‹ La dévotion aisée;Chapitre 39 sur 65 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Que la patience que demande la Dévotion est aisée ; que V austérité n'y est point nécessaire ; que le plus grand secret est de faire bon usage des occasions de souffrir qui nous arrivent .

— Pratique facile et remarquable sur cet usage .

Puisque la nécessité de souffrir est commune, et que nous ne saurions faire un pas sans que nous mettions le pied sur quatre épines, puisqu’il y a des croix pour tout le mondç et que toute la terre nous est un calvaire, le premier soin de la Dévotion doit être de mettre à profit cette commune nécessité , de faire fleurir ces épines , de tirer de Phuile de ces croix , de se faire un paradis de ce calvaire. Et pour cela il n’est point nécessaire de se faire un lit de cendres et une chemise de cilice, d’ajouter des carêmes^ particuliers

aux carêmes de l’Eglise; il n’est point nécessaire d’affecter des austérités de réputation et de montre, d’être le persécuteur et le tyran de sa chair, d’être le comité et le bourreau de ses sens.

L’austérité n’est pas toujours de saison et n’est pas toujours la vertu; la synagogue répudiée a ses jeûnes aussi bien que l’Eglise qui est l’épouse; et autrefois Baal avait de faux martyrs , qui faisaient plus grande largesse de leur sang que les prophètes.

D’ailleurs, le Fils de Dieu, qui nous a laissé des leçons et des exemples de tout ce que nous sommes obligés de faire, s’est contenté de ne détourner point son corps des fouets, et de se soumettre à la croix qui lui était imposée.

Il suffit donc qu’à son exemple, le chrétien fasse bon usage des occasions de patience qui lui viennent, soit par une providence particulière de Dieu, soit par le cours général de la nature , soit par la décadence et le déclin de sa fortune, soit

par la malice ou par l’imprudence des hommes.

Au reste , le bon usage de ces choses ne consiste pas à se faire une indolence et une stupidité de stoïque, à braver la douleur avec fierté, à défier cette fortune qui est la commune quintaine des philosophes. Il consiste à recevoir toutes choses comme de la main de Dieu, à respecter sa direction et sa conduite dans les mauvaises saisons aussi bien que dans les bonnes, à se soumettre à ses ordres et à sa justice dans les désordres même du temps, dans l’injustice même des hommes.

L’importance est de mettre à profit les moindres occasions. Il n’en est point de si petite ni de si légère , qui n’ait son utilité , et qui ne puisse être ménagée avec mérite. Les vertus ne travaillent pas tous les jours sur de grands sujets; elles ne font pas à toute heure des actions héroïques.

La terre ne porte pas seulement de grands arbres, elle porte encore de petites

herbes ; et ces petites herbes ne lui don» nent pas moins de grâces et ne l'enrichissent pas moins que ces grands arbres.

Une impertinence d’un laquais, une indiscrétion d’une servante , une méprise d’un cocher , un miroir cassé, une jupe déchirée, un mouchoir rompu, une bagatelle perdue, une viande mal apprêtée, et d’autres semblables petits sujets de patience, peuvent être de grand mérite.

Il est vrai, et je l'avoue: ces petits sujets ne sont que de petits grains, ce ne sont que des filets et des gouttes; mais ces petits grains sont des perles et des grains d’or, et il s’en peut faire de riches couronnes; ces filets sont de pourpre et de brocatelle, et il s'en peut composer une robe fort éclatante; ces gouttes sont agréables et précieuses, et le torrent de volupté que-l'Ecriture promet aux saints, se peut former de semblables gouttes.

Mais le grand secret en ceei,et(s’il m’est permis d’user de ce terme) la principale finesse de la Dévotion est de soutenir no-

Ire patience de la patience de Jésus- Christ , de prendre quelques gouttes de ses larmes et de son sang dans nos maladies, de verser un peu de son liel dans nos amertumes, de mêler à nos épines les épines de sa couronne , et d’appuyer nos petites croix à la sienne.

Il n’y a point de douleur que son sang n’apaise , point de lièvre que ses larmes ne tempèrent; il n’y a point d’amertume qu’une goutte de son fiel n’adoucisse , point d’épines qui ne s’émoussent parmi les siennes; il n’y a point de croix (quand ce serait une croix de fer), qui ne s’amollisse et ne se trouve aisée à porter, incontinent que la sienne l’aura touchée.

La Dévotion qui ne demande qu’une patience si commune et si nécessaire , si aisée et si commode , en demande-t-elle trop? Ne fait-on pas davantage pour l’ambition et pour l’avarice, pour des intérêts imaginaires et de néant, pour des plaisirs d’un moment et de fantaisie ?

Il est, certes, bien étrange que tant de

gens qui montent si gaîment sur le calvaire du monde , aient si grande peine à monter sur le calvaire de Jésus-Christ: et il est Lien honteux que toutes sortes de personnes se pressant pour porter les croix des larrons , le sauveur trouve à peine quelqu'un qui s'offre à porter la sienne.

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