Ibid. 21e jour, p
forme. « Une autre fois, ayant beaucoup de peines pour tant d'offenses qui se commettaient ordinairement au carême prenant, et m'abandonnant entièrement à mon doux Sauveur, et m'offrant pour satisfaire pour toutes les offenses qui se commettaient en ces jours par tout le monde, je lui demandai comme je pourrais satisfaire à sa justice et lui faire plaisir, et je connus le plaisir inestimable que mon Seigneur prenait quand j'offrais à de tels jours au Père éternel l'amour du cœur de son Fils l. » On voit que dom Innocent Le Masson, général des Chartreux, quand en 1694, ses Religieuses lui demanderont la permission d'honorer le Sacré-Cœur tel qu'il vient de se révéler à Marguerite-Marie, aura raison de reconnaître là une vieille dévotion de son Ordre et de la recommander comme telle.
Dans les diverses branches de la famille franciscaine, la dévotion est vivante et tend à se généraliser. Deux livres d'usage courant en indiquent des pratiques quotidiennes et, pour ainsi dire, continuelles, pour des groupes considérables. Le premier est La règle de Pénitence du séraphique Père saint François... suivie d'un Exercice journalier à Vusage des Religieux et Religieuses du Tiers-Ordre régulier, 1635. C'est une sorte de Directoire spirituel, composé pour répondre à une décision du Chapitre général de 1625 et approuvé par les Chapitres subséquents. Or dans V Exercice il est à chaque instant question du Sacré- Cœur, autant ou plus que dans la Pharetra de Lansperge ou dans le Manuel de dom Jean'Michel
1. Vie manuscrite. D'après dom Boutrais, Lansverge, p. 188-189.
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de Vesly pour les Chartreux. Après l'examen, il faut offrir au Père éternel les douleurs et amertumes du cœur de son Fils pour supplément du défaut des nôtres. Et celles que nous concevrons doivent être puisées à cette fontaine d'amour. » Parmi les actes de préparation éloignée à la communion, il y a les affections d'amour, «considérant que les actions et souffrances de Notre-Seigneur ont leur source en son cœur divin, infiniment amoureux de notre salut », et il y a des aspirations à Jésus pour obtenir « l'accès à son cœur ». En sortant du couvent, il faut se recommander au cœur de Jésus, en lui disant : « 0 Jésus très aimable, je vous recommande mon corps et mon âme, avec tous mes sens et puissances, les enfermant dans la plaie de votre cœur fidèle, afin qu'il vous plaise me préserver là de tous les péchés et affections déréglées. Daignez absconser mon cœur dans le vôtre, et tout mon vouloir et non vouloir, mon repos et mon action, et soyez le commencement et la fin de toutes mes pensées, mes œuvres et mes paroles. » Au retour, « en approchant du couvent... il faut divertir l'imagination des espèces conçues par la vue et l'ouïe... Et enfin étant arrivé, on retournera au cœur de Jésus, pour reprendre ses exercices l. »
L'autre livre est du P. Adrien de Maringues, Récollet. Il parut à Lyon, en 1659, sous le titre : Exercices spirituels très utiles et propres pour conduire les âmes religieuses et séculières à la perfection des actions des jours, des semaines, des mois et des
1. D'aprè3 le P. Henri de Grèzes, p. 203-209. Bien des traits en ces pratiques et ces prières semblent empruntés, notamment à Lansperge. Mais peu importe ici.
années. Comme on voit, il s'adresse à tous les chrétiens pieux. Mais il a été écrit spécialement pour les Clarisses. Or, ce livre est plein du Sacré-Cœur. On y indique notamment, d'après le P. Saint-Jure, comment il faut s'unir à Jésus dans le cœur même de Jésus, y faire tout ce que nous faisons et y exercer toutes les fonctions de la vie purgative, illuminative, unitive \ Le P. Adrien fait remarquer qu'il ne propose pas de pratiques nouvelles, et la façon dont il transcrit les pages de Saint-Jure nous fait deviner comment il procède pour le reste. La grande place faite au Sacré-Cœur dans le livre n'en montrerait que mieux la grande place qu'il avait dès lors dans la dévotion des fidèles.
Le célèbre P. Joseph, le bras droit de Richelieu, Y « Éminence grise » comme on disait (1577-1638), mentionne souvent le Sacré-Cœur. Peu, avant la B. Marguerite-Marie, en ont tant parlé que lui 2. Ses instructions aux Bénédictines du Calvaire, qu'il avait fondées, comme on sait, en 1614, en sont pleines. Peut-être le mot cœur ne lui présentet-il pas un sens très défini, et, en pressant telle de ses expressions, on pourrait être tenté de conclure que, tout en employant le mot cœur, il n'a pas en vue le cœur de chair, et que, par conséquent, nous n'avons pas là, à proprement parler, la dévotion au Sacré-Cœur 3. La conclusion serait inexacte.
1. Le texte est cité tout au long par le P. Henri de Grèzes, p. 212-214. Mais le P. Henri semble ignorer qu'il est du P. de Saint-Jure. Voir L'homme spirituel, 2e partie, c. 4, section 2.
2. Voir Un précurseur de la B. Marguerite-Marie. Le P. Joseph et le Sacré-Cœur, par l'abbé Louis Dedouvres, Angers, 1899. Le P. Henri de Grèzes lui consacre aussi quelques pages, 216-234.
3. Il dit, en effet, dans une de ses instructions : « Remarquons, en passant, que lorsque nous parlons du cœur, nous
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Le P. Joseph ne précise pas, il est vrai, comme on a fait plus tard, et la réalité concrète qui fonde le symbolisme reste si voilée que le cœur nous apparaît peut-être plus chez lui comme un mot, une métaphore, que comme une chose, un symbole l. Il a cela de commun avec tous ceux, ou peu s'en faut, qui à cette époque parlent du Sacré-Cœur. Mais un regard plus attentif nous montre que l'idée reste symbolique et que le mot cœur n'est pas complètement vidé de son contenu matériel : le rappel continuel de la blessure du cœur et du côté percé suffit à nous en avertir. Quand le P. Joseph dit que, en parlant du cœur il n'entend pas « parler du cœur matériel du Sauveur, mais de sa volonté et de son amour », l'expression dépasse sa pensée : il veut dire seulement qu'il ne s'arrête pas au cœur matériel comme tel.
On a recueilli chez d'autres écrivains de la famille franciscaine nombre de textes sur le cœur de Jésus : chez le P. Philippe d'Angoumois (j* 1631) chez le P. Paul de Lagny (1663), chez le P. Léandre de Dijon (f 1661), chez le P. Bernardin de Paris (1662), chez le P. Louis-François d'Argentan (1668), chez le P. Guillaume de Troyes (1670) 2.
On a recueilli également chez leurs mystiques plus d'un trait peu connu, soit comme dévotion au cœur de Jésus, soit comme manifestation de ce
n'entendons pas parler du cœur matériel du Sauveur, mais de sa volonté et de son amour. » Le P. Henri de Grèzes, qui donne le contexte, p. 221, a omis cette phrase, sans en avertir.
1. Voir les explications données à ce sujet au commencement de cet ouvrage, lre partie, c. 1, § 1.