‹ La dévotion au Sacré-Cœur de Jésus (volume 2)Chapitre 154 sur 215 · Voir Letierce, Etude, t. 2, p · texte numérisé non relu

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plus haut comment Canisius puisa cette dévotion chez son maître Nicolas Van Esch et dans ses rapports avec la Chartreuse de Cologne, comment Dieu la développa chez lui par des grâces insignes, par quels exercices il la pratiquait et comment il engageait ses Frères à la pratiquer. On a vu également comment un humble Frère de la Compagnie de Jésus, saint Alphonse Rodriguez, fut amené à ce cœur sacré et quelles belles pages il en a écrites. Avec ces exemples et quelques autres, moins importants, qui ont été signalés en temps et lieu, le lecteur peut se faire une idée, autant du moins qu'on peut en juger d'après les documents connus, de ce qu'a été, au xvie siècle, la dévotion, je ne dis pas de la Compagnie de Jésus, mais de quelques Jésuites, au Sacré-Cœur. On peut supposer davantage , supposer , par exemple — et la supposition n'a rien que de très vraisemblable — que Pierre Canisius aura dit à saint Ignace et peut-être à ses compagnons, qui étaient là, la grande grâce reçue au moment de sa profession. Mais des suppositions, si fondées soientelles, ne sauraient être données pour des faits historiques. Or les faits historiques sont peu nombreux, au cas présent, et ils n'ont rien de bien significatif.

Au xvne siècle, faits et textes se multiplient avec une extrême abondance, et si les faits mystiques, ici encore, n'ont rien de bien saillant, les textes ascétiques sur la dévotion prennent une étendue et une importance qui méritent la plus sérieuse attention de l'historien. Pour les faits, le P. de Franciosi a recueilli, avec les traits de dévotion au Sacré-Cœur qu'il a trouvés dans les Ménologes

ou les histoires de la Compagnie de Jésus, les exemples de faveurs accordées à des Jésuites dévots au cœur divin. Je me contente de signaler quelques cas.

Le P. Jérôme Dias (1575-1624) aimait à s'enfermer tour à tour dans chacune des plaies de Jésus. Au cœur il demandait surtout « d'être toujours loyal avec lui ». Le P. Arnold Cath (1586-1630) recourait souvent à Marie par le cœur de son Fils. Le P. Jean Suffren (1565-1646) avait fait sienne la pratique tant recommandée par Louis de Blois, et tous les jours, après sa messe il disait : « Bon Jésus, soyez miséricordieux pour moi pauvre pécheur. Je remets en votre très doux cœur le sacrifice que je viens d'offrir avec tant de tiédeur et de distractions : daignez le corriger et le perfectionner, etc. » Le P. Jean Rigole '.ic (1595-1658) demandait sans cesse à Notre-Seigneur de lui changer le cœur et de lui en donner un nouveau, un cœur large, libre et magnanime. On ne dit pas expressément qu'il demandât soit le cœur de Jésus, soit un cœur semblable au cœur de Jésus, mais on devine qu'il en devait être ainsi. Ce qui le montre encore mieux, c'est la dévotion qu'il portait aux saints dont Notre-Seigneur avait changé le cœur, en le transformant au sien. Le P. Antoine de Padilla (1534-1612) disait, en mourant, à Notre-Seigneur : « Qu'ai- je à craindre puisque vous m'avez dit que vous me gardez dans votre cœur ? Puisque vous me gardez en votre cœur, allons où vous voudrez, il n'y a rien à craindre. » Le P. Jérôme Ansaldi (1598- 1652) fut vu, pendant qu'il célébrait la messe, entouré d'une nuée lumineuse, où était Notre-

Seigneur, mettant son cœur dans celui de son serviteur l.

Les faits particuliers, on le voit, n'ont rien de bien saillant. C'est donc surtout dans la prédication et les écrits qu'apparaît le rôle de la Compagnie de Jésus dans l'histoire de la dévotion avant Marguerite-Marie : c'est un rôle d'apostolat et de propagande.^Tel sera également le caractère de la mission que Notre-Seigneur lui donnera par la Bienheureuse Marguerite-Marie. Mais avant de parler des écrits, un mot sur les images.

Ce n'est pas un mot qu'il y faudrait ; une longue étude ne serait pas de trop. On en a une première ébauche dans Des jardins 2, dans Grimoiïard de Saint-Laurent3, surtout dans Letierce4. En attendant un travail, dont les éléments, je le sais, ont été recueillis déjà, je dois me contenter d'une indication générale.

Rien ne montre mieux que la profusion de l'image du cœur de Jésus, la généralité du mouvement qui entraînait les Jésuites vers la dévotion au Sacré-Cœur. Ce fut une tendance très répandue, et qui semble se rattacher au B. Pierre Canisius, de regarder le cœur de Jésus comme faisant partie, avec le monogramme IHS, des armes de la Compagnie. Aussi le trouve-t-on partout, avec le mono-

1. Voir Franciosi, col. 489-495, Clients et Privilégiés du Sacré-Cœur dans la Compagnie de Jésus.

3. Deuxième période, c. 2-5, p. 40-114, passim. M. de Saint- Laurent ne traite pas à part l'iconographie du Sacré-Cœur dans la Compagnie de Jésus.

4. T. 2, Notes et pièces justificatives. Le cœur de Jésus dans les armes de la Compagnie, p. 505-516 (d'après les notes d'un Jésuite, que le P. Letierce ne nomme pas, et qui est, si je ne me trompe, le P. Salmon).

gramme, sur leurs livres, sur leurs édifices, dans leurs églises et oratoires. Le plus souvent, il est percé d'une lance, et combiné de façons diverses avec les trois clous, suivant la manière devenue commune, au xvie et au xvir9 siècle, de représenter les cinq plaies en les groupant autour de la plaie du cœur ; quelquefois il est isolé ou joint au cœur de Marie. Dans tel ou tel cas particulier, il n'est pas facile de décider si c'est directement le cœur de Jésus qui est représenté, ou si c'est le cœur du fidèle. Mais souvent c'est certainement le cœur de Jésus. Même quand il est combiné avec les clous, c'est le cœur que l'on veut représenter, bien plus que les plaies. A plus forte raison, quand il est isolé. On le trouve même pleinement dégagé, comme cœur tout aimant et tout aimable, sans rien qui rappelle même la plaie du côté.

Pour nous borner à un cas, faisons une visite à l'église de leur ancien collège, à Poitiers (aujourd'hui, le Lycée), qui est d'environ 1610. Nous y trouvons au moins quatre fois le cœur de Jésus. Tout d'abord dans la première chapelle latérale, du côté de l'Évangile. Des deux côtés de l'autel, deux cartouches semblables ; ils contiennent, dans un cadre oval auréolé ,1e monogramme IHS et, au-dessous, un cœur, de forme conventionnelle ; des flammes s'échappent de l'aorte, et une aigrette de flammes se dégage de chaque côté. Le cœur tient ici la place des clous dans les représentations ordinaires du chiffre de la Compagnie ; c'est certainement le cœur de Jésus. Au tympan intérieur de la grande porte d'entrée, sur un cartouche agrémenté de palmes et de feuillage d'olivier, la même image, monogramme et cœur ; mais 1p cœur

sans les deux aigrettes latérales. Sur la porte du tabernacle, en ivoire ciselé sur écailles, un cartouche rond, le même monogramme surmontant un cœur, sans flammes ni aigrettes, mais avec trois clous fichés dans l'aorte K Images analogues sur les boiseries de la sacristie.

Nous insisterons davantage sur les écrits. Les ascètes et les mystiques de la Compagnie de Jésus, au XVIIe siècle, en marchant dans les voies tracées par saint Ignace dans les Exercices spirituels, découvrent comme naturellement le cœur de Jésus et le signalent aux fidèles de toutes les façons : dans la prédication et la direction des âmes, par le livre et par l'image.

Le P. Jacques Alvarez de Paz (1560-1620), dans son traité De inquisitione pacis sive studio orationis, arrive dans la seconde partie du quatrième livre, aux « affections qui servent pour le progrès dans le bien ». Tout naturellement, il rencontre sur sa route Notre-Seigneur, et ramène tout à revêtir Jésus, c'est-à-dire à nous refaire sur le divin modèle. Le premier exercice s'occupe des puissances de l'âme pour les réformer sur l'âme de Jésus ; le second a pour objet les affections de notre cœur, pour les composer à la ressemblance de Jésus. « Vous vous exercerez à réformer votre cœur, à retrancher et à mortifier tout ce qui pourrait vous empêcher de vous fondre en lui par l'amour, et de vous attacher à votre Créateur par l'esprit et par le sentiment. » Le moven sera l'étude et l'imitation

1. Je remercie cordialement M. Bodet, Directeur au Grand Séminaire, qui m'a si aimablement guidé dans mes visites, et m'a donné avec tant de compétence toutes les explications désirables.

du divin cœur. Tout le passage est très beau, mais trop long pour être reproduit ici en entier. Quelques extraits en donneront l'idée : « Vous vous efforcerez d'entrer dans le cœur du Seigneur Jésus et de l'étudier pour former votre cœur sur ce modèle. Ce cœur très saint est la voie qui nous mène à l'éternelle demeure, qui est la divinité du Christ... Il est la porte par où nous entrons dans la contemplation de la divinité... Pour donc que vous puissiez monter jusqu'à la contemplation et l'amour de la divinité, vous aurez soin de pénétrer, par une considération attentive, dans le cœur du Maître, le plus saint et le plus pur de tous les cœurs, pour tâcher, par vos aspirations dans la prière, par vos efforts dans l'action, d'avoir vous aussi un cœur semblable. En fixant ainsi les yeux de votre âme sur le cœur même du Maître vous le verrez tout pur de douze sortes de puretés. Il a été pur : 1° de tout amour des biens temporels ; 2° de toute obliquité d'intention ; 3° de tout attrait mondain ; 4° de tout désir de plaire aux hommes ; 5° de toute pensée inutile ; 6° de tout soin superflu ; 7° de toute amertume malfaisante ; 8° de toute vaine complaisance ; 9° de toute recherche de consolation humaine; 1<>" de tout scrupule ou crainte inquiète; 11° de toute agitation d'impatience ; 12° de toute tache de volonté propre. De cette multiple pureté de son cœur vous louerez votre Seigneur Jésus ; vous la désirerez pour vous-même, vous la demanderez par des aspirations enflammées, vous travaillerez avec entrain à l'atteindre, et ainsi vous réformerez votre cœur. » Suit une belle prière pour obtenir de connaître et d'imiter la perfection du divin cœur :

« 0 Sauveur des hommes, Christ Jésus, dont l'œuvre est notre rédemption, dont la connaissance est le commencement de notre salut, dont l'imitation est toute la perfection : ouvrez-moi, je vous en prie, votre très saint cœur, porte de la vie et source d'eau vive, afin que par là j'arrive à vous connaître, et que là je boive les eaux de la véritable vertu qui étanchent toute soif des biens temporels. Vous avez dit : Le cœur de F homme est tortueux et insonble, qui le connaîtra ? Moi, le Seigneur. Et moi je dis : Saint et pur est votre cœur, mais impénétrable, et qui le connaîtra ? Vous, Seigneur et, pour une part, celui à qui vous voudrez bien le révéler. Ouvrez donc mes yeux, illuminez-les, pour que je voie la perfection de votre cœur, pour que je tâche, en imitant vos perfections, à rejeter les immortifications de mon cœur ; pour que je repousse sans cesse ce qui n'est pas vous, ce que vous ne voulez pas, ce que vous n'aimez pas, et pour que je vous recherche avec soin, vous tout seul, ce que vous voulez, ce que vous aimez, dans la mesure où vous me commandez ou me conseillez de l'aimer. » Viennent alors douze élévations sur les douze puretés du cœur de Jésus. Suffisamment variées pour les détails et pour l'expression, elles sont symétriques dans les grandes lignes, étant toutes sur le plan marqué dans l'avis préliminaire : louange pour la qualité que l'on considère et que l'on admire dans le cœur de Jésus, soupirs, regrets, aspirations, désirs, demande pour soi-même ; résolution de se mettre à l'œuvre, en s 'attachant à Jésus et travaillant à l'imiter dans telle sorte de pureté. Voici la première élévation : par elle on se fera une idée des autres. « Je vous rends gloire,

auteur de toute sainteté, pour la première pureté de votre cœur, qui le rendit pur de tout amour des biens temporels. Vous n'avez eu d'attache pour rien de temporel, mais rejetant tout superflu, avec une grande simplicité de cœur, vous avez pris ce qui était nécessaire à votre humanité pauvrement (parce), petitement (auguste), à peine assez pour vous soutenir. Oh ! si j'apprenais enfin à laisser les biens temporels, à mépriser les choses visibles, à ne pas m'attacher de cœur à ce qui passe ! Oh ! si d'un cœur calme, je m'en remettais de ces biens à votre bon plaisir, et si, soit que vous me les donniez, soit que vous me les ôtiez, avec eux ou sans eux, je savais toujours rester paisible et tranquille ! Donnez-moi, je vous en prie, par votre très saint dégagement (nuditatem) d'aimer à être dégagé (nuditatem... amem) de toutes les choses visibles, de laisser tout superflu, de rejeter tout ce qui est de luxe (curiosa) et qui n'est pas selon mon état ; quant aux choses nécessaires, indispensables à la vie, ou conformes à mon état pour éviter la singularité, que je m'en serve sans attache excessive de cœur, sans m'y asservir. Et même cela, puissé-je m'efïorcer de n'en avoir que dégoût, pour devenir plus conforme à votre dégagement et prendre plus pafaitement mon vol vers mon modèle, b Les onze autres élévations se suivent sans interruption. A la fin, une prière, qui répond à peu près à celle du début : « De l'infinie pureté (munditia et puritate) de votre cœur béni, j'ai recueilli ces douze ruisseaux de pureté que j'ai appelés les douze puretés de votre cœur. Accordez-moi, je vous prie, de vous les demander toujours, d'en avoir toujours soif, d'agir toujours dans le sens

de ma demande et de mes désirs. Faites que je règle ma vie en ce sens, que je m'efforce de purifier mon cœur de ses attraits déréglés. Imprimez votre cœur sur mon cœur, et rendez mon cœur semblable au vôtre (istud tibi assimila) ; ne permettez pas que, faisant état d'être votre imitateur, j'aie un cœur qui ne se soucie pas de vous imiter l. » On ne saurait exagérer, ce me semble, la portée ascétique d'un tel exercice, ni la grande part qu'il fait au cœur de Jésus dans la poursuite de la perfection chrétienne. Marguerite-Marie ne procédera pas autrement ; et, d'autre part, ceux qui sont familiers avec les Exercices de saint Ignace et avec sa spiritualité n'auront aucune peine à voir la continuité des belles pages d'Alvarez de Paz avec les principes et la manière du fondateur de la Compagnie de Jésus. Le livre où se trouvait cet exercice fut imprimé à Lyon en 1608, et réédité à brefs intervalles. Quoique écrit en latin, il est permis de conjecturer qu'il ne fut pas sans influence sur le développement ascétique de la dévotion au Sacré-Cœur, ou, si l'on préfère, sur la part faite à cette dévotion dans l'ascétique du temps. Peut-être en saisironsnous quelque trace au cours de cette étude.

Ce n'est pas le seul endroit de son grand ouvrage où le P. Alvarez de Paz ait fait mention du Sacré- Cœur. Il a quelque part cette belle prière : « Je vous en prie par le très ardent amour de votre cœur divin et par votre cœur humain transpercé, et par ses innombrables angoisses, imprimez mon cœur sur votre cœur transpercé...)) Et à la fin de

1. De Inquisitione jjacis... 1. 4. p. 2. Exercitium 2. Edition Vives, Paris, 1876, t. 6, p. 192-197. L'exercice tout entier est donné par Xilles, t. 2, p. 212-219.

la prière : « De ces saintes vertus fortifiez mon cœur, et affermissez-le par la transfixion de votre très saint cœur K »

Le cinquième exercice de cette seconde partie a pour objet le désir et la demande des vertus. A la suite de Van Esch, l'auteur les rattache aux cinq plaies de Jésus. La prière au cœur divin est textuellement celle de Van Esch, que nous avons donnée ci-dessus 2.

Il y a aussi quelques mentions du Sacré-Cœur dans l'ouvrage célèbre du P. Le Gaudier (1562- 1622) sur La perfection de la vie spirituelle. Mais ce ne sont guère que des mentions en passant. La principale est celle-ci, dans un des chapitres sur la communion : « Son cœur et sa volonté, pleine du trésor de mérites formé de tant d'actes... à la gloire de Dieu..., brûlante comme une fournaise du plus ardent amour pour Dieu et pour nous, s'applique à notre cœur et à votre volonté, soit afin de consumer nos péchés, soit afin de lui donner sa pleine mesure, suœ plenitudinis mensuram, pour aimer Dieu et le prochain en rejetant tout amour-propre, de façon que notre cœur vive de son cœur et participe à ses divines qualités, à ses joies et à ses délices, et que notre volonté passe en sa volonté, et qu'ainsi nous devenions avec lui

1. T. 3, 1. 4, 2e partie, exercice 5. Xous avons déjà rencontré les premières phrases de cette prière dans Xicolas Van Esch (Eschius). Voir ci-dessus p. 263. Tout à l'heure, quandl le P. Alvarez de Paz parlait en son propre nom, il disait : Imprime sanctissimum. cor tuum in cor rneum. Ici il dit avec- Van Esch : Imprime cor meum in transfixum cor tuum. La pensée est la même de part et d'autre.

2. Avec quelques variantes sans importance à notre point de vue actuel. Ibid. Exercitiiuu 5, ^ 3. p. 2()~. Voir ci-dessus,

et en lui un seul cœur et une seule âme et que nous puissions dire : Je vis, non plus moi, mais c'est le Christ qui vit en moi l, »

Le V. P. Louis du Pont (da Puente), 1545-1624, au dire de son biographe, avait fait sienne la pratique, tant recommandée par Louis de Blois, d'offrir toutes ses actions et toutes ses peines à Dieu en union avec celles de Jésus, priant le divin cœur de suppléer à tout ce qui leur manquait. Dans ses Méditations, il recueille pieusement tout l'enseignement traditionnel sur la plaie du côté, et la blessure d'amour dont elle est le symbole. C'est toute la dévotion au Sacré-Cœur, idée et pratique 2.

Du P. Louis Lallemant, f 1635, nous n'avons rien de notable sur le cœur de Jésus. Mais il y a des indices nombreux qu'il a eu grande influence pour la diffusion de la dévotion dans la première moitié du XVIIe siècle. Maître des novices, instructeur du troisième an de probation, il semble l'avoir soufflée à ses novices et à ses tertiaires, qui la répandirent eux-mêmes autour d'eux. Le P. Huby, le P. Surin, le P. Rigoleuc furent de ce nombre. Il y a même lieu de croire que des hommes comme le B. Jean Eudes, M. de Bernières-Louvigny, et, par l'intermédiaire du P. Bagot, M. Boudon et d'autres subirent la même influence. Mais les détails précis sur cette action souterraine, si je puis dire, n'ont pas^encore été recueillis avec assez de soin pour permettre des conclusions fermes.

Il reste également quelques doutes sur la part

1. De perfectione vitœ spiritualis, part 5, sect. 10, c. 2. Edition de Paris, 1857, t 2, p. 542.

2. Méditations sur les mystères de notre sainte foi, 4e partie, 53e méditation. Editions innombrables.

précise que tient le cœur de Jésus dans un petit livre écrit en hongrois, publié à Vienne en 1629 et réédité à Presbourg, en 1642, par le P. Mathias Hajnal, jésuite hongrois (1578-1644). Mais, outre le titre, des détails précis sur le contenu nous indiquent que cette part est grande, bien que le sujet principal de l'ouvrage soit plutôt, semble-t-il, le cœur chrétien que le cœur de Jésus l.

Le P. Pierre Marie (1589-1645) publiait, en 1642, un petit livre intitulé La science du Crucifix, où il est souvent question du Sacré-Cœur. Il dit à la reine mère du roi, dans son Épitre dédicatoire, que, dans son ouvrage, il s'en va « ouvrant les plaies et découvrant les mouvements du cœur et les

1. Voici le sens exact du titre, tel que je le dois à l'obligeance d'un Jésuite de la Province de Hongrie : « Pour la dévotion des cœurs qui aiment le cœur de Jésus. Petit livre orné de pieuses images avec méditations et prières où sont expliquées ces images. Où toute âme fidèle peut connaître son état, corrompu et dangereux avant la justification, beau et resplendissant après ; connaître du même coup tout le mode et le procédé de la justification. » Réédition à Presbourg, en 1642, sous le même titre, avec quelques mots changés. En 1644, nouvelle édition, à Vienne, avec titre plus court, qui semble pouvoir se traduire ainsi : Le saint cœur de Jésus, avec images, cantiques et prières.

Les indications données dans la Bibliothèque des Ecrivains de la Compagnie de Jésus sont insuffisantes et fort obscures. Le P. Letierce. t. 1, p. 69-71, fournit des renseignements très précis sur quelques points ; mais lui non plus n'explique pas tout, et il ne dit pas de qui il les tient. M. Grimoùard de Saint- Laurent, qui avait fait des démarches, à propos du même livre, reçut, le 1er décembre 1878, une lettre du P. François Hattler, où il était dit que le titre : Cor Jesu sacrum, imaginions, rythmis, orationibus expressum, devait s'entendre du cœur chrétien dévot à Jésus, et qu'il n'était pas question du cœur de Jésus dans tout l'ouvrage. Grimoùard de Saint -Laurent, p. 83 (Kattler est une faute d'impression). Il faut conclure que le P. Hattler lui-même avait été mal renseigné, et par quelqu'un, je pense, qui avait pris l'album de 1629 pour l'ouvrage entier, comme semble faire aussi le P.Sommervogel dans saBibliothèque.

desseins de Jésus-Christ crucifié. » La 9e « considération )> de la lre partie a pour titre : « Le Crucifix nous apprend de quel amour le cœur de Jésus- Christ brûlait pour nous, et à quelle revanche d'amour nous sommes obligés l. »

Dans la « Réflexion contenant les causes qui ont pu obliger Jésus-Christ à nous aimer », il est dit. page 104, que «comme il y avait deux natures (en lui), divine et humaine, il y avait deux volontés et deux cœurs, pour dire ainsi, le cœur et la volonté de Dieu et celle de l'homme et de l'humanité » ; et que a le cœur du Verbe, le (cœur de Dieu, allait déclarant, insinuant et imprimant dans le cœur et la volonté de l'homme, l'amour admirable qu'il avait pour les hommes, afin que le cœur de l'homme et de l'humanité en prît les impressions » comme la cire prend « la figure» du sceau. Suivent, p. 105-108, de beaux développements sur l'amour « du cœur de Jésus » pour nous, cet amour « que le cœur de Dieu allumait dans le cœur de l'homme en Jésus-Christ 2. »

Le symbolisme du cœur est bien effacé, ici comme chez le P. Joseph, comme chez le P. Le Gaudier et en maint autre endroit, où le mot cœur nous présente une métaphore plutôt qu'un symbole. Cependant il n'est pas tout à fait absent, et il suffit d'une occasion pour qu'il se ravive. C'est une

1. Page 97, 4- édition, Paris, 1672. Il y a 1662 sur la feuille des titres, mais le privilège indique nettement 1672.

2. Le P. Brucker qui, le premier, je crois, a inséré le P. Pierre Marie dans la liste des précurseurs de la B. Marguerite- Marie, fait remarquer que l'édition de 1783, comme celles qui : >n1 -uivie. ne dit plus rien du cœur de Jésus. Voir Etude* 20 mai 1900, t. 83, p. 551. Elle est d'ailleurs tellement remaniée, fond et forme, que c'est à peine le même livre.

remarque qu'il faudrait renouveler à chaque instant, si l'on ne supposait que le lecteur l'a toujours présente à l'esprit

Le P. Vincent Caraffa (1585-1649), qui mourut général de la Compagnie de Jésus, a laissé divers ouvrages de piété, où il montre beaucoup de dévotion au cœur de Jésus. Dans son livre intitulé Le chemin du ciel, 2e partie, il enseigne au serviteur de Marie la pieuse pratique d'unir son cœur au cœur de Jésus tous les jours de lia semaine, pour rendre hommage à la Mère de Dieu et lui demander quelque vertu l. Mais c'est surtout dans Le bouquet de myrrhe, ou Considérations diverses sur les plaies du Christ, qu'il est naturellement amené à parler du Sacré-Cœur, et il en parle beaucoup. Voici quelques passages, empruntés à la traduction française donnée par le P. Jacques Nouet en 1653. « Premier livre, xxxie Considération. Les plaies de Jésus-Christ, le nid de l'amour divin... Demandez à changer de cœur* 0 mon Jésus, donnez-moi votre cœur. Oh ! qu'il serait bien mieux dans ma poitrine que celui qui l'anime ! S'il y était, comment vous aimerait-il, vous qui êtes si aimable, puisque étant dans la vôtre, il m'aime, moi qui ne mérite que votre haine.

3. « Vivez désormais... privé de votre propre cœur, de ce cœur qui ne tient que de l'homme et de la terre, plein du cœur de Jésus-Christ, d'un cœur tout ardent et divin. 0 l'heureux changement, ô le bienheureux sort ! Mais souvenez-vous que le cœur qu'on vous donne est un cœur blessé, pour vous disposer à une vie toute semblable 2. »

1. Letierce, t. 1, p. 58. Cette partie fut mise à YIndex, jusqu'à correction. — 2. Page 94-95.

« Second livre, XXIe Considération. La plaie du côté de Jésus-Christ, le propitiatoire de l'arche... 0 cœur amoureux de Jésus-Christ, principe de tout notre mérite, dans lequel nous avons été sanctifiés, je vous révère, je vous adore, et je confesse hautement que c'est de vous que j'ai la vie \ »

« Troisième livre, xxrve Considération. Qu'on entre dans le cœur de Jésus-Christ par la plaie du côté.

1. Le côté de Jésus-Christ ouvert d'un coup de lance est la porte par où l'on entre dans son très aimable cœur 2. »

2. « Mais ce domicile du cœur de Jésus-Christ ne demande que votre cœur pour le loger : Mon fils, donnez-moi votre cœur, pour le mettre dans le mien. Heureuse union, agréable possession, très heureuse demeure dans le cœur de Jésus -Christ ! Certainement, notre cœur toujours famélique et travaillé d'inquiétude, ne peut contenter sa faim, ni trouver son repos que dans le cœur de Jésus- Christ, qui est comme son centre. Il faut donc qu'il y ait de la proportion entre ces deux cœurs, comme entre le lieu et le corps qui l'occupe. Or, le cœur de Jésus-Christ, comme dit saint Bernard, fut blessé deux fois. Premièrement par l'amour, et puis par la douleur ; la première fois spirituellement ; la seconde corporellement... En la même façon, afin que votre cœur soit cligne du cœur de Jésus- Christ, il le faut ouvrir de deux plaies, d'amour et de douleur 3. »

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