‹ La dévotion aisée;Chapitre 58 sur 65 · CHANT IV · texte numérisé non relu

CHANT IV

Le feu d’avarice allumé par les Jésuite:»

D’ailleurs un autre feu se glisse :

C’est le brasier de l’avarice ,

Dont les prodigieux efforts Leur causent d’horribles transports.

Ce feu terrestre et flegmatique Les jette jusqu’en l’Amérique,

Les disperse de toutes parts ,

Les expose à tous les hasards.

Les transforme en mille figures, Leur donne encor plus de tortures ; Et ce feu qui, toujours nouveau, Ne s’éteint pas même dans l’eau.

Les fait d’une ardeur vagabonde Courir toutes les mers du monde.

On les a vus dans un moment.

Par un funeste embrasement, S’emparer des îles entières,

Du milieu jusques aux frontières; Et là, ces hommes enflammés,

Et presque à demi consumés ,

Par cette avarice intestine

Qui les tourmente et qui les mine ^

Font cuire à des fourneaux fumans , Dans de grands bassins éeumans,

La moelle des cannes sucrées Que l'on cueille dans ces contrées ;

Et demeurant là nuit et jour Y soufflent le feu tour à tour.

Les noms étranges de leurs drogues Rempliraient trente catalogues;

Et vous y verriez d’un côté,

Tant le quinquina que le thé ,

Le sucre avec la cassonade.

Le gingembre avec la muscade ,

Le benjoin, le musc et l’iris,

La myrrhe, l’encens, l’ambre gris,

Le bézoard avec la bétoine ,

Le séné près de l’antimoine ,

Le camphre, l’alun, le cristal.

L’ambre, la perle et le corail.

Et , puisqu’il faut que je finisse ,

Tout ce que leur âpre avarice Peut tirer , par de longs travaux.

Du sein de la terre et des eaux.

Quand cette avarice tranchante Se va jeter sur line plante.

Hélas! en moins d’un tour de main, On n’en voit pas rester un brin!

Tout d’un coup elle vous butine Bois , écorce , feuille , racine ;

Et ce qui surprend plus encor,

C’est que tout cela devient or,

Et que cette avare infamie,

Plus heureuse que la chimie ,

Ne veut quelquefois qu’un moment Pour faire un si grand changement :

Tant ces théologiens droguistes,

Et ces confesseurs herboristes,

Sont savans à nous débiter Ce qu’ils ont su nous apporter.

Mais afin que leur avarice Fût dans un plus libre exercice.

Et qu’ils eussent plus de moyens De vendre leurs fruits indiens ,

Ils jouèrent d’un stratagème *

Au pape Grégoire treizième.

Obtenant, par un coup fatal.

Un certain bref médicinal 1 , j

Qui donne droit à leur lésine De pratiquer la médecine.

1 Omnibus et singuïis præfalæ Societalis religiosis medicinæ peritis, nunc vel in futurüm pro tempore existentibus, et de suorum superiornm licenliæ, quibuscumque * personis intirmis sive illæ ejusdem Societalis religiosi, sive extranei et sæculares fuerint , absque aliquo conscientise# scrupulo aut ali qu arum censuvaruin el senientiarum vel ' aliarutn pœnarum incursu , citra tarnen adnetionem et ! incisionem per seipsos faciendam, mederi liberté el Ii-< cité valeant, apostolicâ aucloritate tenore præsentium, quando tarnen medici sæculares cominodè baberi non possunt , indulgemus , et licenfiam et faeuîtatem eisf concedimus el impertiinur. Dalutii Romæ, apud Sanctum Petrum, sub annulo piscatoris , die n februarii anno 1 1576, pontilicatus nostri quarto. «

Jugez clone si ces bonnes gens,

Qui sont médecins et marchands.

Savent bien ordonner de prendre La drogue qui leur reste à vendre;

S’ils pensent bien , ces médecins ,

A purger leurs gros magasins;

Et si ce qu’ils ont d’art s’empresse A les renou veler sans cesse ;

Puisque même on sait qu’à Lyon 1 ,

Ces médecins par faction Disputaient aux apothicaires Le droit de vendre des clystères,

Et vinrent jusqu’à cet excès.

Que d’en commencer le procès2.

Enfin cette infâme lésine Qui fait honte à la médecine.

Ce négoce pernicieux,

Si bas , si peu religieux ,

Si honteux dans toute la suite ,

Fit même rougir un Jésuite3,

Et le força de condamner Cette ardeur de tout rapiner.

1 Argumentari prælerea licet ex scandait) phaimacopolorum sæcularium qui hune introitum in labores suos ferunt ægerrimè, et aliquando molâ apud iudices lite . indemnitati suæ prospexere pro viribus. (Le P. Théophile Raynaud, Jésuite , dans son livre intitulé : Hypparcus de religioso negociafore , pag. 172 )

2 En 1649, il y eut procès eulre les Jésuites de Lyon et les apothicaires de cette même ville.

3 Le P. Théophile Raynaud , Jésuite.

Il fit un volume contre elle ,

Où, d’uu style juste et fidèle ,

Il en décrit les mouvemens,

Les étranges accroissemens ,

Les cruels effets qu’elle cause,

Les dangers auxquels elle expose , L’imprudence qui la conduit,

Et le scandale qui la suit.

Il y traite de ridicules

Ces médecins fondés en bulles ,

Ces religieux pervertis ,

En Hippocrates travestis.

Ces Galiens missionnaires.

Et ces Riolans sermonnaires ,

Que l’avarice seulement Fait médecins en un moment.

Il y fait voir que la routine De cette fausse médecine,

Qui n’est que de vente et d’achat.

Blesse cruellement l’état;

Qu’elle rompt cet ordre harmonique , L’âme de tout corps politique ,

Qui l’entretient, qui le nourrit,

Et sans qui tout état périt.

D’ailleurs la pureté chrétienne.

Que faudra-t-il qu’elle devienne ?

Et quels sont enfin les desseins De ces confesseurs médecins,

Qui, pour voir le mal dans ses causes, S’en vont, sur des couches de roses,

Avec un vœu de chasteté.

Toucher une jeune beauté 1 ?

C’est ce qui blessait ce bon Père ,

Et ce que son zèle sincère Condamna si chrétiennement,

Mais non pas certe impunément.

Il fut découvert dans les suites Par ces médecins de Jésuites,

Qui sur-le-champ trouvèrent bon D’ordonner quinze ans de prison 2 :

Jugeant par beaucoup d’axiomes,

Et sur grand nombre de symptômes , Qu’il était à l’extrémité Malade de la liberté.

Ainsi mettent-ils à la chaîne ,

Et chargent de toute leur haine ,

Ceux d’entre eux qui n’approuvent pas Leur avare et honteux tracas.

C’est en vain qu’on veut en écrire :

Ils savent fort bien ne point lire ;

1 Contrectatio femineorum corporum necessaria medicinatu facientibus , sive ad explorandum pulsum , sive ad pertentandam ulceris non satis matuii qualilatein . ad incidendam venant. ... omnis, inquam , hujusmodi contrectatio feuiineoruin corporum per religiosos, quant sit illecebrosa, et periculi plcna, norunt qui indè flatnmarn in subjecto fomile concepisse dicuntur. ( Idem , pag. 168. )

2 Ce Jésuite fut tenu par ses confrères quinze ans en prison pour avoir fait ce livre.

Et malgré les plus justes lois ,

Malgré toutes sortes de droits,

Malgré même le Décalogue ,

Ces gens veulent vendre leur drogue ; Et pour un si digne sujet Le contrat de Dieppe fut fait 1 .

C’est, sans mentir, un bel ouvrage; Et l’on y voit, de page en page,

Les clauses de ce grand traité.

Si célèbre et si concerté ,

Par lequel ces révérends Pères ,

En se nommant Missionnaires ,

Font de moitié, pour cette fois.

Avec les marchands dieppois.

Ainsi leur morale s’exerce;

Et ce qui pour tous est commerce.

Par un détour d’intention.

Pour eux seuls devient mission :

Comme aussi, par ce même usage.

Le vaisseau de leur équipage.

1 Contrat passé à Dieppe le jeudi so' jour de janvier 1611 , devant Thomas le Vasseur et René Bense , notaires : entre Thomas Robin et Charles de Biencourt , et les vénérables PP. Pierre Biard , supérieur de la mission de la Nouvelle France , et Enernond Massé, de la compagnie de Jésus , présens et stipulans tant pour eux que pour la province de France et ladite compagnie de Jésus , pour la moitié de toutes et chacune les marchandises, victuailles , avancemens, et généralement en la totale cargaison du navire nommé la Grâce de Dieu , etc.

Selon leur esprit et leur vœu.

Fut nommé la Grctce de Dieu :

Chacun travaillant dans sa place,

A rendre la grâce efficace.

Encor si ces sortes de gens Se contentaient d’être marchands, S’ils voulaient emprunter et rendre.

S’ils ne se mêlaient que de vendre , Et qu’étant marchands réguliers ,

Ils suivissent les séculiers.

Mais non ; et ces hommes de proie, Toujours ardens, toujours en voie.

Toujours tout prêts à s’acharner.

Cherchent partout à rapiner, Courent les plus fameuses villes.

Les campagnes les plus fertiles ,

Les prés, les forêts, les vallons.

Les plaines , les coteaux, les monts; Et ces francs écumeurs de terre ,

De tous côtés portant la guerre , Battent les cloîtres , les défont ,

Et souvent les coulent à fond,

Sans qu’un naufrage si funeste Laisse après lui le moindre reste.

C’est par ces étranges excès Qu’ils ont emporté Mélinais ,

Se sont saisis de la Tenaille,

Dans la Couronne ont fait ripaille; Et ces pirates trop heureux Ont pris Belle-Branche pour eux.

Après toutes ces abbayes A tant de saints ordres ravies,

Ces nouveaux soldats tonsurés Ont attaqué les prieurés.

D’abord Saint-Jacques de La Flèche Leur fut ouvert par une brèche ;

Ensuite ils prirent Rebestein, Rangiport, Chantel et Bréguiu, Gagnant par le même artilice Saint-Denis d’Amiens, Sa^nt-Maurice ; Portant leur empire fatal Jusqu’à Pernos, et dans Noyai.

Ils tiennent Saint-Machaire en Guyenne, Et Saint-Sauveur auprès de Vienne, L’Eschenau, Madrian, Moissac, Pamprou, Luire, Fliscourt, Chirac; D’un autre côté , Gargenville , Notre-Dame de Braqueville ,

Et Notre-Dame de Loudun,

Tombent dans ce débris commun.

De même Saint-Martin de Ligue N’a pu résister à leur digue ,

Non plus qu’Andance et Bardenas,

Et tous ceux que je ne sais pas.

Hélas! ces pieux monastères,

Consacrés aux divins mystères ,

Ces temples, ces saintes maisons.

Ne servent plus qu’à des larrons.

On a vu tomber en ruine Les cloîtres et la discipline ;

Et parmi le débris confus Des autels souillés et rompus.

Il ne paraît plus que l’image De ce triste et sanglant pillage.

Qui ne laisse après sa fureur Que du silence et de l’horreur.

O Dieu ! quelle métamorphose !

Et quelle en est l’étrange cause !

Autrefois, dans ces mêmes lieux ,

De bons et saints religieux.

Joignant leur chœur aux chœurs des anges. Chantaient les célestes louanges;

Et maintenant les noirs hiboux Y répondent aux cris des loups.

Plus de prières, plus d’offices,

Plus d’encens , plus de sacrifices ;

On trouve les livres sacrée Profanés, rompus, déchirés,

Et dans tous ces grands monastères ,

Ces nouveaux abbés plagiaires ,

De mille artifices instruits ,

IN’ont jamais pris soin que des fruits. Des fruits semés par l’imposture ,

Des fruits cultivés par l’usure ,

Et cueillis par cet art fatal Qui fait impunément le mal ,

Qui sait voler sans défiance ,

Usurper avec assurance,

Tromper la sagesse des rois ,

Et jouer de toutes les lois.

Quelle preuve en faut-il plus claire Que ce contrat imaginaire ,

Ce ridicule mohatra 1 * ,

Que nul avant eux ne nomma?

Mais certe ils en savent bien d’autres,

Ces hommes qui font les apôtres ,

Et, par un commerce odieux,

Tendent les enfers et les cieux ,

Les sacrements, les maléfices.

Toutes les vertus , tous les vices ,

Chacun avec proportion ,

Tant pour une absolution,

Tant pour un plaisir impudique 3 ,

Et tant pour un secret magique 3.

Par là tout s’v trouve compris ;

Chez eux chaque chose a son prix; ^

Comme aussi par cette prudence ,

Dans tous leurs cas de conscience.

On voit que , sans nulle façon ,

Chez eux chaque chose a son nom.

1 Le contrat mohatra est celui par lequel on achète des étoffes chèrement et à crédit pour les revendre au même i instant, à la même personne , à bon marché et argent ' comptant ( Escobar , trac. 3 , ex. 3 , n 36. )

- Occultæ fomicariæ debetur pretium in conseientia , | inullo majore ratione quam publicæ. ( Filiulius , Jésuite, trac. 3i, c. 9, n. 123.) &

3 Si le devin est habile sorcier, et qu’il ait fait ce qu’il t a pu pour savoir la vérité , alors la diligence d’un tel sorcier peut être estimée pour de l’argent. ( Sanchez , (

lib. 2, r. 38, n. 94 i 9^ et 96. )

Mais puisqu’on est sur le commerce , Et sur la foi dont on l’exerce ,

Voyons ce qu’en écrit Bauiiy x.

Ce Jésuite si bien fourni.

Il sait à combien tout se monte ,

Lui qui, dans son livre de compte,

A fait la somme des péchés Avec tant de soin recherchés.

Sans doute il entend l’artifice De trafiquer en bénéfice;

Et jamais on ne vit docteur Mériter mieux d’être facteur.

L’usure ni la simonie ,

De l’air dont il vous les manie ,

]\'ont jamais rompu de marché.

Et jamais ne l’ont empêché.

Il sait accommoder les choses Avec certaines douces clauses :

Par exemple, celui qui vend üN’ira pas dire je veux tant ;

Mais voyant celui qui marchande La chanoinie ou la prébende.

Il lui fera son compliment :

«Monsieur , lui dira-t-il, vraiment,

» Je crois que le ciel vous envoie.

» Ah! monsieur, que je sens de joie » De voir en vous tant de vertu !

» Enfin mon cœur eu est vaincu ,

1 Livre du P. Bauny , Jésuite.

» Et je veux me faire justice ,

» En vous donnant mon bénéfice. »

Dans le même instant l’acheteur Lui répondra d’un air flatteur :

« Monsieur, que pourrais-je vous dire!

» Je vois vos bontés , et j’admire « Que vous ayez le cœur si prêt ,

» De faire un bien sans intérêt.

« Il faut pour cela, je vous jure,

» Que la vertu soit toute pure;

» Mais cette bonté ne peut pas » Trouver des cœyrs qui soient ingrats. » L’aclieteur, après ce prélude,

Qui n’est que sur la gratitude ,

Fait porter l’argent bien compté Afin de payer la bonté.

Mais qu’ici rien ne nous effraie,

Ce n’est que la bonté qu’on paie:

De sorte que, par ce moyen,

La prébende ne coûte rien ;

Et deux mots de cérémonie Purgent toute la simonie.

C’est ce que ces bons Pères font; Vous les voyez tous tels qu’ils sont;

Et cet inutile artifice,

Dont ils couvrent leur avarice ,

Nous montre bien, par ses détours.

Qu’elle est semblable à ces feux sourds, Qui, sans bruit, se coulant sous terre , Fondent le métal et la pierre,

Et s’étant long-temps renfermés Sous de grands rochers enflammés.

Dans des mines et des carrières.

Tout d’un coup rompent leurs barrières.

Et font voir des gouffres ouverts Qui descendent jusqu’aux enfers.

Page 1