CHAPITRE III
PREMIER ÉPANOUISSEMENT DE LA DÉVOTION (XVIe SIÈCLE;
Il ressort des faits et des textes donnés au paragraphe précédent que la dévotion au Sacré-Cœur était très répandue vers la fin du moyen âge et au temps de la Renaissance. Nous avons même, quoique vaguement, remarqué quelques courants de propagation, quelques centres de rayonnement. Déjà aussi nous avons constaté qu'il y en avait des exercices, des pratiques déterminées : chez sainte Mechtilde et sainte Gertrude, chez Tauler et chez Dominique de Trêves, chez la B. Varani, etc. Mais il semble que dans la seconde moitié du XVe siècle et dans la première moitié du xvie, elle tende à se dégager et à s'organiser en dévotion distincte, à s'épanouir en pratiques déterminées et qui lui soient propres. Elle n'est plus seulement affaire de relations personnelles entre Jésus et l'âme ; elle s'objective en quelque sorte : c'est une dévotion que l'on propose, avec exercices à elle, dont on préconise la valeur, dont on conseille l'usage. Elle passe, pour ainsi dire, du domaine de la mystique dans celui de l'ascétique chrétienne. Un Chartreux de Cologne, Lansperge, et un Bénédictin, Louis de Blois, ont eu, semble-t-il, la plus grande part dans ce premier épanouissement de
la dévotion. Mais autour d'eux, avant ou après, nous pouvons ranger d'autres noms et signaler d'autres influences.
Commençons par deux beaux textes qui font pour ainsi dire, transition entre le chapitre précédent et celui-ci.
En Danemark et en Bavière.
Le manuscrit de Mariebo. Le prêtre Bavarois.
Dans un livre de prières, que fit écrire, en 1497, l'abbesse de Mariebo, en Danemark, nous trouvons une prière au cœur de Jésus : « Salut, cœur honorable de Jésus-Christ. Je vous prie, ô cœur épanoui (blûhendes) et aimant de Jésus-Christ, d'où coule, a coulé et coulera à jamais tout bien, toute joie et tout bonheur. Je vous salue, saint cœur de Jésus, qui êtes capable d'illuminer mon cœur ténébreux et glacé. Fortifiez-le et affermissezle dans votre amour et votre crainte pour que je puisse vous aimer et vous craindre parfaitement, vous louer dignement dans l'éternité. Amen. ] »
1. Volksthùmliche Andachtsùbungen der Dânen beim Ausgange des Mittelalters, article du P. W. Schmitz, s. j. dans les Stimmen ans Maria-Laach, août 1891, t. 41, p. 191, 192. Le P. Schmitz ne donne pas le texte original. Le manuscrit auquel il renvoie est à la Bibliothèque royale de Copenhague, collection Thott, n. 553, in-4°. La prière est, je crois, à la feuille 32 ; mais le renvoi manque un peu de précision. Le mst contient, nous dit le P. Schmitz, un grand choix de prières pleines d'onction, notamment à l'àme du Christ, à sa face, à ses cinq plaies, à la plaie du côté, au cœur de Marie.' Je dois l'indication de cet article à l'obligeance de M. P. Bernard.
En 1510, un prêtre de Munich composait un recueil de prières et de méditations sur la vie et les souffrances de Xotre-Seigneur Jésus-Christ, où il y a un bel exercice de dévotion au Sacré-Cœur. C'est dans une méditation, la 52e, sur la blessure du côté. Les idées sont celles de la tradition sur le symbolisme du sang et de l'eau. Mais la pensée du cœur y est partout exprimée : « La lance du soldat... a atteint votre cœur si bon et si tendre, a ouvert la source bienheureuse et vivante de votre sang. » Suivent de beaux développements sur la vertu du sang rédempteur, de l'eau purificatrice, sur le symbolisme de l'Église sortant du côté du Christ comme Eve du côté d'Adam, sur cette blessure, plus vénérable encore que les autres. a Quiconque, ajoute le pieux auteur, boit à la source sacrée et divine de cette large blessure, ne fût-ce qu'une goutte du saint amour, celui-là oublie aussitôt ses tristesses et ses peines... Allons, allons, ma pauvre âme, pénètre donc dans le côté droit de ton Maître crucifié. Par cette large blessure, entre dans le cœur très aimant du Christ, qui, dans son immense amour, s'est laissé transpercer. Dans le creux de ce rocher cherche un refuge contre les inquiétudes et le tumulte du monde. Ame fidèle, pénètre donc dans ce cœur sublime, dans ce cœur caché, dans ce cœur mystérieux, dans ce cœur divin qui s'ouvre si largement devant toi; entre dans ce J cœur, âme bénie de Dieu. Pourquoi hésiter '{'si , longtemps ? Devant toi s'ouvre la source* de. la, vie, la voie du salut, la fontaine céleste, d'où s'écoulent les flots précieux qui réconfortent et qui béatifient. Voici la cité de refuge contre les attaques de l'esprit mauvais ;
voici l'abri inviolable contre la colère du Juge à venir. Voici la source intarissable de la grâce divine... Voici la source que la puissance divine a fait jaillir au milieu du Paradis terrestre... Ame chrétienne, bois donc à cette source si pure du Sauveur une gouttelette du divin amour... » Ce qui suit regarde encore plus directement le cœur. « Par cette sainte blessure, ô chrétien, pénètre jusqu'au plus intime de ton Sauveur. Il t'invite à demeurer en lui, il l'exige même. Tout son désir, c'est que ton cœur ne fasse plus qu'un avec son cœur. « Mon fils, te dit-il, donne-moi ton cœur. » Ton cœur, enten^s-tu bien ? et pas autre chose ; ton cœur c'est le plus beau présent que tu puisses lui faire... Si le Sauveur a voulu que son côté fût si largement ouvert et son cœur si profondément blessé, c'est pour que... tu puisses entrer librement dans le cœur de ton bien-aimé, et goûter combien il est doux et suave de demeurer ainsi dans le sanctuaire intime du cœur de ton Dieu. Ainsi s'opérera l'union si étroite et si indissoluble, que désormais, dans la simplicité de ton cœur, tu accompliras toutes choses pour la plus grande gloire du Seigneur Jésus, tu chercheras en tout son bon plaisir, et vivras dans son entière dépendance. Où pourras-tu trouver une demeure plus sûre, un repos plus tranquille, un sommeil plus doux que dans les plaies sacrées du Christ Jésus ? Où pairras-tu trouver sagesse plus grande, enseignements plus utiles pour le progrès spirituel que dans les profondeurs intimes du cœur du divin^ crucifié, d'où jaillissent les ondes vivifiantes de7 la grâce^? Où pourras-tu plus efficacement chasser la tiédeur et embraser ton cœur du saint amour, où pourras-tu
plus facilement trouver le remède à tes blessures et le recueillement parfait que dans le cœur du Christ ? Rien sur la terre ne saurait enflammer, attirer aussi irrésistiblement le cœur humain comme l'amour infini du Christ sur la croix. Mon Amour a été blessé et transpercé, afin que librement je puisse pénétrer dans le cœur aimant de l'éternel Amour... »
« Ame chrétienne, serre-toi près du cœur sacré de ton Dieu... Si tu le peux, arrache ton cœur de ta poitrine et place-le dans le cœur de ton Maître, afin qu'il le garde, qu'il le gouverne, qu'il le protège contre les séductions des créatures et les ravages du péché.
« Ouvre-lui aussi ton cœur à ce Maître, à ce Jésus ; confie-lui ton cœur entièrement, sans réserve, avec tous ses désirs, toutes ses volontés et toutes ses répugnances. Un seul cœur, une seule âme avec Jésus, une conformité parfaite de jugements et de sentiments en toutes choses, une soumission absolue à sa souveraine volonté partout, toujours. Tu posséderas ainsi la suave paix et tu demeureras en lui... »
La prière qui jaillit de ces considérations et de ces exhortations est elle-même toute dans le sens et l'esprit de la dévotion au Sacré-Cœur. « Très doux Seigneur Jésus, source des joies intimes, vous qui habitez dans les cœurs qui vous aiment et vous sont dévoués... vous avez voulu que la lance ouvrît votre côté sacré : donnez-moi entrée, je vous en supplie, dans cet abîme insondable de miséricorde ; laissez-moi pénétrer par cette plaie dans le sanctuaire intime de votre cœur très aimable, afin que mon cœur s'unisse à votre cœur
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dans un amour indestructible, afin qu'il s'enflamme d'amour pour vous, afin que vous demeuriez en moi et moi en vous, et que cette union subsiste éternellement. Blessez mon cœur par les rayons pénétrants de votre amour souverain ; blessez-le profondément ce cœur si lâche et si froid ; transpercez-le de part en part, afin que, grâce à cette blessure salutaire, mon âme recouvre une santé parfaite, et que désormais aucun amour ne prenne possession de mon cœur, et que je ne cherche et ne trouve joie et consolation qu'en vous seul. Que mon cœur ne soit ouvert qu'à vous seul, ô Jésus, qu'il soit fermé au monde et à Satan, et protégé contre toutes les attaques par le signe de votre croix très sainte, ô Jésus. Ainsi soit-il K »
Lansperge et Louis de Blois.
La dévotion s'objective. Pratiques et prières. De mystique elle devient ascétique.
Ces prières et ces exercices, dont il serait facile, sans doute, de multiplier les exemples, préparaient un progrès nouveau de la dévotion. Elle n'était pas encore une dévotion organisée, si je puis dire, ayant son existence stable et distincte, ses pratiques propres. Cette organisation était comme en
1. D'après le Bulletin de VŒuvre du Vœu national, 2 octobre 1896, t. 21, n. 19, p. 856-858. Il est regrettable que le Bulletin ne donne aucune indication précise sur le livre d'où cela est tiré. On dit seulement qu'il a été publié en 1887. Franciosi a reproduit le texte du Bulletin, col. 337-340, en transcrivant de façon inexacte les indications déjà si insuffisantes du Bulletin.
train de se faire toute seule, par le mouvement même de la vie. Deux hommes y aidèrent principalement : le dévot Lansperge, de la Chartreuse de Cologne (Jean Juste, ou Gerecht, de Landsberg en Bavière, mort en 1539). et le pieux Louis de Blois (Blosius), bénédictin, abbé de Liessies. en Hainaut, qui mourut en 1566.
Lansperge vint le premier et semble avoir fait davantage. Il paraît bien que son influence se fit sentir à Louis de Blois lui-même ; mais celui-ci fit beaucoup aussi pour vulgariser et propager quelques pratiques destinées à devenir populaires. Chez les deux, la dévotion se présente comme un excellent exercice de la vie ascétique, et nombre de pratiques ou de prières nous sont fourmes pour nous la rendre facile.
Lansperge est le plus riche et le plus varié. Il a des modèles admirables de prières et d'affections au Sacré-Cœur. Un des premiers, il a parlé d'images à en avoir. Pour le détail, je renvoie à dom Boutrais. Mais ne faut -il pas citer au moins quelques lignes, pour faire voir avec quelle insinuante piété il recommande sa chère dévotion, laquelle est pour lui la dévotion à Jésus « débordant d'amour et de miséricorde », et comment il cherche un stimulant dans l'image sensible du cœur ? Voici ce qu'il écrit à un novice :
Appliquez- vous à honorer le cœur du très tendre Jésus-Christ, Xotre-Seigneur, tout débordant d'amour et de miséricorde ; ayez la dévotion de le saluer souvent ; baisez-le, entrez-y en esprit. Par lui faites vos demandes et offrez vos exercices. Il est le dépôt (apotheca) de toutes les grâces, la porte par où nous allons à Dieu et Dieu vient à
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nous. Ayez donc une image du cœur divin, ou des cinq plaies, ou de Jésus sanglant et tout blessé, mettez-la en quelque lieu où vous passez souvent, pour qu'elle vous rappelle votre pratique et votre exercice d'amour envers Dieu... A cette vue... élevez votre cœur vers Dieu, et, d'esprit seulement, sans bruit de paroles, criez vers lui, désirant que votre cœur soit purifié et que votre cœur et votre volonté s'unissent au cœur du Christ et à son divin bon plaisir. Vous pourriez aussi, si la dévotion vous y pousse, baiser cette image, j'entends du cœur de Jésus, comme si c'était le vrai et divin cœur de Jésus que vous presseriez de vos lèvres, avec le désir d'y imprimer votre cœur, d'y plonger votre esprit, de vous y absorber, vous figurant attirer de son cœur gracieux dans le vôtre son esprit, ses grâces et ses vertus, tout ce qu'il contient, dans son immensité, de salutaire pour vous. Car le cœur du Seigneur déborde de tout cela. Il est donc utile et très pieux d'honorer dévotement le cœur du Seigneur Jésus. Ayez-y recours en toute nécessité, puisez-y consolation et secours de toute sorte. Que tous les cœurs vous abandonnent et vous trompent, soyez sans crainte, ce cœur très fidèle ne vous décevra ni ne vous délaissera :. »
1. Pharetra divini amoris, livre i, partie 5, Exemtium ad piissimum Cor Jesu, p. 196. Montreuil, 1892 : complété d'après l'édition in- 18, Paris 1576, sans pagination, et d'après la lettre citée dans le Mois du Sacré-Cœur de Jésus, par d'anciens auteurs chartreux, p. 361. Montreuil, 1886. La dernière phrase est presque textuellement dans Dominique de Trêves. Voir page 235. Il est difficile, pour les menus détails d'expression, d'avoir le texte exact de Lansperge, tellement tout cela a été remanié. L'édition de la Pharetra. Montreuil, 1892, diffère beaucoup de celle de Paris 1576, qui se donne comme l'édition princeps (nunc primum typis excusa), et qui est proba
A ces conseils il faut joindre, ne fût-ce que comme échantillon, quelques extraits des pieuses aspirations qa'il nous propose : « 0 Jésus tout aimable, quand m'ôterez-vous mon cœur souillé et me donnerez-vous votre cœur ? Quand mon cœur sera-t-il embaumé de l'odeur de vos vertus, tout enflammé de l'amour des choses célestes? Ah ! très doux Jésus, enfermez mon cœur dans votre cœur ; demeurez-y tout seul, soyez-en le seul maître ; de la noblesse de votre cœur que mon cœur soit ennobli et embelli. Imprimez, de grâce, en mon cœur toutes les blessures de votre cœur blessé, pour que j'y Use sans cesse l'amour immense de votre cœur pour moi et ses vives douleurs, etc. l, » Joindre aussi cette belle prière, l'une de celles qui font le mieux saisir, sur le vif et en action, la dévotion au Sacré-Cœur :
k 0 cœur si noble, si bon, si doux, de mon fidèle ami, Jésus-Christ mon Dieu et mon Seigneur, attirez, absorbez en vous, je vous en prie, mon cœur, toutes mes pensées et mes affections, toutes les puissances de mon âme et tous mes sens, tout ce qui est en moi, tout ce que je suis et tout ce que puis : que je ne vive que pour votre gloire et suivant votre très sainte volonté.
« O très miséricordieux Jésus, en votre cœur je me remets et je m'abandonne tout entier. Je
blement une simple réimpression de la première édition, qui dut paraître à Cologne ; la distribution des matières est tout autre, les prières et exercices ne sont pas toujours les mêmes. Il y en a davantage dans l'édition de 1892 ; mais il y manque des pièces de première valeur, et des indications pratiques qui faisaient de la Pharetra un manuel de vie spirituelle excellent. Aurait-on craint de donner prétexte à des reproches le quiétisme?