CHAPITRE IV LA DÉVOTION AU XVIIe SIÈCLE
Il n'y a pas, en ce qui regarde notre dévotion, de démarcation bien nette entre le xvi siècle et le XVIIe. Si pourtant l'on cherche à dégager quelques traits précis, on peut dire, semble-t-il, sans rien forcer, que, au xvie siècle, la dévotion se constitue en elle-même plus qu'elle ne se propage, tandis que, au xvir9, elle se propage plus qu'elle ne se constitue. Il y a, dès It* xvie siècle, un premier épanouissement de la dévotion ; mais c'est, avant tout, un épanouissement, dans les âmes ; ce n'est pas, autant du moins que nous pouvons le saisir, un mouvement général, qui se transmet et qui se communique de proche en proche. La dévotion reste affaire individuelle, elle n'a rien d'une poussée sociale. Si nombreuses qu'en soient les traces, elles restent sporadiques. Rien n'indique un mouvement qui prenne conscience de lui-même et qui tende à se généraliser. Le xvne siècle, au contraire, se présente à nous comme une aurore de la dévotion, ou, si l'on veut, comme son printemps: tout y annonce le grand mouvement qui va peu à peu conquérir le monde. Annonces obscures pour ceux-là qui vivaient alors, sauf quelques privilégiés, voyants de l'avenir ; annonces assez claires pour nous qui savons cet avenir. Nous allons étudier rapidement cette divine préparation.
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Les faits sont à peu près les mêmes que nous avons déjà rencontrés. Mais ils se multiplient singulièrement, et nous donnent, avertis que nous sommes par l'événement, l'impression d'un mouvement qui commence et qui se propage.
Il n'est pas facile de grouper cet amas de faits. L'ordre chronologique n'est pas toujours possible, et souvent il empêcherait de voir les rapports réels des choses ; les autres groupements risquent de fausser les perspectives ou d'établir des rapports factices. Il paraît naturel de combiner l'ordre chronologique avec l'ordre des choses, en procédant tantôt par pays, tantôt par congrégations religieuses ou groupements analogues, et suivant, pour chaque série de faits, soit l'ordre chronologique, soit quelque autre ordre indiqué par l'analogie des choses l.
La dévotion hors de France.
Espagne : Saint Michel des Saints; Marine d'Escobar ; Marie d'Agréda. — Flandres, Belgique et Pays-Bas : Nicolas de Montmorency, Benoit ffaeften, Jacques Marchant, Jeanne de Cambry, Mère Deleloe. — Suisse : Saint Fidèle de Sigmaring en.
Voici d'abord, en Espagne, saint Michel des Saints, Trinitaire (1598-1625). Il demandait à Notre-Seigneur de lui changer son cœur, et de lui en donner un autre, plus aimant et plus généreux. Notre-Seigneur l'exauça : il prit le cœur de son
1. Nous réservons pous le chapitre suivant ce qui regarde les Visitandines, les Jésuites, le B. Jean Eudes.
bien-aimé Michel et le cacha dans sa poitrine ; en retour, il lui donna son propre cœur, tout embrasé d'amour \
En Espagne encore, c'est la V. Marine d'Escobar (1554-1633), à qui Notre-Seigneur révéla souvent les secrets de son cœur. Après avoir écrit sa règle pour ses religieuses, elle l'offrait à Notre-Seigneur, en lui disant qu'elle était sienne. Tu as raison, lui dit Jésus. Elle est mienne en effet. Lève plutôt les yeux, et regarde mon Cœur. « Je levai les yeux de mon âme, dit-elle, et je vis toute la règle écrite dans ce divin cœur.2» Un autre jour, « je vis, dit-elle, Notre-Seigneur qui m'ouvrait sa poitrine sacrée et me montrait son Cœur très saint, tout brûlant d'amour pour ses créatures, et je vis dans une très vive lumière comment il nous a aimés et nous aime, comme s'il disait : Regarde. C'est de cet amour, c'est avec ce Cœur que je vous ai aimé 3. » Un autre jour, il lui montrait les plaies de ses mains et de ses pieds. «Et celle du côté ? lui dis- je. Il répondit : Regarde ; et il me montra aussi celle-là, et en même temps son cœur, qui apparaissait à travers la blessure 4. »
Un jour de vendredi saint, c'était en 1616, comme elle craignait l'illusion, Notre-Seigneur lui
1. Office du saint, leçon vi, 5 juillet. Cf. Acta canonizationis, dans les Analeeta juris Pontificii, 1863, p. 1446.
2. Vie, par le P. Louis du Pont, lre partie, 1. 5, c. 20, n. 3. Traduction latine, Prague 1672, p. 536. Dans Franciosi, col. 354. On remarquera que la Vénérable dit : « les yeux de l'âme » ; c'est ordinairement dans le même sens qu'il faut entendre la chose, là même où ce n'est pas dit expressément. Elle dit de même qu'un jour elle embrassait,» suivant notre manière de parler », les pieds du Sauveur.