‹ La dévotion aisée;Chapitre 38 sur 65 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Que la patience essentielle à la Dévotion n’est pas particulière aux dévots; que le vice et la volupté ont des croix plus pesantes que celles de la Dévotion.

Il faut conclure ce traité par la patience, qui est la vertu couronnée et distributrice des couronnes. Elle est commandée à l’homme chrétien, elle est nécessaire à tous les hommes; mais elle est aisée et facile, elle est de grand usage et de grand profit à l’homme dévot.

Il n’y a rien que le christianisme nous recommande davantage que la patience.

L’Evangile nous la prêche à chaque page et quasi à chaque ligne; et la vie de Jésus- Christ n’a été qu’une suite et une histoire, ou (comme parle Tertullien) n’a été qu’une carrière ou une course de patience.

Les philosophes même (je dis les philo-

sophes de dehors) n'étaient que des professeurs de patience y ils la mettaient au commencement et à la fin de tous leurs dogmes; et un d’entre eux, faisant en deux mots le portrait du sage , ne le compose que de patience et d’abstinence, quoique (à bien dire) leur patience ne fut qu’une patience de théâtre , comme leur abstinence n'était qu'une abstinence de montre.

Mais qu’on ne se persuade pas que cette patience soit une charge particulière à ceux qui suivent la Dévotion. Elle est commune à tous les hommes; les grands y sont sujets comme les petits, et les rois en cela n’ont point de privilège par-dessus les peuples.

D’une part aussi, la sentence fut générale, par laquelle le premier homme fut condamné au travail et à la sueur. Il n'y eut point de réserve ni d'exception pour la tète; il n’y eut point de dispense ni de grâce pour les parties nobles. Et non-seulement les pauvres qui semblent n’être venus que des pieds d’Adam, et qui sont dans le corps politique ce que les pieds

d’argile étaient dans la statue de Nabuchodonosor ; mais les princes memes qui pensent être sortis de la tête de ce premier homme, et qui sont dans les états ce que la tête était dans cette statue mystérieuse, sont sujets à la rigueur de cette sentence.

De là vient qu’on sue sous la pourpre aussi bien que sous la bure, qu’on ne travaille pas moins avec le sceptre qu’avec la rame, et que les têtes qui sont couronnées ont leurs peines et leurs souffrances aussi bien que les pieds qqi sont dans la boue.

D’autre part, la sentence ne fut pas moins rigoureuse ni moins générale, qui fut rendue contre la terre, notre commune source et notre commune nourrice. De là vient aussi que nous sortons tous de cette source avec tant de peine , et qu’il y a tant d’amertume dans le lait que nous prenons de cette nourrice.

D’ailleurs encore, la malédiction qui la condamna aux épines ayant été sans exception pour les terres oii il se devait bâtir des palais , pour celles où il devait

naître de l’or et des pierreries, pour celles où se devait former la matière des trônes et des couronnes ; il est arrivé de là qu’il y a des épines jusques sous les dais et dans les balustres , qu'on se coupe à l’or et qu'on s'égratigne aux pierreries , qu'il n’y a point de couronne qui ne pique, ni de trône qui ne blesse: et les plus hautes fortunes aussi bien que les plus basses étant composées de cette terre maudite, il n’y en a point aussi , quelque éclatante et quelque dorée quelle soit, qui n’ait ses ronces et ses épines, qui n’ait ses afflictions et ses matières de patience.

La patience n'est donc pas seulement pour la Dévotion et pour les dévots. L'inpiété et les impies y ont leur bonne part. La volupté elle-même, qui est si molle et si délicate, n’en est pas exempte; elle a ses épines et ses croix, comme la vertu a les siennes; et s’il y a un calvaire pour les disciples qui suivent Jésus-Christ, il y en a un aussi , mais beaucoup plus funeste et plus tragique, pour les larrons qui le blasphèment.

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