CHANT VI
Du feu d’impureté allumé par tes Jésuites.
C’est un feu qui noircit les âmes Par l’impureté de ses flammes ;
Mais cependant le moine en veut.
Et le souffle encor tant qu’il peut.
Voyez comme sa flamme éclate Dans cette belle ode incarnate,
Où le rouge est si bien vanté Pour la couleur de la beauté.
Le moine y dit à sa galante Que sa rougeur est plus brillante Que les feux sacrés et divins Qui consument les chérubins.
Il y contemple sa Delphine,
La prend pour une chérubine ;
Et ce galant des Amadis S’imagine être en paradis.
Mais je sens bien que mon génie Ne peut point faire la copie De cet ouvrage sans égal.
En voici donc l’original ».
1 Peintures morales du P. le Moine , !iv. 7.
«Les chérubins, ces glorieux,
«Composés de tête et de jSlume,
« Que Dieu de son esprit allume «Et qu’il éclaire de ses feux,
« Ces illustres faces volantes «Sont toujours rouges et brûlantes,
«Soit du feu de Dieu, soit du leur;
« Et , dans leurs flammes mutuelles ,
«Font du mouvement de leurs ailes «Un éventail à leur chaleur....
Le Père , dans ce beau^langage.
Renonce au céleste héritage ,
Et ne veut point aller aux cieux Y voir les esprits glorieux.
A son avis , les demoiselles ,
Sans comparaison, sont plus belles ;
Et leurs jolis corps si bien pris Valent mieux que de purs esprits.
Ainsi, tous ses ouvrages brillent;
11 n’a que des vers qui pétillent ,
Et ne trace tous ses discours Qu’avec la flèche des amours.
Il flatte, il muguette, il cajole.
Affecte une vaine parole.
Cause de toutes les couleurs ,
Fait un bouquet de mille fleurs.
Et veut bien se donner la peine D’accommoder une sirène 1 ,
1 Le P. le Moine , dans une lettre intitulée Plaisance.
De lui mettre sa chaîne d’or.
Sa coiffe , son apretador ,
Après que , sur le bord de l’onde , 11 a peigné sa tresse blonde.
Vîtes-vous jamais rien de tel.
De si beau, de si naturel?
Et ne faut-il pas que l’Orphée ,
Qui chante ce galant trophée.
Et qui trouve ces doux accords , Ait le démon des vers au corps ?
Aussi ce poète par nature , Charmé de sa propre imposture, Nous assure que la belle eau De cet agréable ruisseau,
Sur le bord duquel il compose Quelque douce métamorphose.
Sait si bien inspirer des vers Par le doux bruit de ses concerts , Qu’encor, dit ce galant jésuite , Que l’on en fît de l’eau bénite (Écoutez, sont ses mots exprès), Elle ne chasserait jamais Le démon de la poésie * .
Ainsi parle ce beau génie.
Hé bien ! dites-moi maintenant Si cela n’est pas surprenant?
1 L’eau de la fontaine au bord de laquelle j’ai composé mes vers, est si propre à faire des poètes, que, quand
La pointe n’est-elle pas bonne ?
Et le bel esprit qui la donne Ne fait- il pas bien voir qu’il rit De l’Eglise et de Jésus-Clirist?
Mais d’ailleurs il sait la méthode De faire une église à la mode ,
Une douce dévotion 1 Conforme à l’inclination,
Une tendresse toute pure ,
Qui ne force en rien la nature ;
Certaines vertus du bel air ,
D’un teint nourri , vermeil et clair ,
Si charmantes dans les ruelles
Que les vices charment moins qu’elles ,
Et ne sont pas si complaisans
Aux tendres désirs de nos sens. $
Il plante de longues allées
De jasmin d’Espagne étoilées;
Et comme il est habile en tout.
Il met le paradis au bout.
Selon sa morale nouvelle ,
La route des cieux est si belle ,
Et le temps si divertissant.
Que l’on y va tout en dansant.
on en ferait de l’eau bénite, elle ne chasserait pas le f. démon de la poésie. ( Le P. te Moine , dans la préface , des Peintures morales . )
’ Voyez le P. le Moine : Dévotion aisée.
C’est même imiter les étoiles ,
Qui, perçant les plus sombres voiles.
Et brillant d’un feu sans égal ,
Sont toutes les nuits dans le bal.