‹ La dévotion aisée;Chapitre 63 sur 65 · CHANT X · texte numérisé non relu

CHANT X

Ce qu’il faut faire pour éteindre le feu des Jésuites, ou pour empêcher qu’ils ne le rallument ; avec les objections et les réponses.

En voici , de l’Onguent très bon ,

Contre la braise et le charbon !

En voici même de deux sortes.

Contre les flammes les plus fortes !

Le premier peut, en un moment.

Apaiser un embrasement;

Mais il a pourtant quelque chose.

Parmi tout ce qui le compose,

A quoi je puis bien pressentir t

Que vous ne pourrez consentir. ?

Cependant je vais vous écrire Tout ce, je crois, qui s’en peut dire.

Ses propriétés , ses effets ;

Et puis nous verrons l’autre après.

Donc, en un mot, ce qu’il faut faire ,

C’est de signer le formulaire.

Le croire d’une ferme foi ,

Sans dire comment ni pourquoi;

Et sans distinguer Dieu de l’homme ,

Jurer sur tout ce que dit Rome. )

Première objection.

Vous m’allez objecter ici, j|

Que l’on ne peut pas croire aiusi:

Que toute la puissance humaine.

Fût-elle cent fois plus romaine,

A l’esprit ne fait point de loi.

Et n’en peut exiger la foi;

Que la foi, ce culte suprême,

Ne se doit rendre qu’à Dieu même Que lui seul il en est l’objet, Comme la cause et le sujet.

Réponse.

En vérité, je vous admire , Quand je vous entends ainsi dire; Savez-vous que c’est là parler D’un ton à faire tout brûler;

Et que ces excellens ouvrages.

Si regrettés de tous les sages.

Ont causé leur embrasement.

En s’expliquant moins librement?

Il faut donc se radoucir l’âme.

Si l’on veut éviter la flamme ;

Il faut se rendre complaisant , S’accommoder au temps présent.

Signer purement et sans glose Tout ce que le Pape propose.

Soit que sa Sainteté l’ait dit.

Ou de sa chaire , ou de son lit.

Cette distinction subtile Est une finesse inutile,

Hors de sujet, hors de saison , Contraire à la juste raison,

Inconnue à tous les saints Pères ,

Et qui vient des têtes légères;

Mais, pour ne jamais s’égarer .

Il ne faut point délibérer,

Et toujours être , quoi qu’on die.

De l’avis de la Compagnie.

Deuxième objection.

Oui, sans doute, me direz- vous.

Quand la Compagnie est pour nous , Qu’est-ce qui pourrait être contre?

Tout fléchit dès qu’elle se montre;

Tout cède à son autorité.

Espérance, foi, charité;

Et, comme ils disent,. c’est par elle Que l’Église est universelle.

Ce point-là n’est plus contesté;

Et l’on voit la Société,

Si fructueuse et si féconde.

Se répandre par tout le monde ,

Dans le fond du Pérou pour l’or.

Au Canada pour le castor ,

Partout enfin où l’avarice Ya chercher ce qui l’enrichisse.

Réponse.

Vous raillez, mais il n’est pas temps Garde que des feux éclatans,

Ne viennent venger ces bons Pères, De vos paroles trop sincères !

Je vous dis ici tout de bon Qu’à moins d’être mis en charbon,

11 faut que pour leurs révérences On ait de grandes complaisances.;

Et soit qu’ils fassent mal ou bien ,

On ne doit les blâmer en rien.

Suffit qu’ils sont dans une estime * Qui peut justifier le crime ;

Jusque là que si l’un d’entre eux Avait fait quelque crime affreux.

On croirait le crime équitable.

Plutôt que le Père coupable.

Et tout ce qu’ici je vous dis Est bien marqué dans leurs écrits.

Il faut donc, sans que l’on insiste, Condamner le sens janséniste.

Et ne point craindre une action Dont les Pères sont caution.

Voyez tant de prélats de France , Qui, sans prendre aucune assurance.

Ont soumis leur autorité Au sens de la Société,

1 On croit communément qu’être du sentiment des Jésuites, c’est être orthodoxe. On fera aisément recevoir à plusieurs , pour légitimes sentimens et pour résolutions sans reproche , ce qu’on aura persuadé être dans le commun sentiment des Pères de celle Compagnie attri

huant une mauvaise doctrine aux Jésuites, il la rend probable. ( Première Réponse aux Lettres des Jansénistes , pag. il et 12. )

Jusqu’à ce point que, pour lui plaire.

Ils ont signé le Formulaire.

Imitons ces fameux prélats ;

Marchons après eux sur leurs pas ; Signons comme eux sans nous restreindre Faisons tout enfin sans rien craindre.

Le prélat qu’on accuse est mort ;

Et pourquoi n’aurait-il pas tort , Puisque tant de prélats qui vivent Le condamnent et le proscrivent?

Si le temps le veut aujourd’hui ,

Il faut le vouloir avec lui;

Car enfin , comme dit le sage ,

Chaque chose au monde a son âge.

Troisième objection.

Mais, direz-vous avec vos gens.

Faut-il s’abandonner au temps ?

N’est-ce pas la foi qu’il faut suivre.

Et par son esprit qu’on doit vivre ?

La quittera-t-on lâchement,

Pour suivre avec emportement Des prélats qui le sont sans l’être.

Et qui ne savent pas connaître,

Ni le caractère qu’ils ont,

Ni l’indigne abus qu’ils en font,

Des âmes toutes courtisanes.

Des évêques plus que profanes r Des soldats crossés et initiés À la fortune consacres ,

Et qui, par de lâches services,

Adorent ses plus vains caprices?

Suivons plutôt l’exemple heureux De ces prélats si généreux,

De ces guides si charitables ,

De ces pasteurs infatigables ,

Qui, toujours veillant leurs troupeaux.

Comme les célestes flambeaux ,

Leur communiquent leur lumière ,

Sans quitter jamais leur carrière.

Mais quel regret, ô justes cieux !

Pour tant de prélats si pieux ,

De voir aujourd’hui que leurs frères , Éloignés des sacrés mystères,

Blessent, par tant de lâchetés ,

La plus sainte des dignités,

Et se consument d’un faux zèle •Pour une pure bagatelle;

Qu’après avoir fait et refait Leur étrange et nouveau décret ,

Ils ont encor pu le refaire Par une lettre circulaire ,

Laquelle, à parler franchement,

Est circulaire doublement !

Cette machine d’éloquence ,

Qui ne recule et qui n’avance.

Est un grand cercle de discours.

Qui tourne et retourne toujours,

Et qui veut toujours que l’on signe, Sans vouloir que l’on examine.

IOO

Réponse.

Tout cela, c’est la vérité :

Mais ce n’est pas la sûreté;

Et sachez qu’un sens véritable En ce temps est un cas brûlable ; Qu’il faut prendre un esprit flatteur Même au hasard d’être menteur; Qu’il ne faut point tenir si ferme , Mais , sans se prescrire aucun terme Être du côté le plus fort.

Toujours se joindre avec le sort , Afin que , suivant la rencontre ,

On fasse le pour et le contre.

C’est se mettre en captivité Que de servir la vérité ;

Et par une adresse nouvelle ,

11 vaut bien mieux se servir d’elle , La dissimuler , la fléchir,

La détourner, et la gauchir.

En faire des tours de souplesse ,

Et n’être point tout d’une pièce , Comme ces gens qui crèveraient. Bien plutôt qu’ils ne mentiraient.

Ah ! qu’un esprit si catholique Fera rire la politique !

Bien ne peut mieux la divertir Qu’un homme qui craint de mentir, Et qui, vaincu par un scrupule, TCose signer une formule.

IOI

Que s’il fallait la commenter, Encor pourrait-on résister;

Car , après tout , un commentaire Coûterait quelque peine à faire :

Mais enfin , puisque tout est fait, Puisqu’il n’y manque pas un trait , Puisque, pour cette signature,

Il ne faut qu’un mot d’écriture , Puisqu’en cette heureuse saison.

Bien loin d’exiger la raison , L’assemblée en donne dispense , Et, par sa secrète prudence, Lorsqu’elle ordonne de signer, Défend à tous de raisonner ; Pourquoi se rendre difficile A mettre un mot en apostille ,

Que l’on peut écrire aisément.

Sans esprit et sans jugement ?

Quatrième objection.

Des discours de cette manière.

Je pense, ne vous plaisent guère; Car je connais bien votre humeur, Et j’entends dire à votre cœur :

Ne faisons rien sans connaissance, De crainte que, dans l’ignorance.

Une aveugle témérité Ne trahisse la vérité;

Car enfin la vérité même Souffrit la mort et le blasphème,

Parce que ceux qui l’accusaient Ne savaient point ce qu’ils faisaient.

L’ignorance est une infidèle.

Une lâche, une criminelle.

Et qui couvre la vérité D’une honteuse obscurité.

Hélas! si l’on voyait les charmes Dont la vérité fait ses armes ,

Tous les cœurs et tous les esprits Tout d’un coup en seraient épris,

Et la reconnaissant si belle ,

N’auraient plus de vœux que pour elle.

Mais, par un voile injurieux.

L’ignorance cache à nos yeux Cette beauté sainte et suprême.

Le divin portrait de Dieu même.

Peut-on donc , avec jugement ,

La suivre en son aveuglement.

Surtout lorsqu’avec évidence On voit qu’il est dans l’ignorance,

Et que tout ce qu’on sait d’nn point.

Est qu’on sait qu’on ne le sait point ?

Est-il homme au monde assez bête, Qui n’ait une réponse prête,

Et ne décide absolument Qu’il faut de l’éclaircissement?

Donnez-en donc , révérends Pères; Donnez du jour à ces matières ;

Parlez, on vous écoutera;

Dites vrai, l’on s’étonnera;

— io3 —

Et sachez, pères Molinistes,

Que les prétendus Jansénistes Sont trop savans dans leur devoir, Pour souscrire sans rien savoir.

Non, non; quoi que vous pussiez dire , Ce n’est point leur façon d’écrire ;

Et l’on voit bien par ces écrits.

Qui leur gagnent tous les esprits,

Et par leur manière si nette ,

Qu’ils n’écrivent pas aveuglette.

Cependant votre esprit guerrier , Dans vos triomphes de papier.

Et dans vos peintures profanes,

Leur donne des oreilles d’ânes :

Mais certes vous les bâteriez.

Ou du moins les étrilleriez,

S’ils avaient assez d’ignorance Pour souscrire sans connaissance.

Non, non, ne le prétendez pas.

Et gardez pour vous tous vos bâts.

Réponse..

A tout ce que vous pouvez dire.

Je réponds qu’il ne faut point rire,

Et qu’on doit songer seulement A souscrire présentement.

On ne peut trop tôt s’y résoudre :

Ou garde d’être mis en poudre !

Voyez-vous , c’est là le vrai but .

Hors de cela point de salut.

— io4 —

Si la signature n’est mise ,

On n’est point enfant de l’Église ;

Et l’on doit souscrire ce fait ,

Fût-il mille fois plus secret :

Car c’est comme un nouveau baptême»

Où l’on ne dit rien de soi-même ;

Les Jésuites, comme parrains,

Y marquent si bien leurs desseins.

Et font si bien ce qu’il faut faire ,

Que même il n’est pas nécessaire , Dans une telle occasion.

D’avoir l’usage de raison ;

Et le meilleur ce serait d’être Comme l’enfant qui vient de naître.

Cinquième objection.

Je sais bien qu’à tous ces discours Yous me répliquerez toujours Que vous connaissez ces bons Pères , Que vous entendez leurs mystères.

Et qu’après qu’on aura signé ,

Sans que rien soit déterminé.

Ceux qui , trompés par la coutume , Auront lâché ce trait de plume ,

Y erront trop tard avec regret Sur qui sera tombé ce trait.

Ce Jansénius hérétique Ne sera plus le chimérique ;

Cet Augustin si déguisé N’aura plus rien de supposé.

— io 5 —

On reconnaîtra sans emblème.

Que c’était Augustin lui-même.

Et les Pères le soutiendront Contre tous ceux qui le nieront.

Il ne faut, diront-ils, que lire;

Et l’on verra , sans contredire , Qu’entre eux deux tout est si commun Que leurs deux livres n’en font qu’un.

Lisez, ce sont mêmes passages.

Les mêmes mots , les mêmes pages ; Janséuius, on le voit bien.

Est un pur augustinien :

Comme aussi , quoique l’on insiste , Augustin est franc Janséniste ;

Et tous deux n’ont assurément Qu’un seul et même sentiment.

Voilà comme leur perfidie Dénouera cette comédie.

Où leur esprit plus que lutin Prétend jouer saint Augustin.

On verra ces gens à grimace Faire une farce de la grâce ,

Comme ils ont fait en liberté Un Ballet de la Vérité.

Maintenant Ferrier se fatigue A nouer encor plus l’intrigue ;

Et, pour augmenter l’embarras ,

Dit ce qu’il sait, et ne sait pas.

Il donne aux crieurs de gazettes Trois ou quatre pages mal faites;

— io6 —

Et quand cinq ou six gazetiers Ont crié par tous les quartiers,

Le Père se vante et se pique D avoir pour lui la voix publique.

Laissons-Ie vanter à loisir Et prendre ce faible plaisir.

Puisqu’il n’a pas plus à prétendre De tout ce qu’il ose entreprendre.

]Non certe , et ce nouvel auteur S’est si bien déclaré menteur Dans le cours de la Conférence *,

Qu’il n’aura jamais de créance;

Et l’on ment inutilement Quand on ment si publiquement.

On a découvert ses malices;

On a connu ses artifices;

Et l’on sait que ce faux prudent Est une langue de serpent;

Qu’en désavouant il avoue.

Comme un serpent qui se renoue ;

Et si , par ces mots tortueux,

Si, dans ces écrits monstrueux,

Si, par toutes ses fausses trames.

Il pouvait engager les âmes ,

Lui-même après s’en moquerait ,

Et comme un serpent sifflerait.

1 Conférence du P. Ferrier et du P. Amiat . avcr MM. Girard et de Ja Lane , en présence de M. l’évêque de Comminge.

Dans ce faux espoir il éclate ,

Et par ses discours il se flatte De ce que sou impression Se fait avec permission 1 .

Il a liberté de tout dire :

On ne peut l’empêcher d’écrire ;

Mais lui-même empêche assez bien Qu’on ne puisse le croire en rien.

Réponse.

Vous pouvez tout dire sans feindre.

Et je ne veux point vous contraindre; Mais il serait plus à propos.

De signer seulement deux mots , Puisqu’enfin c’est la signature Qui peut empêcher la brûlure.

Certes, c’est trop délibérer;

Faut-il tant de fois différer?

Et n’est-il pas temps de se rendre Aux bulles du Pape Alexandre?

Aussitôt qu’un Pape a conclu , L’esprit doit être convaincu ;

Sans doute, et ce qui reste à faire, C’est seulement , ou de se taire ,

Ou de chanter Autos Epha 2,

Sans jamais passer au-delà.

1 Idée véritable des Jansénistes, dans 1* Avertissement .

2 Livre du P. Jésuite Théophile Raynaud intitulé Autos Epha.

Sixième objection.

Vous me direz, la foi chrétienne Serait donc pythagoricienne :

Car c’est ainsi qu’on disputait Du temps que Pythagore était.

Les disciples de ce vieux maître ,

Ne pouvant plus se reconnaître Lorsqu’ils en étaient a quia , Répondaient un Autos Epha.

La Société fait de même ;

Et dans son indigence extrême ,

N’ayant pas une autorité,

Pas un trait de l’antiquité.

Pas un concile , pas un Père ,

Pas un raisonnement sincère.

Elle en est à l 'Autos Epha ,

C’est-à-dire non plus ultra.

Ce beau dictum, cette sentence.

Est le précis de leur science ;

Tous leurs livres sont en petit Dans ces mots : Le Pape Va dit.

Les plus beaux effets de leurs plumes.

Leurs grands cahiers, leurs gros volumes, Tous leurs écrits étudiés,

Sont ces deux mots amplifiés;

Et quand ces admirables Pères Veulent dépêcher les matières.

Retranchant tous autres propos.

Une affaire est faite en deux mots :

Et voici de quel air s’explique Leur admirable politique.

Le Jansénisme empoisonné:

C’est ce que Rome a condamné ;

Et qu’est-ce qu’a condamné Rome?

C’est ce que Jansénisme on nomme.

Voilà la foi du charbonnier,

Du premier point jusqu’au dernier;

Et, par cette foi ridicule Du charbonnier et de sa mule.

On veut même que le docteur Captive son âme et son cœur ;

On veut que toutes les écoles Jurent sur ces vaines paroles,

Et que, pour signer cet. écrit,

Le monde s’arrache l’esprit.

Réponse.

Je comprends tout ce que vous dites, Mais des raisons si bien déduites Ne vous sauveront nullement D’un effroyable embrasement.

11 faut signer le Formulaire :

C’est un article nécessaire ;

Il faut s’y rendre absolument.

Il faut l’avouer hautement,

Et croire le Pape infaillible ,

Comme s’il était dans la Bible.

Pourquoi non? c’est un point connu , Qui par toute la terre est cru ,

Page 1