Loc. cit.. p
2. Loc. cit p. 28. J'ai transcrit la traduction des Bénédictins, sauf pour la dernière phrase où le sens était mal rendu et la perspective faussée. Voici le texte latin : Eloquentia
LES ORIGIXES 203
N'est-ce pas que toute la dévotion au Sacré- Cœur est là, dans sa substance et dans son histoire ? Cette page seule suffirait à mettre Gertrude tout près de Marguerite-Marie : elle n'a pas été choisie pour être directement l'apôtre du Sacré- Cœur ni pour en répandre le culte, mais elle en a été le poète exquis, en même temps que l'amante radieuse.
autem suavitatls pulsuum istorum reservata est moderno tempori, ut ex talium audientia recalescat jam senescens et amore Dei torpescens mundus. On voit qu'il n'y a pas là une prophétie, au sens strict du mot. Les Bénédictins traduisent : « Quant à ce qu'expriment de douceur ces divines pulsations, il est réservé aux derniers temps de le faire connaître, afin que le monde engourdi par l'âge reprenne dans l'amour divin quelque chaleur, en entendant ces mystères. »
XIII" -XV siècle.
Vue générale; les âmes privilégiées; pratiques et faveurs.
La Vigne mystique, sainte Mechtilde et sainte Gertrude, résument, on peut dire, la dévotion au Sacré-Cœur, telle qu'on la connut et la pratiqua au moyen âge. Cela pourrait nous dispenser, à la rigueur, soit de recueillir les textes où il est question du Sacré-Cœur, soit de rappeler les noms des âmes privilégiées qui furent, durant cette période, en communications intimes avec le cœur de Jésus. On a déjà des listes nombreuses, et tous les jours il s'y ajoute ici des textes, là des noms l. Sans nous astre in dre à tout relever, nous signalerons les traits qui nous ont paru les plus caractéristiques. Mais avant d'arriver aux détails, donnons une idée rapide du sujet.
Du xme au xve siècle, le culte se propage ; on ne voit pas quïl se développe en lui-même. Le plus
1. Voir surtour Franciosi, ouvrage cité ; item, Baruteil, La Genèse du culte du Sacré-Cœur, Paris, 1904. p. 13-17 ; et commencement du culte privé, p. 69-9-4 ; GallifTet, addition au Hvre II, art. 1 et 2 ; Xilles, 1. i, part, ni, c. i ; Thomas, 1. 2, c. 3. Dans Le Règne du Cœur de Jésus, t. iv, p. 441-488, une double liste d'écrivains qui ont parlé du Sacré-Cœur, et de saintes âmes dévotes au Sacré-Cœur, du xme au xvine siècle. Pour les Franciscains, voir le P. Henri de Grèzes ; pour les Chartreux, dom Boutrais. Beaucoup des faits ou des textes concernent plutôt l'amour ou la plaie du côté que le cœur symbole.
souvent, il se rattache à la plaie du cœur ; çà et là il va au cœur indépendamment de la plaie, le cœur étant regardé comme organe de vie affective et symbole d'amour. Les faveurs faites aux privilégiés sont : d'être admis à coller ses lèvres sur la plaie du côté, pour y puiser l'amour et les richesses du cœur ; de pénétrer dans ce cœur pour s'y reposer comme dans une oasis, pour s'y promener comme dans un beau jardin, pour s'y plonger comme dans une fournaise d'amour et de pureté ; d'être embrasé d'une étincelle partie de ce cœur, d'échanger son cœur avec celui de Jésus et de ne vivre en quelque sorte que par le cœur divin ; de se sentir uni à lui pour louer Dieu, ou de pouvoir l'offrir au Père céleste comme notre bien propre ; d'y trouver un asile assuré contre les assauts des démons, un refuge contre la colère même de Dieu.
Le symbolisme, on le voit, occupe une grande place dans ces faveurs et visions ; il va toujours à montrer combien Jésus nous a aimés, combien il est nôtre, comment nous pouvons et devons l'aimer en retour. Un mot de Jésus à sainte Catherine de Sienne résume bien l'idée dominante de la dévotion. Elle lui demandait pourquoi il avait voulu que son côté" fut ouvert. Il lui répondit que c'était, entre autres raisons, « pour nous révéler les secrets de son cœur. Il aimait plus et plus ardemment qu'il ne pouvait le montrer par aucune peine finie. » Car « rien de fini ne disait assez son amour infini l. »
1. Divinœ doctrinœ dialogi, tract. 2, c. 75. Dans Franciosi, col. 257. — Pour avoir le sens précis des paroles citées, il faudrait lire tout le développement dont elles font partie. Mais on voit assez la pensée de fond. — La vie de cette sainte offre un exemple intéressant de rechange du cœur. Le P. de Galliffet, 1. il, addition, article 1, p. 107-109, a transcrit le récit très
Pour préciser cette vue générale, il paraît utile de recueillir les faits ou les textes les plus saillants et les plus significatifs, de marquer à grands traits la marche de la dévotion et d'en rechercher les principaux courants. Pour être moins incomplets, nous reviendrons même quelque peu sur nos pas pour glaner quelques épis que nous n5 avons pu mettre dans notre gerbe au chapitre précédent 1.
Cisterciens ou Bénédictins.
Sainte Lutgarde. — La Vénérable Ida.
Il faut signaler surtout sainte Lutgarde (1182- 1246). Plus d'une fois dans sa vie, il est question du Sacré-Cœur. On exagère, pourtant, en voulant
vivant et très circonstancié que donne de la chose le B. Raymond de Capoue, confesseur et historien de la sainte. On s'accorde à entendre d'une impression réelle ce que les sujets disent en cas semblables de la réalité des choses. Cf. Terrier, livre ni. c. n. p. 187 et suiv. Boudon, au xvne siècle, racontant un cas semblable, ajoute : « Ce n'est pas que nous pensions qu'il se soit fait un changement matériel, mais seulement qu'il (Jésus) se le consacra (le cœur de sa servante) par une sanctification nouvelle, l'unissant à son divin cœur, fournaise immense du pur amour, et abîme d'une charité infinie, la source de toutes les bénédictions. » L'amour de Dieu seul ou Vit de la sœur Marie-Angélique de la Providence* 3e partie, o. vu : Œuvres complètes de Boudon. Paris 1856 (édition Aligne), t. ni, p. 721. Remarque analogue du P. Jonquet, Oblat de Marie Immaculée, dans sa Sainte Lutgarde, ou la Marguerite- Marie belge, Jette-Bruxelles, 1907, p. 55-56. Cf. Ibid., p. 68, note.
1. Il y en a beaucoup plus dans Franciosi, dans le P. Henri de Grèzes. Mais ces auteurs précisent peu : dès qu'il est question de la plaie du côté, du cœur de Jésus en quelque sens que ce soit, ils voient la dévotion au Sacré-Cœur. Il arrive même plus d'une fois au P. Henri de Grèzes de traduire par cœur des mots comme lutus, ççstatum, pectus, etc., qui n'ont pas ce sens précis.
qu'elle ait été, cinq siècles à l'avance, « la Marguerite-Marie belge. » C'est beaucoup déjà d'avoir eu avec Jésus tout aimant et tout aimable quelque chose de ces relations intimes que nous admirerons bientôt chez les sœurs Cisterciennes de la Vierge de Saint-Trond et d'Aywières, Mechtilde et Gertrude. Le fait le plus saillant est le don réciproque des cœurs. Dieu lui avait donné la grâce de guérir les malades. On accourait donc à elle, et elle en était gênée dans ses oraisons, a Elle dit au Seigneur: A quoi bon, Seigneur, cette grâce qui m'empêche souvent d'être à vous ? Otez-la moi ; mais de façon à me la changer en mieux. Et le Seigneur : Que veux-tu, lui dit-il, en échange de cette grâce ? Et elle : Je voudrais, pour plus de dévotion, comprendre mon Psautier. Ainsi fut fait... Puis voyant que cette grâce ne lui rapportait pas encore tout le profit qu'elle en avait attendu... elle dit au Seigneur : « A quoi me sert, ignorante, simplette et san* lettres, de connaître les secrets de V Ecriture ? » « Que veux-tu
donc ? lui dit le Seigneur. Je veux votre Cœur. —
C'est plutôt moi qui veux le tien. — Ainsi soit-il, Seigneur. Mais alors tempérez à la mesure de mon cœur V amour de votre Cœur, et qu'en vous je possède toujours mon cœur en sécurité sous voire garde K »
1. Vie par Thomas de Cantimpré, c. 1. n° 12. Acta aanctorum, t. 24, juin. t. 4. ad diem 16, p. 193 : Franciosi, col. 187.
Le P. Alet, dans la France et le Sacré-Cœur, p. 200, raconte un trait semblable de la B. Jeanne de Maillé, avec un renvoi vague aux Bollândistes. Mais la prière qu'il cite n'est nulle part dans les Bollândistes. Elle n'est probablement qu'une interprétation, par le I'. Alet ou par celui qu'il a suivi des sentiments intimes de la Bienheureuse pendant ou après la vision qui est racontée là et qui est refile ; mais il n'y est pas question du Sacré-Cœur. Voir Acta sanctorum, t. 9. mars t. 3, ad diem 28, p. 734.
Une autre Cistercienne, la vénérable Ida (1247- 1300) « vit un jour Notre-Seigneur venir à elle ; il lui montrait sa poitrine à découvert, et l'invitait à s'approcher bien vite de lui, pour boire à cette source délicieuse {de pectore suo mellifluo)... Cette fois cependant... elle ne s'approcha pas de la poitrine du Seigneur... Mais d'autres fois, souvent même et très souvent, dans des ravissements semblables, toute hors de ses sens, elle entra dans le cellier à vin (cellam vinariam), et... but à la source sacrée de la poitrine du Seigneur (de sacro... Dominici pectoris fonte potavrrat) *. » Le cœur n'est pas mentionné en termes exprès ; mais n'est-il pas assez clairement désigné ?
Les Franciscains.
Les cinq plaies et le Sacré-Cœur. Cantiques franciscains. Stimulus anioris et Philomena. Marguerite de Cortone. Ange le de Foligno. Françoise Romaine. Jeanne de Valois. Baptiste Varani. Ubertin de Casai. Bernardin de Sienne. Henri deHerp.
Ce n'est pas tout à fait d'ordinaire la dévotion au Sacré-Cœur, comme chez sainte Mechtilde ou sainte Gertrude. Mais c'est une dévotion ardente et expansive aux cinq plaies, notamment à la plaie du côté, souvent à la plaie du cœur et donc au cœur blessé, avec le symbolisme multiple qui s'y rattache. L'ordre de saint François s'est distingué de très bonne heure par la dévotion aux cinq plaies. Dans cette dévotion, la plaie du côté
1. Vie, 1. 2, c. 1, n. 4, Acta sanctorum, t. 11, Avril, t. 2, ad diem 13, p. 173; Frarieiosi, col. 210.
attirait tout naturellement l'attention ; et dans la plaie du côté, il est si facile de remarquer le cœur blessé, blessé d'amour pour nous comme il était blessé par la lance du soldat. On sait que Notre- Seigneur, dans une vision, fit voir à la B. Marguerite-Marie saint François d'Assise comme «l'un des plus grands favoris de son sacré Cœur », et le lui donna « pour conducteur, comme un gage de son divin amour l. » Dès le xme siècle, on chantait, dans les milieux franciscains : « Regarde-moi donc et vois en quel état l'amour m'a mis. — J'ai le cœur transpercé d'une lance... — Mon cœur désire ton cœur. — Tu me fais languir d'amour. — Hâtetoi de venir à moi, — Donne-moi ton cœur 2. »
Il y aurait beaucoup à glaner non seulement sur la plaie du côté, mais même sur le Sacré-Cœur, dans les sermons qui circulent sous le nom de saint Antoine de Padoue (1195-1231) : « Il a ouvert à sa colombe son côté, son cœur même, pour qu'elle