CHANT IL
Du feu de vanité allumé par les Jésuites.
Le premier feu qu’ils ont jeté C’est le feu de la vanité ;
Et vous le voyez qui pétille.
Qui pirouette et' qui sautille Dans ce grand livre a ventureux Qu’ils ont fait eux-mêmes pour eux , Ou brille en de grands caractères Le premier siècle de ces Pères.
Ce livre n’a pas un feuillet Qui ne soit plein d’un feu follet;
Et l’on voit courir sur ces pages De certaines flammes volages ,
Qui, faisant égarer l’auteur.
Donnent bien à rire au lecteur.
Là , par des lumières suprêmes, Ces Pères, se peignant eux-mêmes , Se donnent la vive couleur D’une flamboyante valeur;
Là, n’étant ni maigres ni pâles.
Ils se vantent d’être francs mâles 1 ;
Ils sont tous des hommes mâles , ou plutôt des lions genereux qui ne sont étonnés d’aucun péril, f hna»c du premier stïc le de la Société, pag. 401 ) °
Et, sans disputer sur ce cas,
Les femelles n’en doutent pas.
Pensez-vous que ce soient des hommes Comme ceux du siècle où nous sommes?
]Non, non: ce sont des champions ,
Bien plus , des aigles 1 y des lions ,
Des phénix 1 2 , en un mot des bêtes.
Tant à longs poils qu’à hautes crêtes.
Et certe , après ces noms divers Dont eux-mêmes se sont couverts ,
Leur troupe à bon droit se récrie :
« Quelle fleur de chevalerie !
» O grand Dieu! quels hommes choisis3 4 ! '
*> Quels protecteurs et quels appuis !
» Quels anges 4 ! quels foudres de guerre, t » Pour défendre l’Eglise en terre ! »
Voilà certe un bel air de cour;
Je veux le chanter à mon tour.
O plaisante bouffonnerie !
Quelle fleur de chevalerie !
O grand Dieu ! quels hommes choisis !
Quels protecteurs et quels appuis !
1 Les Jésuites sont tous des esprits d’aigle. ( Premiei • siècle de la Société , pag. 4o6. ]
2 C’est une troupe de phénix, un auteur ayant mom Iré depuis peu qu’il y en a plusieurs. ( Préface . )
5 Quels hommes choisis, ô Dieu immortel! quels foir dresde guerre ! quelle fleur de chevalerie ! quels appuis ! quels génies tutélaires et protecteurs de l’Eglise! (Ibid. < pag. 4 to. )
4 C’est une troupe choisie d’anges. P. 4io.
Quels anges ! quels foudres de guerre , Pour défendre l’Eglise en terre !
Ces Pères sont tous des héros 1 2 ,
Tous d’intrépides généraux;
Ils sont tous faits pour la conquête,
Ils sont tous nés le casque en tête Les bras armés et le cœur haut,
Tous prêts à monter à l’assaut.
Dans cette troupe renommée ,
« Un seul homme vaut une armée 3,
»> Et met plus d’ennemis à bas » Que ne feraient vingt mille bras. »
O le beau discours pour apprendre !
Et qu’on a de plaisir d’entendre Que les Jésuites de ce temps Parlent comme les vieux Titans !
Mais quoi, c’est ainsi que ces Pères Traitent de toutes les matières.
Depuis qu’ils se sont entêtés De vouloir faire des traités :
1 Ce sont des héros ( p. 4°* J- Les Jésuites sont tous des héros intrépides. ( Ibid. )
2 Je crois que tous ceux de cette Société sont nés le casque en tête ( p. 3o ).
3 J’ose dire que chacun d’eux est capable des plus grandes choses, et vaut lui seul une année ( p. 4io )• Chacun d’eux vaut une armée, et un seul de cette Société est quelquefois victorieux de tant d’ennemis, que vous jureriez qu’une grande armée n’en pourrait pas aisément autant vaincre qu’il en surmonte lui seul (P> 419)-
Entêtement épouvantable ,
Et de telle sorte indomptable,
Qu’en vain l’on croit que ces esprits Puissent jamais être guéris;
Car enfin leur intempérance.
De peur de garder le silence,
Brouille, écrit, et parle sans choix A toute la terre à la fois.
Leurs livres , pleins de cris de guerre , Imitent le bruit du tonnerre ,
Et leur style artificiel Est un tocsin perpétuel.
Ils n’écrivent rien que de poudres ,
De canons , de bombes , de foudres.
D’exercices, de campemens.
De lignes, de retranchemens , D’embuscades, de stratagème,
Et prêchent aussi tout de même.
Écoutons Bernage à loisir;
Son sermon est fait à plaisir ;
Le sujet passe l’excellence ;
C’est le grand Augustin : silence.
« Ce saint ( dit-il ) fut autrefois «Un grand ennemi de la croix;
« Son cœur, à la grâce infidèle ,
» Se retranchant toujours contre elle 1 ,
' Comme saint Augustin s’est retranché dans tous ses forts contre la grâce! combien de Ibis il s’est gabionné , fraisé , palissade , afin de relever la victoire par l’opiniâtreté du combat!... Comme tous ces vices avaient
» S’était fraisé, gabionné,
» Palissadé, contreminé;
» Mais enfin la grâce animée ,
» Donnant fort sur son gros d’armée ,
» Sur tous ses vices faisant corps ,
» Elle sut gagner les dehors,
» Si bien qu’avec cet avantage,
» Redoublant encor son courage ,
» Elle attaqua si vivement ,
» Qu’elle enfonça l’entendement ,
» Tant qu’enfin s’étant efforcée,
» La volonté fut enfoncée. »
Le beau langage que voilà !
Qu’il est propre ! qu’il sied bien là !
Fraise ! gabion ! palissade !
Les beaux mots ! la belle enfilade !
Que cela marque bien l’esprit T)es Jésuites qui l’ont écrit !
On les connaît à ce génie ;
Ces soldats en théologie ,
Qui, tout remplis de bastions.
De fascines, de gabions,
Ne distinguant nulle matière.
Traitent tout à la cavalière.
fait un gros d’armée , le combat y avait été bien plus rude: et la grâce, après avoir gagné les dehors, après avoir enfoncé l’entendement, n’avait fait que l’ébranler; et enfin saint Augustin ne se rendit qu’après que la volon lé eut été aussi enfoncée. {Sermon du P. Bernage, jésuite, dans la chapelle de Saint-Louis , le 28 août i65o,j
Mais c’est bien pis de Brisacier ,
Cet admirable aventurier.
Cet incomparable jésuite,
Devant qui l’on voit tout en fuite.
Ce fameux coureur de hasards ,
Ce premier de tous les Césars,
Qui, sur tant d’exploits militaires, Lui-même a fait des commentaires .
« Parmi, dit ce Père orgueilleux,
» Tant de services périlleux 1 2 « Que l’on m’a vu rendre à la France ,
« J’ai fait admirer ma vaillance ;
» Et l’on sait assez que la peur » N’a nul commerce avec mon cœur :
« C’est une passion de femme » Qui n’approche point de mon âme,
» Et l’on a cru que dans l’emploi >> La peur même aurait peur de moi.
» Je vous presse en homme de guerre *, « Et vous ferai mordre la terre ,
« Si vous piquez ma passion ;
» Rendez-vous à discrétion ,
1 Parmi tant de services périlleux que j’ai rendus an,‘
public ( Jansénisme confondu , p. n ) , ceux qui nie connaissent savent que la peur et moi n’ont point dtv commerce ensemble ( Avis au lecteur ). t
2 Mais si je vous presse en homme de guerre, il se faut; rendre à discrétion , et confesser que je ne suis pas moins1 théologien que soldat ( deuxième partie , p. Si).
» Autrement je vous perds sans trêve,
» Après ce coup je vous achève *,
.'> Et ce trait vous perçant le cœur » Y grave le nom du vainqueur.
» Donne , tambour ; sonne , trompette ;
» Et que ce valeureux athlète ,
» Ce grand théologien soldat 1 2 >» Soit couronné du nom de fat ! »
1 Je vous achève après ce coup (deuxième partie, p. 43)- Je vous apprendrai que la guerre et la science ne sont pas incompatibles ( quatrième partie, p, n ).
2 Pressons de plus près notre adversaire, et qu’il sente qu’on n’attaque jamais un soldat impunément (deuxième partie , p. 36 ).