IV. LE C(MUl\ DIVIN DE MARIE
Jésus, Cœur divin de Marie : en que! sens il mérite ce titre. — Môme titre donné au Saint-Esprit. — Le Cœur divin de Marie objet final do la dévotion.
Le P. Eudes, nous l'avons vu, distingue en Marie trois cœurs, son cœur corporel, son cœur spirituel, son cœur divin, et, à des titres divers, il les réunit tous les trois dans l'objet de sa dévotion. Le Bienheureux est le seul qui parle du Cœur divin de Marie. Les théologiens qui l'ont suivi ne s'occupent que de son cœur de chair et de son cœur spirituel. Ce n'est pas qu'il y ait entre eux et lui l'ombre d'une divergence doctrinale. Le P. Eudes ne s'écarte en rien de la doctrine commune, comme on le verra quand nous aurons expliqué ce qu'il entend par le Cœur divin de Marie et la manière dont il veut que nous l'honorions. On peut même ajouter que son
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langage, bien qu'il ne soit pas entré clans l'usage courant, n'a rien que de très légitime.
Sous le nom de Cœur divin de Marie, le P. Eudes désigne tantôt le Verbe incarné, tantôt le Saint- Esprit, envisagés, non en eux-mêmes, mais dans leurs relations avec le Cœur de la Bienheureuse Vierge
Déjà dans le Royaume de Jésus, qui daté de 1637, il donnait au divin Maître le nom de Cœur de Marie, et il voulait qu on Ihonorât en cette qualité. « 0 Jésus, dit-il dans une de ses élévations, je vous contemple et adore comme vivant et régnant en votre très sainte Mère, et comme celui qui êtes tout et qui faites tout en elle, car vous êtes sa vie, son âme, son Cœur (1). »
On voit pourquoi le Bienheureux donnait à Jésus le nom de Cœur de Marie : c'est parce qu'il vit et règne en sa dÏA ine Mère, qu'il est tout et fait tout en elle, qu'il est l'âme de son âme et la vie de sa vie.
Il n'y avait là, en somme, qu'une application de l'idée que le P. Eudes se faisait de la vie chrétienne. Il la concevait comme la vie de Jésus dans les membres de son corps mystique. Jésus, en effet, vit en nous, parce que, d'une part, il est l'objet de nos pensées et de nos affections dans la mesure où elles sont chrétiennes, et que, d'autre part, il est le principe de la vie surnaturelle dont nous jouissons, et opère en nous et par nous tout ce que nous faisons de bien. Dès lors, qui ne voit qu'à
•1. Royaume de Jésus, p. o°,. Méditation pour le samedi.
litre, soit d'objet aimé, soit de principe de vie, il peut elle appelé le cœur du chrétien ? Rien Je plus commun en effet que de donner le nom de « cœur » à une personne que l'on aime tendrement. Est-ce qu une mère, par exemple, ne le fait pas tous les jours à l'égard de son enfant '? Et d'autre part, puisque le cœur est le principe de la vie du corps et que Jésus se donne à nous pour être le principe de tout ce qu'il y a en nous de vie surnaturelle, de ce chel encore, pourquoi ne pourrait-on pas, par analogie, lui donner le nom de cœur ? C'est en ce dernier sens que, dans le Royaume de Jésus, le P. Eudes donnait à Jésus le nom de Cœur de Marie, et c'est encore dans ce sens qu'il le lui donne le plus souvent dans les ouvrages qu'il a composés pour défendre et propager la dévotion au Cœur de la Bienheureuse Vierge.
« Le cœur n'csl-il pas le principe de la vie, écritil dans le Cœur admirable ? Et qu'est-ce que le Fils de Dieu est dans sa divine Mère, oii il a toujours été et sera éternellement, sinon l'esprit de son esprit, l'àme de son àme, le cœur de son Cœur, et le seul piincipe de tous les mouvements, usages et fonctions de sa très sainte vie ? M'oyez-vous pas saint Paul qui nous assure que ce n'est pas lui qui vit, mais que c'est Jésus-Christ qui est vivant en lui et qu'il est la vie de tous les chrétiens, Christus vita lustra '} Qui peut douter qu'il ne soit vivant dans sa très précieuse Mère et qu'il ne soit la vie de sa vie et le cœur de son Cœur?... Qui pourrait penser de quelle façon, et avec quelle abondance de perfection il com-
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munique sa vie divine à celle de laquelle il a reçu une vie humainement divine et divinement humaine, puisqu'elle a engcndi é et enfanté un Homme- Dieu ? Il est vivant en son âme et en son corps, et en toutes les facultés de son âme et de son corps ; et il est tout vivant en elle, c'est-à-dire que tout ce qui est vivant en Jésus est vivant en Marie... C'est ainsi que Jésus est principe de vie en sa très sainte Mère. C'est ainsi qu'il est le cœur de son Cœur et la vie de sa vie. C'est ainsi que nous pouvons dire véritablement qu'elle a un cœur tout divin (1). »
Voilà qui est clair : Jésus est le Cœur divin de Marie, parce que c'est de lui que procède la vie surnaturelle dont elle jouit.
Il est vrai que, d'ordinaire, pour exprimer les rapports du Verbe incarné avec les membres de son corps mystique, on dit plutôt qu'il en est la tète. Mais rien n'empêche qu'on lui donne également le nom de c(£ur. C'est peut-être même celui qui lui convient le mieux, quand on veut exprimer l'action qu'il exerce immédiatement dans les âmes, puisqu'elle est intime et cachée, comme celle du cœur dans l'organisme. Quand surtout on ramène la vie chrétienne à l'amour, comme le fait constamment le P. Eudes, n'est-ce pas le nom du cœur qu'il convient de donner à celui qui en est le principe ? Ajoutons qu'on ne peut guère en employer d'autre en parlant de l'action vivifiante de Jésus dans le Cœur de sa très sainte Mère ; car s'il est naturel
i. Cœur admirable. 1. 1, ch. 5
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de dire, avec le P. Eudes, que Jésus est le cœur de son (Jœur, comme on dit qu'il est l'âme de son àme et la vie de sa vie, il serait singulier de prétendre qu'il en est la tète. L'expression d'ailleurs n'était pas nouvelle. Saint François de Sales (1 ) l'avait employée avant le 1*. Eudes, et la preuve quelle n'a rien d'anormal, cest qu'en 1828 Léon XII a indulgencié une prière oii Ion trouve celte invocation : Gesu, Cuor di Mai-ia, vi prego a benedir l'anima inia, Jésus, Cœur de Marie, je vous prie de bénir mon âme (2).
Le P. Eudes était donc fondé à considérer Jésus comme le Cœur divin de Maiie et à lui en donner le nom. Et comme il s'était habitué à voir Jésus en toutes choses et qu'il le regardait comme la gloire et la splendeur du Cœur de Marie, il eût cru déplaire à cette bonne Mère et n'entrevoir qu'une partie de la ravissante beauté de son Cœur, en le séparant de Jésus pour le contempler uniquement dans ses perfections intrinsèques.
Par ailleurs, tout le monde sait qu'on ne participe à la vie de Jésus qu'autant qu'on est animé de son esprit. Si quelqu'un, dit saint Paul, n'a pas l'esprit
1. Dans le Traite de l'amour de Dieu. 1. 1). i li. 14, le saint fait dire à Noire-Seigneur au sujet de sa Mère : « Il niest avis que ma Mère est un arbre de vie et que je suis en elle comme son fruit, que je suis son propre cœur au milieu de sa poitrine ou son àuie au milieu de son cœur. » Au livre 8, cl). 3, le saint appelle le Sauveur « roi, docteur, directeur, esprit et unique cœur des Conciles et de toute lEglise. » S. Thomas avait dit également : « Sicut cor in medio corpus vivilicat, ita Christiis in medio Ecdesiaî. » In Ep. ad Hœb. cap. 11. Cf. Le Doré, Lof: Sacrés Cœurs, 11, p. 269.