‹ La dévotion aisée;Chapitre 8 sur 65 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Que la Dévotion n’est inaccessible a personne, qu’elle a ses hauts et ses bas degrés, et que cette inégalité est de la beauté de l’Eglise.

Ce que Fauteur des Proverbes dit des paresseux, se peut dire des appréhensifs pour qui j'écris. Iis se figurent des lions qui déchirent et qui dévorent, où il n'y a pas seulement de mouches qui piquent.

Ils disent que la dévotion est sur une montagne trop élevée , que le chemin de cette montagne est trop roide pour les faibles et trop étroit pour les riches et pour les grands, qu'il n'y a que les forts et les nus évangéliques qui y puissent arriver. Ils ajoutent qu'elle est de mauvaise humeur et mélancolique , qu'elle est ennemie des plaisirs honnêtes et des divertissemens qui sont permis, qu'elle s'attache trop scrupuleusement à cette simpîi-

cité mesurée et rigoureuse qui ne passe point le nécessaire, et généralement qu'elle veut que toutes choses se fassent avec trop d'application d'esprit , qu'elle demande une perfection trop recherchée et trop exacte. s

Voilà ce que la Dévotion a d'effrayant et de terrible : mais ce n'est qu'aux yeux . des imaginatifs qu'il est effrayant; et il n'est terrible qu'à ceux qui prennent les ; nues pour des dragons, et les ombres pour * des montagnes.

Il est certain (pour ne rien dissimuler ) qu'il y a une Dévotion éminente et élevée au-dessus de toutes choses , et on ne va à cette Dévotion qu'avec des ailes de séraphin, ou avec des grâces aussi fortes que sont les ailes des séraphins.

Mais comme la cime d'une montagne n'est pas toute la montagne , comme la sphère de l'air a deux régions inférieures à la plus haute , comme les édifices les plus élevés ont leurs bas étages : la Dévotion de même a sa pente comme elle a sa

cime ; elle a sa haute et sa basse région ; elle a son faîte et ses fondemens; et outre l’étage du faîte , elle a un étage sur les fondemens, où il n’y a qu’un pas à faire a la porte.

Il y a bien davantage; ccs degrés divers et ces étages différens sont assignés à chacun par des vocations et par des grâces qui leur sont proportionnées ; et comme les vocations et les grâces ne sont pas égales en tous les états, les obligations aussi qui suivent les grâces et les devoirs qu’imposent les vocations ne peuvent pas être les mêmes en toutes sortes de personnes.

Il y a des âmes choisies que Dieu regarde de plus près et plus elïicacement que les autres, qu’il échauffe et qu’il purifie d’une façon plus particulière, et qu’il élève par-là au plus haut étage de la Dévotion ; mais ces âmes choisies sont rares et en petit nombre; il se fait beaucoup d’exhalaisons, mais il s’en fait peu qui montent jusqu’au ciel et qui deviennent des étoi-

les; il naît tous les jours des troupes d'oiseaux , mais ces troupes d’oiseaux ne sont pas des aigles ; et dans la grâce aussi bien que dans la nature, la perfection n'est pas commune , et les choses précieuses ne se voient jamais en foule.

Dans un rang plus bas, et au-dessous de ’ ces âmes si fortes et si élevées, il y en a d'autres qui ont moins de force et qui ne' sont pas appelées à une si haute élévation.' Et les âmes de ce bas rang auront aussi leur place dans le ciel, quoique dans un rang inférieur et dans une moins grande lumière que les autres. Le Fils de Dieu,, qui est le distributeur de ces places, nous en a lui-même assurés. ïl a dit .qu'il y* avait plusieurs étages et divers apparte-| mens dans la maison de son Père, que le royaume du ciel avait ses grands et ses" petits, qu'il avait ses hautes et ses basseslortunes, quoique les plus hautes fortunes de ce monde, comparées aux plus basses de celui-là, ne soient que des bagatelles

de plâtre doré» Saint Paul a ajouté que toutes les étoiles ne sont pas d égalé grandeur, quoiqu'elles soient toutes lumineuses ; il y avait des myrtes et des genêts dans le paradis terrestre, aussi Lien que des palmiers et des cèdres.

Ce n'est pas que Dieu agisse avec l'épargne et les réformes des ouvriers malins et avares de leur art; ce n'est pas aussi qu’il entre de la nécessité dans ses ouvrages, et qu'il y ait, au-dessus de lui, une nature intendante qui lui donne les mesures, les moules et le compte des choses qu'il doit faire : c'est qu'il agit avec art et sur les desseins d'une sagesse libre , mais qui est exacte et correcte, qui est la première cause et la première idée de la beauté, laquelle se fait de la proportion et de l’ordre. Or, il est certain que toute proportion suppose de l'inégalité, et qu'il ne peut y avoir d'ordre où il n'y a point de différence.

Nous voyons aussi que toutes les beautés du monde se font de ces différences

bien rangées et de ces inégalités mises en leurs places et disposées avec symétrie. Et puisque la maison de Dieu est un palais achevé en toutes ses pièces, puisque la beauté de l'épouse à qui ce palais est destiné est sans tache et accomplie ; on ne peut pas douter que toutes les pièces de ce palais ne soient magnifiques et précieuses; ; mais on ne doit pas croire aussi qu'elles soient toutes des colonnes et des frises. !

De même, tous les membres de l'épouse doivent être beaux ; mais tous ces beaux membres ne doivent pas être des mains et des têtes.

Et quoique toutes les parties de ce ; monde supérieur et bienheureux qui nous est promis, soient lumineuses , la lumière { pourtant n'est pas égale en toutes ces par- i ties; il a ses grandes et ses petites étoiles, ) comme celui-ci; il a ses sphères diverses et ses régions différentes , selon la diver- , sité des mérites et la différence des vertus qui doivent y être reçues.

C'est donc une erreur de se persuader

que la Dévotion soit trop élevée ; et il est faux qu’elle ne soit accessible qu’aux nus et forts évangéliques. Elle a ses degrés et ses étages, ses inégalités et ses différences, comme la béatitude a les siennes; et 1 ordre établi de Dieu veut qu’il y ait des dévots et des vertueux de plus d’une sorte , comme il y aura des saints et des bienheureux de plus d’un rang.

Non-seulement l’Église sera belle dans le ciel ; non-seulement l’épouse sera parée le jour de ses noces ; elle est déjà belle sur la terre, elle est parée dès maintenant, et sa robe de fiançailles a ses ornemens et ses richesses, aussi bien que sa robe de noce ; mais cette beauté n’est pas de parties égales et uniformes; ces parures ne sont pas toutes d’une même façon , ni d’une même couleur; et il y a des grosses et des petites perles; il y a des pierreries de tout prix sur la robe de brocatelle que le prophète lui a vue.

Le même prophète n’a-t-il pas dit que le parfum qui fut versé sur Aaron ne s’ar-

rèta pas à sa tête , mais qu’il descendit jusqu’à sa barbe, qu’il se répandit surtout son habillement , qu’il en coula même jusqu’aux plus basses franges de sa robe ? Et ne doit-on pas apprendre de là que la Dévotion n’est pas seulement pour les hautes et pour les fortes parties, qu’il y en a pour les basses et pour les faibles, ; qu’il y en a pour ceux qui sont dans l’Eglise ce que les bords et les franges sont dans la robe ?

Et véritablement (pour reprendre encore une fois ce mot du prophète), si l’onction qui fait les saints était demeurée sur la tête du premier saint, je ne sais qui en pourrait avoir une goutte. Il n’y a point de géant qui puisse porter la main à cette { tête; les chérubins même, qui ont de si bonnes ailes, ne sauraient voler si haut ; ) elle est au-dessus des collines éternelles, 1 au-dessus des montagnes saintes, comme parle l’Écriture.

Mais cette divine onction ne s’est pas arrêtée là ; elle est descendue de la tête du

pontife jusqu'à sa robe, jusqu'à la frange même de sa robe ; et il n'y a personne qui ne puisse au moins toucher cette frange miraculeuse, qui est pleine de son esprit et de sa vertu, qui guérit et qui sanctifie ceux qui la touchent.

La Dévotion n'est donc pas inaccessible, comme on veut le faire accroire ; elle a de hautes régions pour les âmes qui ont des ailes; elle en a de basses pour celles-là même qui ont peine à marcher; et par conséquent, elle n'est pas seulement pour ces dépouillés et pour ces libres qui sont dégagés du monde ; elle est encore pour ces embarrassés qui traînent une famille et une fortune , qui ont des prétentions et des affaires , qui sont chargés de tous les droits et de toutes les nécessités de la vie commune.

Il y a pour ces gens-là, aussi bien que pour les religieux, un salut à faire et une éternité bienheureuse à gagner. Les engagemens du monde ne les dégagent pas des obligations du christianisme ; et les

saints de toute condition, qui sont dans le ciel, nous apprennent qu'il n'y a point de condition qui ne puisse être sanctifiée, que les hautes fortunes et les hautes vertus ne sont pas toujours ennemies , et que, dans les palais même , il se trouve des chemins, qu'il se trouve même des de- J grés parmi les trônes pour monter au ciel. * Cependant, il ne s'est jamais vu et jamais il ne se verra de saint indévot; tou- < tes les vertus que la Dévotion n'a pas hé- f nies, sont profanes et infidèles, ne sont ( à bien dire ) que des vices parés et travestis; et celles qui se présenteront à la noce sans cette huile sainte, seront renvoyées avec les vierges folles.

îl n'y a donc point de chrétien à qui la f Dévotion ne soit nécessaire , puisque la j Dévotion est le crème intérieur qui fait le ‘ chrétien ; et les grands , les riches et les heureux de ce monde ne peuvent pas être indévots par état, puisqu'il n'y a point d'état dans l'Eglise qui n'appartienne à la robe de Jésus-Christ que l'onction a pénétrée.

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