, de ce côté-là, n'a rien de plus incommode ni de plus gênant, n’a rien de plus rigoureux ni de plus sé^ vère , que les lois de la médecine , que
celles de l'honneur, que celles de la bienséance , que celles du monde raisonnable et civilisé.
La médecine n'est-elle pas plus sévère que l'Eglise ? Et les diètes qu’elle ordonne ne sont-elles pas plus rigoureuses que les ' jeûnes des Chartreux et des Minimes ?
L'honneur permet -il les friponneries et les grivelées ? Souffre-t-il les calomnies et les mensonges? La bienséance est-elle plus indulgente aux dames que n'est la Dévotion ? Ne leur défend-elle point les pri- . vautés scandaleuses et les habitudes où il y a du péril? Et les mêmes abstinences , qui sont essentielles au dévot et nécessaires à la dévote , ne sont-elles pas essentielles à l'honnête homme et nécessaires à l’honnête femme? ;
Mais qu'est-il besoin d'alléguer l’honneur et la bienséance , de recourir au * inonde raisonnable et civilisé ? Les pas- \ s ions et les vices ont des abstinences , et des abstinences plus rigoureuses et plus austères que ne sont celles des vertuâ. Il
y a des jours de jeûne à Babylone aussi bien qu’à Jérusalem; et les mécréans souffrent des circoncisions plus douloureuses que les fidèles. Que n’ôte-t-on point aux aises pour donner à l’ambition? Que n’ôte-t-on point à l’ambition pour donner à l’avarice ? Et l’avarice même n’a-t-elle pas ses circoncisions et ses jeûnes? Ne retranche-t-elle pas le sommeil aux yeux , la nourriture à la bouche , le repos à tout le corps ? Ne fait-elle pas le vendredi toute la semaine, et le carême toute l’année ?
Il y a bien davantage : non-seulement , pour être indulgent à une passion , on est sévère à une autre passion ; non-seulement on nourrit un vice , des abstinences d’un autre vice ; on ôte même au repos et à l’honneur, on ôte à la santé et à la vie, pour satisfaire un plaisir qu’on n’ose avouer ; et on ne feint point de payer un jour d’excès, de quatre mois de diète ; on ne teint point d’aller à une vieillesse ivancée , goutteuse et fluxionnaire , d’aler même à une mort précipitée et mal-
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heureuse , par le désordre d’une nuit scandaleuse et criminelle. Un saint à canoniser se ferait avec moins de peine ; et je pourrais nommer tel débauché qui a jeûné plus sévèrement et plus long-temps que tel Chartreux , qui a plus souffert que tel martyr dont on fait la fête.
Que demande donc la Dévotion, et quel est en ce point le devoir de ceux qui la t suivent ? Il n’est pas de s’abstenir de toutes les choses agréables , mais de s’abste- t nir de toutes les choses défendues , par la ; soumission que l’on doit à la loi divine ; qui les défend. Il est de soumettre ses passions et ses sens , non pas à une circoncision de cérémonie et superstitieuse , aussi vaine que celle des Juifs, aussi réprouvée que celle des Turcs, mais à la circoncision de Jésus-Christ; il est d’être juste, d’être tempérant , d’être chaste, par le pur esprit du christianisme et par la seide intention d’obéir à Dieu et de lui plaire.
Cette pureté d’intention n’est pas une seconde charge ajoutée aux abstinences ,
c’est une formalité qui les dirige et les sanctifie , c’est une teinture qui leur donne la couleur du christianisme et la marque reçue au commerce de l'autre monde.
Les vertus qui manquent de cette couleur, quelque parées et quelque éclatantes qu'elles soient d’ailleurs , ne peuvent être agréables au Dieu des vertus. Ce seront des vertus ou stoïciennes ou cyniques , ce ne seront pas des vertus chrétiennes ; elles seront de l'école de Zenon ou de la discipline d'Epictète , elles 11e seront pas de celle de Jésus - Christ. Et quand véritablement elles seraient vierges , n'étant pas éclairées et n’allant pas droit , elles n’arriveraient pas à temps à la noce ; et si elles 11e sont punies avec les adultères , elles seront au moins chassées avec les vierges folles.
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