Cf. (Havres co/nplèies, Vl!l, p. 41-J
CœUR DE MAaiE. — 4.
JiO ÉTUDE flISTOKIQiJE
les biographes ilu Bienheureux, (jue sa tlévotion aux Sacrés Cœurs n est pas due uniquement, ni même principalement, aux induences extérieures que nous venons de signaler. Somme toute, elles ne firent que seconder un attrait spécial de la grâce, qui paraît remonter assez loin dans la vie du P. Eudes et qui l'amena peu à peu à faire des Sacrés Gœui-s l'objet spécial de sa piété et à établir en leur honneur des fêtes solcunelles. La dévotion aux Sacrés Cœurs occupe, en effet, une place trop importante dans l'apostolat du P. Eudes et elle est trop manifestement opposée à 1 influence néfaste du Jansénisme pour qu'elle ne lui ait pas été inspirée pai le Saint-Esprit. C'est ce que déclare expressément Pie X dans le décret de béatification du saint missionnaire. « Brûlant, dit-il, d'un uniour singulier pour les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, ce ne fut pas sans une inspiration divine que Jean Eudes pensale premier à leur faire rendre un culte liturgique. Singulari erya sanctissuna Jesu et Miuiia Cordu Jlagrans aniore, de liturgico eis cullu prsestando non sine aliquo ilivina ajflatu primas cogitavil. »
De nos jours, on est allé plus loin et on .s'est demandé si le Bienheureux ne reçut pas du ciel, par voie de révélation, la mission formelle d'établir le culte public des Sacrés Cœurs. Nous verrons dans la suite que Marie des Vallées lui transmit en effet des communications célestes relativement à la dévotion au Cœur de Marie ; mais elles sont postérieures à l'organisation de celte dévotion et ne sauraient
en expliquer rorigine (1). Ce sont les seules révélations dont il soit question dans ses ouvrages et dans les pamphlets de ses ennemis. S'il en reçut d'autres à ce sujets il en a emporté le secret dans la tombe, et il faut nous résigner à n'en connaître jamais la teneur.
Quoi qu'il en soit, lorsqu'il fonda la Congrégation de Jésus et Marie, il la dédia aux Sacrés Cœurs; il déclare même dans le Cœar admirable (2) que le désir de faire rendre à ces divins Cœurs un culte particulier fut Tune des raisons qui le portèrent à l'établir. « La Congrégation de Jésus et Marie, dit-il. est toute dédiée et consacrée à ce divin Cœur [de Jésus et de Marie], et une des principales raisons
■1. Marie des Vallées naquit à Saint-Saiiveur-Lendelin, diocèse (le ('outanres, le 19 février 1591 et mourut, à Goutancos le 2-5 février Itiritj. Sa vie extraordinaire fit beaucoup de bruit au wu" siècle. Bien que poss-'dée du démon, elle donna toujours l'exemple des plus héroïques vertus. Elle fut .souvent favorisée de révélations célestes. l,e I*. Eudes, qui, sur la demande de l'Evêquc de Coulances, s'était chargé de sa conduite, les recueillit dans un mémoire qu'il intitula : Vie admirable de Marit' dps Vallées, il avait pour cette humble Glle la plus haute estime et il noua assure dans son Mémorial, n. 34, que Dieu lui iit par son entremise un très urand nombre de grâces signalées. En 1894, M l'abbé J. L. .\dam a publié une vie de Marie dos Vallées intitulée ; Le ini/stirisine à Ut renaissance ou Marie des Vall'-f-s, dite la sainte de Coutancps. Puis -e en grande partie dans les ouvrages du P. Le Doré et écrite avec <ies préoccupations locales très sensibles, l'élude de M. Adam laisse beaucoiip h désirer. Espérons que tôt ou tard on nous donnera sur Marie des Vallées un travail plus personnel et plus mi'u'i. Voir dans V Appendice, n ï, le texte complet des révélalivns de Marie dos Vallées Mir la dévotion au Cœur de Marie.
2. Liv. VÎU. ch. 3. sect. 12. Cf.Héranibourir, Vie du P. Eudes, 11, ch. 11.
32 liruuE iHvroRiQUE
pour lesquelles elle a été établie es! pour honorer particulièrement ce Cœur très auiiuslc qu'elle regarde et respecte comme son premier et principal palron, et comme la règle et l'exemplaire qu'elle propose à ses enfants, afin qu'ils s'étudient d'y conformer les sfiilinients et alîections de leur cœur. »
Pour i;q)peler à ses confrères leur consécration aux Sacrés Cœurs, ou, comme disait volontiers le Bienheureux, au Sacré Cœur tle. Jésus cl de Marie {l}, il leur donna pour armes un cœur surmonté d'une croix, entouré d'une branche de lys cl d'une autre de rose et contenant à l'intérieur « un regard >» de Jésus de Marie. La devise : Vive Jésun et Marie,
■1. Lorsqu'il pnrle uniquement ilu Cœur de Jésus ou dn Cœur <le Marie, le V. Eu-ies «lit coiume lout 1(3 nion<lc : Le Cœur de Jésn.o, le Cœur <Ip Marie. Quand il parle «le l'un et de l'autre, il dit ijiu'lqiieiois : Le Ccciw de Jésus et le Ceur de Marie, d'aiilrod fcis : Les Cœurs de Jésus et de Marie ; mais le phis souvent il dil : Le Cœur de Jésus et de Marie. Ces trois expressions ont pour lui le même sens, avec celle rôserve que la dernitTO a l'avanlago de mieux faire ressortir l'union morale qui a toujours existé entre le Cœur de Marie et celui do son divin Fils. Dans I Introduclion au Cœur admirable, nous avon.s montré par des exemples empruntés àsainl François de Sales, à sainte Jeanne de Chanlal et au F. de liarry qu'à l'époque du 1*. Eudes on pouvait dire indilléremmonl les noms ou le nom de Jôfius et de Marie, et, par ronséquenl. les Cœurs ou le Cœur de Jésus et de Marie. Nous avons montré on outre que l'expression préférée du P. Eudesestcmprunlée à saint François de Sales cl qu'on la retrouve 'lans les écrits de la bienheureuse .Marffucrile-Marie cl du vénérable Claude de la Colorabiére. On la trouve éyaleuicnt dans Croiset, La d'votion au Sacré Cœur, irr paii., eh. (j ; rtans Ginther, Mater amoris et dolort's Consi-it-ratio XXV ; dans Muzzarelli. Le trésor a/rhé, p. 29, 88 ; «lauslrard, Doctrine de M. Olicr,^' odit., p. 3G1, note 2, et. dans beaucoup dauîre.s auteurs. Voir ce que nous avons dil lie cello expression dans l'Introduction au Cœ.ur admirable. Œuvres complètes, tome VI, pp. lAXXVill-XClV.
conaplélail ce blason, a Le P. Eudes voulut, dit Le l>eurier, que parmi ses enfants tout fût marqué au sceau et à l'empreinte des Sacrés Cœurs. Ainsi voiton encore aujourd'hui que, dans ses séminaires, le cachet de sa Congrégation, les linges de l'église et jusqu'aux meubles d'un peu de conséquence: tout y porte la marque du divin Cœur de Jésus et de Marie (1) »,
Dès 1641, le P. Eudes avait jeté les bases d'une autre congrégation, celle de Notre-Dame de Charité, destinée à la conversion des repenties. Après bien des difilcuUés, l'évêque de Bayeux, Mgr Mole, l'approuva le 8 février 1651, et, le 2 janvier U)66, elle reçut l'approbiiiion du Pape Alexandre VU. Le P. Eudes dédia la congrégation naissante au Cœur de Marie (2), et pour que ses filles n'oubliassent ja-
i. Vie du P. Eudfis, î. 6. Touicfois, nous croyons que le Gœnr en question ne symbolise pas nniquenieiit les Sacrés (Moeurs de Jésus et de Marie, il représente aussi ceux dos Eudi'îtcs, car la fin de la dévotion aux Sacrés Cœurs, telle que le P. Eudes la conccvail, est Tiinion étroite de nos cœurs avec ct!ux de Jésus et de Marie, do telle façon que nous n'ayons avec eux qu'un cœur, qu'une âme cl qu'une vie. N'est-ce pas là ce que donne à entendre celte demande que nous adressons à Dieu dans la collecte de la messe du Cœur de Marie : Da iwbis, qnœsumns, hanc sanctissimaj)). J 'S7i et Marisc in corde uno vitam jxujiter celebrare, cor tinum inter nos et ciim ipsis habere, etc ? On peut en dire autant fie cette prière par laquelle le Bienheureux termine son Magnificat en l'honneur des Sacrés C(P,urs : 0 Cor Jesu. et Mariœ, foriiax amoris ! in te cor nostrum demergatiir iii perpetuum. Moriatur in flammis fuia, ut cu7n Corde Jesu et Marise cor nnum fiât in xternum ■».
2. C'est ce que le Bienheureux rappelle à ses filles dans le [iréambule placé en tète de leurs Constitutions. <x. Lorsqii'il a j>!u à Dieu, dit-il, de mettre le dessein de cette Congrégation dans le cœur de ceux que sa divine miséricorde a employés
54 RTUDK HISTOniOUK
mais celle consécration, il voulut que chacune d'elles poHàt suspendu au cou un c(cur d'argent sur kquel se détache en bosse, entre une branche de lys et une autre de rose, l'image de la très Sainte Vierge tenant Jésus dans ses bras (\).
La consécration de la Congrégation de Jésus et Marie et de celle de Notre-Dame de Charité au Cœur de Marie et à celui de son divin Fils appelait comme un complément nécessaire l'organisation dans ces deux sociétés du culte des Sacrés Cœurs. Le Bienheureux commença par composer en leur honneur deux prières spéciales, le Benedlclam sit et VAve Cor, dont il prescrivit à ses enfants la récitation quotidienne.
Le BenecUcfiim sit n'est que le remaniement dune ancienne prière indulgenciéc en 1209, par le Pape Clément IV à la demande du roi saint Louis.
La formule primitive ne visait que les saints noms de Jésus cl de Marie. La voici telle que la donne le
l'onr la former, il leur a donné la ponséf (le la consacrer :i l'iionneiii' du Cœur de sa très iionorôe .Mère, aui^Heî elle a été dédi('0 et consaccée efferlivement, afin que Irs fillos qui y seront reçues s'efTorrent d'iniprimor dans lt*ur cœur une image cl ressen;l)lance parfaite de ia tiés sainte vie et des vertus très os<'e!!enlcs du très Sacré Ccpnr <le Irur honne More ^1 que, par ce moyen, elles se rendent uignes d'être les véritaMes filles du Ires ainiiibie Cœur de la Mère de Itolle dilection. » Et !c Bionliour.Mix ajoute, en sairossanl à ses fiiles : « Or sus, les fd les très aimées du Cœur très aimal)le de la Mère d'ainoui-, ilemcure/ <lans le CcRur nialornel de votre très olière .Mère, qui n'est qu Un avec le C(pur divin de son •'"ils Jésus : que ce soit votre lieu de repos, votre cité de rci'uge, votre fort ercîsse inexpugnable, votre jardin délicieux, voire paradis terrestre. »
t. Cf. Ctvur ndmirahle. I. 8, fli. 3, secl. t2.
Bienheureux : Béni soit à jamais le doux nom de Noire-Seigneur Jésus-Christ et de la très glorieuse Vierge Marie, sa Mère. Benedictam sit diilce nomen Dominl nostri Jesa Chrisfi et gloriosissimœ Virgùiis Marias Matris ejus in œternum et ultra (1).
Le P. Eudes s'empara de celte formule, et, en y mentionnant le « Cœur de Jésus et de Marie » à côté de (( leur nom », il en fit la prière suivante, que Pie X a daigné indulgencier : J3(^rn soit à Jamais le Cœur très aimant et le très doux nom de Nofre- Seigneur Jésas-Christ et de la très glorieuse Vierge Marie, sa Mère. Benedictam sit cor c/mantissimum et dulcissimum nomen Domini nostri Jesa Christi et gloriosissimœ Virginis Mariœ Matris ejus in œternum et ultra.
VAve Cor c?t emprunté, du moins en partie, à sainte Mechtilde (2). On sait que Notre-Seigneur
1. Enfance admirable, 1« part., ch. 22. Au temps du P. Eudes^ ^■'étail une pratique assez répandue d'unir le cuite des Sacrés Cœurs et celui des sainls noms de Jésus et de M'ti-ie, comme le prouvent les armes de la Visitation et le monogramme au Sai^ré Cœur, qui orne si souvent les livres publiés à celte époque, par les Franciscains et les Jésuites. Cf. Hilaire de Barenton, Jm Dévotion au Sacré Cœur, p. dOO, sq. Voir aussi le P. de Barry, Le Paradis ouvert à Philagie, ch. 6.
2. Dans lliiti-oduction à Y Exercice de pi'té (Œuvres complètes II. p. 278), le P. Dauphin affirme que VAve Cor fut composé vers tC4i, mais à l'appui de son dire il n'apporte aucune preuve. Le premier document où il soit question de V Ave Cor, à notre connaissance du moins, est une lettre du P. Eudes à M. M iî;noury citée, ou plutôt résumée, par ^tartine, liv. Vlll, dans les termes que voici : « Dès le £6 octobre, c'esl-à-dire sept mois après qu'il eut jeté les fondements de sa Gongrégagation, il écrivit une lettre k M. Mannoury, dans laquelle il lui marquait quand et de qaellc manière il fallait réciter la salulatioa au très saint Cœur. •» On peut conrlure de fà qu'à
56 RTUDR HISTORIQUE
avait enseigné à cette sainfc la manière de saluer le (iœur de sa divine Mère. S'inspirant de celte instruction, le P. Eudes composa une formule de salutation, dont voici le texte :
A ve. Cor sanclissimuni.
Ave, Cor milU:simani,
Ave, Cor humillimuin,
A ve. Cor piirissimum ,
Ave. Cor devolLssiniuin,
Ave, Cor sapientissinmm,
Ave, Cor patieidissinmin,
Ave, Cor obedientissimwn,
Ave, Cor vigilnnUssimam,
A ve, Cor fidellssim uni ,
Ave, Cor beatissimuiii,
Ave, Cor misericordisslnium,
Ave, Cor amnniissimam Jesu el Marirr.
Te adorwnnsi, te luudainus, te glorlficanius, (ibi grattas agimus ;
Te amarnus ex toto corde noatro, ex fat a anima nnstrn, et ex totis vir'ibus nos Iris ;
Tibl cor noslrum offerimus, donamas, consecranius, inimolnmus ;
piirlir (le celle «laïc on rccila Y Ave Cor dans la Congrégalion de Jt-'SUB cl Marie. Quant à la dale de la coniposilion de celle prière, elle nesl infliqnéc, ni par le Bienheureux, ni pa.scs biographes. l-a IcUrc invoquée par .Martine donne à penser que VAr^c Cor ne fut comftosé qu en 1043. Si eu effet reîte prière rcnionlail à une date antériouic, on ne voit pus pourquoi le V. Eudes inrliquerait à M. Mannourv, le ^G octoltro 1043, quand et de quelle manière on la doit réiiler. Ce.s deux points auraient du être réglés dès la fondation de rinsliluf, 25 mars 1G43.
\.K B. litDES F.T SON APOSTOLAT Oi
Accipe etposside illud iotum, ci purifica, et illumina, et sanctifica ;
Ut in ipso invas et règnes, et nunc, et semper, et in sœ^ula sicculorum. Amen.
MÊME SALUTATION liN l^RANÇAIS
Je VOUS salue, 6 Cœur très saint, Je vous salue, 6 Cœur très doux, Je vous salue, 6 Cœur très humble.
Je vous salue, 6 Cœur très pur, Je vous salue, ô Cœur très dévot, Je vous salue, â Cœur très sage, Je vous salue, ô Cœur très patient, Je vous salue, ô Cœur très obéissant, Je vous salue, â Cœur très vigilant, Je vous salue, 6 Cœur très fidèle.
Je vous salue, ô Cœur très heureux.
Je vous salue, 6 Cœur très miséricordieux, Je vous salue, ô Cœur très aimant de Jésus et de Marie. Nous vous adorons, nous vous louons, nous vous glorifions, nous i>ous remercions ;
Nous vous aimons de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces ;
Nous vous offrons notre cœur, nous vou^ le donnons, nous vous le consacrons, nous vous l'immolons ;
Recevez-le et possédez-le tout entier, purifiez-le, éclairez-le et sanctifiez-le ;
Afin qu'en lui vous viviez et régniez maintenant et toujours et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Î58 CTUDR niSTORIOUK
VAve Cor, on le voit, se compose de deux parties.
La première n'est guère que la salutation enseignée par ISotre-Seigneur à sainte Mechtilde, mais condensée dans une formule précise. Toutefois, au lieu de s'adresser uniquement ou Cœur de Marie, elle vise également le Cœur de Jésus. De plus, aux neuf salutations dont il cstquesfion dans sainte Mechtilde, le Bienheureux en a ajouté trois autres, ce qui porte leur nombre à douze, évidemment en l'honneur des douzcs étoiles dont Marie est couronnée dans l'Apocalypse. Après la réouverture de la chapelle du séminaire de Caen (16o3), dont il se croyait redevable à la misécordieuse bonté de Marie, le P. Eudes inséra dans CAve Cor une treizième salutation, celle qui vise la miséricorde des Sacres Cœurs: Ave, Cor misericordlssùnum.
La seconde partie de la Salutation aux Sacrés Cœurs conlicnl exprimés d'une manière très concise, mais très énergique et très pieuse, les actes dont l'ensemble constitue le < nîtc qu'il convient de rendre aux Sacrés Cœurs.
h'Ave Cor fut en usage dans la Congrégation de Jésus et Mai ie dès 1643 (1), mais ce n'était alors ipi'une prière de famille. Désireux de la répandre parmi les fidèles, le l\ Eudes la soumit au bénédictin Matthieu de la Dangie et au franciscain Bernard Chancerel, qui lapprouvèrent le 7 août 164o. La publiai il à (elle éj)oque? C'est assez vraisemblable, mais nous n'en avons aucune preuve positive.
i. Marlino. T/V rfji p. FAi'lra. I. VII!.
LE B. EUDKS ET SON APOSTOI>AT ^9
Quoi qu'il en soit, il ne manqua pas de l'insérer dans le livre qu'il publia à Autun en 1648 sur la Dévotion au saint Cœur de Marie, et, dans la suite, il la réédita dans tous ses livres sur la dévotion aux Sacrés Cœurs et dans un certain nombre d'autres. Il la fit aussi imprimer au bas de la gravure de Notre-Dame des Cœurs.
Entre temps, la Sainte Vierge assura le pieux auteur, par l'entremise de Marie des Vallées, que y Ave Cor lui était fort agréable et qu'elle donnerait B ceux qui réciteraient dévolcment cette prière le désir de se purifier de plus en plus de toute sorte de péchés (i). Le P. Eudes fut ravi de cette promesse et il la consigna dans le livre d'Autun ; mais lorsqu'il le réédita en 1650, il transforma en prière la promesse qu'il avait reçue :
« Je supplie et conjure, disait-il, le Fils et la Mère par leur très saint Cœur et par l'amour parfait qu'ils se portent l'un à l'autre, de prendre une pleine et absolue possession des cœurs qui auront dévotion à ce très aimable Cœur, et qui se serviront de là salutation suivante pour le saluer et honorer, et de les remplir d'un désir très ardent de se purifier de plus en plus de toute sorte de péchés, afin d'être plus capables de recevoir les dons, grâces et bénédictions qu'ils désirent leur communiquer (2). »
L'approbation des docteurs et des évèques accrédita lasalutation aux Sacrés Cœurs auprès du clergé et
i. Voir dans rAppendice, n. I, le texte des révélations de Marie des Val!ce.s.
2 Œuvres complf'xes, VI II, p. 452.
fiO F.TUDE HISTORÎQUK
des fidèles. L'usage s'en répandit dans plusieurs diocèses (1) au grand dépit des Jansénistes, qui l'allaquèrent avec acharnement.
Ce qui, de prime abord, nous étonne un peu dans VAi^e Cor, c'est l'expression dont se seit le 1*. Eudes pour désigner les Sacrés Cœurs de Jésus et de Mtiric. Au lieu de dire, comme nous le faisons aujourd'hui, les Cœurs de Jésus et de Marie, il dit, nu singulier, le Cœur de Jésus el de Marie avec l'intention avouée d'attirer l'attention surl'union intime qui existe entre le Cœur du Fils et celui de la Mère.
« Cette salutation, dit-il dans sa notice sur VAvc Cor, s'adresse conjointement au Très Saint Cœur de Jésus et de Marie. Car encore que le Cœur du Fils soit différent de celui de la Mère, si est-ce que Dieu a uni si étroitement ces deux Cœurs qu'on peut dire avec vérité qu'ils ne sont qu'un Cœur, parce qu'ils ont toujours été animés d'un même esprit et remplis des mêmes sentiments et affections. »
L'expression du V. Eudes n'était pas en opposition avec le langnge courant. Les Jansénistes n'y trouvèrent rien à redire. Mais ils attaquèrent vivement le Te adora/nus. \ous i^ous adorons, dont le lîienheureux se .sert pour rendre hommage « conjointement » au Cœur de Jésus et au Cœur de Marie. Ils
i. On rcncoiiire ÏAvp Cor dms Ijon nombre do manuels 'Je l»iclé, mais souvent à la formule du I*. Kudcs : Cor amontissimum Jesu et Mariœ, on a substitut^ celle ci : Cor amnutissitnum Jesu, Ftfii Mariœ Virf/itiis. et. alors la piitre ne sariresse plus qu'au Cœur de Jésus. Dans son charmant petit livre. Ae Cœur de 7Ui(re Mère, p. 294. l'abbé ]>yons a modifié In prière du V. Iviides dans un sens oppose et en a fait une .■salutation qui ne s'adresse plus qu'au Cœur de Marie.
LK B. EUDES ET SON APOSTOJ.Ar 6l
prétendirent qu'un acte d'adoration qui s'adressait à la fois à ces deux Cœurs ne pouvait être qu'un acte latreutique, et qu'adorer ainsi le Cœur de Marie o'est se rendre coupable d'idolâtrie. Leurs clameurs furent si fortes que le P. Eudes s'en émut. En rééditant le livre d'Autun à Gaen, en 1650, il remplaça Te adoramus, I\'ous vous adorons, par Te benedlcimus, Nous vous bénissons. Celle correction, toutefois, n'eut qu'une durée éphémère. Le P. Eudes revint très vite à sa première formule, et, hormis l'exception que nous venons d'indiquer, c'est l'expression Te adoramus qu'on retrouve toujours dans ses ouvrages. Seulement, par prudence, le saint missionnaire crut devoir expliquer la formule qu'il avait adoptée, et que, réflexion faite, il croyait devoir maintenir, il le fit dans une plaquette qu il publia en 1666 sur la Dévotion au Très Sainl Cœur de la très précieuse Vierge. Voici ses propres paroles :
« Au reste, mon cher lecteur, lorsque dans cette salutation, qui s'adresse au Cœur adorable du Sauveur et au Cœur vénérable de sa Mère, vous trouverez ces paroles : Te adoramus, Nous vous adorons, vous n'en serez pas surpris, car vous savez trop bien qu'il y a trois sortes d'adoration : l'adoration de latrie, c'est-à-dire un honneur souverain qui n'est dû qu'à Dieu seul ; l'adoration d'hyperdulie, c'est-àdire une véiiéralion singulière qui appartient à la Mère de Dieu comme à celle qui n'a rien au-dessus d'elle que Dieu, et qui voit au-dessous d'elle tout ce qui n'est point Dieu ; et l'adoration de dulie, c'est-àdire l'honneur et le respect qui doit être rendu aux
02 ÉTUDE HISTORIOUK
serviteurs de Dieu. Or vous ne croiriez pas qu'en disant ces paroles : Te adoramus, on veuille adorer le Cœur dn Fils de Dieu et celui de sa sainte Mère d'une même adoration. 0 Dieu, nullement, mon très cher frère ; mais on prétend rendre au Cœur divin du Fils de Marie une adoration souveraine et au Cœur Sacié de la Mèie de Jésus une vénération î<ingulière (1). »
Une explication si nette aurait dû faire tomber toutes les critiques. 11 n'en fut rien. Les Jansénistes continuèrent à attaquer la salutation aux Sacrés Cœurs. Le Bienheureux laissa dire et continua à propag-er l'/t re Cor.