Vie et Œuvres, t. i. p. 94 (2,É édition, p
îib PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE II
Elle était devant le Saint-Sacrement, et Dieu"la comblait « des grâces excessives de son amotrr ». Comme elle désirait « lui rendre amour pour amour » pour le payer de « quelque retour », il lui dit : « Tu ne peux m'en rendre un plus grand qu'en faisant ce que je t'ai déjà tant de fois demandé. » A quoi au juste font allusion ces paroles, rien ne l'indique nettement. On devine qu'il s'agit de répondre aux intentions du Maître, en établissant le culte du Sacré-Cœur ; peut-être est-il question, plus au précis, de s'ouvrir à sa supérieure ou à son directeur des intentions du Sauveur à ce sujet. Notre-Seigneur va, du reste, manifester nettement ce qu'il désire. Lui découvrant son cœur, il lui dit : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour. Et pour reconaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu'ils ont pour moi dans ce sacrement d'amour. Mais ce qui m'est encore le plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi *. »
Jusqu'à présent, rien de bien nouveau dans cette apparition, sauf cependant la mention spéciale des outrages reçus dans l'Eucharistie. Ce qui suit l'est tout à fait.
Notre-Seigneur ajoute : « C'est pour cela que je te demande que le premier vendredi d'après l'octave dn Saint-Sacrement soit dédié à une fête
1. Dans ie tecte transcrit par le P. de la Colombière, il y a : ■ Mais ce qui est encore plus rebutant, c'est que ce sont des cœurs q li me sont consacrés ! ■ Ce qui est autrement vif. Il est curieux que la Bienheureuse ait adouci elle-même.
LES GRANDE? APPARITIONS :Z~i
particulière, pour honorer mon Cœur, en communiant ce jour-là, et en lui faisant réparation d'honneur par une amende honorable, pour réparer les indignités qu'il a reçues pendant le temps qu'il a été exposé sur les autels. » Notre- Seigneur demande donc un culte public, qui ait sa fête, et qui ait ses pratiques déterminées. « Je te promets, ajouta-t-il, que mon Cœur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui rendront cet honneur et qui procureront qu'il lui soit rendu l. »
Mais le moyen d'établir cette fête ? C'est la troisième phase de l'apparition. Dans son Mémoire, la Bienheureuse abrège un peu. Dans le récit écrit pour le P. de la Colombière, la scène est très vivante : « Mais, mon Seigneur, à qui vous adressez-vous ? » Et elle insiste sur son indignité de « chétive créature et pauvre pécheresse. » « Hé ! pauvre innocente que tu es, lui dit Notre-Seigneur, ne sais-tu pas que je me sers des sujets les plus faibles pour confondre les forts ?» — « Donnez-moi donc, lui dit-elle, le moyen de fane ce que vous me commandez. — Adresse-toi à mon serviteur (Jésus désigna le P. de la Colombière, qui était alors supérieur de la petite résidence des jésuites à Paray), et lui dis de ma part de faire son possible pour établir cette dévotion et donner ce plaisir à mon divin Cœur. » Notre-Seigneur ajouta que les difficultés ne manqueraient pas ; « mais il doit savoir que celui-là est tout-puissant qui se défie de
1. Mémoire, dans Vie et Œuvres, t. n, p. 355 (2e édition, p. 413). Dans le premier récit, il n'y a pas : et qui procureront qu'il lui soit rendu. Ce n'est guère qu'à partir de 1685 que la Bienheureuse a eu l'attention attirée sur l'apostolat du Sacré- Cœur.
soi-même, pour se confier uniquement en moi. » Avec cette apparition, la dévotion entre dans une phase nouvelle, et cela de deux façons. D'abord Xotre-Seigneur demande un culte public, en particulier l'établissement d'une fête. Puis, les desseins de Jésus se manifestent au dehors. Jusque-là, Marguerite-Marie en disait ou écrivait quelque chose pour sa supérieure et pour ceux que celle-ci voulut consulter ; mais très discrètement, comme on le voit par les notes remises à la Mère de Saumaise et conservées par celle-ci. La communication faite au P. de la Colombière fut pleine et nette. Et dès lors, comme nous le verrons plus loin, les desseins de Xotre-Seigneur entrèrent en voie d'exécution : la dévotion commença de se propager.
Le message pour le roi
(iGSçi).
Le Sacré-Cœur honoré dans le palais des rois; son image sur l'étendard royal: un édifice en son honneur, et un hommage solennel. Perspectives d'avenir.
Avec ces trois ou quatre grandes apparitions, la dévotion au Sacré-Cœur est constituée en ellemême. Il ne reste qu'à la propager et à l'établir. Nous verrons comment cela se fit petitement et peu à peu durant les 15 années que vécut encore Marguerite-Marie. Pendant 13 ou 14 ans, il ne semble pas qu'il y ait eu de révélations nouvelles (à part les promesses, dont nous parlerons). Mais, en 1689, de nouveaux horizons s'ouvrent. Jésus
veut qu? la nouvelle dévotion soit proposée au roi ; que Louis XIV se consacre au Sacré-Cœur ; qu'il l'honore publiquement, qu'il lui bâtisse une chapelle, et qu'il fasse mettre son image dans les armes royales et sur les étendards.
De ce nouveau désir du Sacré-Cœur, la Bienheureuse ose à peine parler, même à sa confidente intime, la Mère de Saumaise, tant cela dépasse les possibilités humaines. Elle s'exécute pourtant, suivant le mouvement qui lui en est donné. C'est le 17 juin 1689, vendredi après l'octave du Saint- Sacrement (aujourd'hui fête du Sacré-Cœur).
Dans quelles circonstances précises lui a été faite cette nouvelle révélation ? Elle ne le dit pas. Mais encore sous l'influence des lumières reçues, elle écrit : « Il régnera, cet aimable Cœur, malgré Satan et ses suppôts. » Et après avoir dit les grâces réservées à la Visitation et les desseins miséricordieux du Sacré-Cœur pour le salut des âmes, elle ajoute qu'il «a encore de plus grands desseins, qui ne peuvent être exécutés que par sa toute-puissance qui peut tout ce qu'elle veut » ; il désire « entrer avec pompe et magnificence dans la maison des princes et des rois, pour y être honoré autant qu'il y a été outragé, méprisé et humilié en sa passion. » Il faut qu'il ait autant de joie « de voir les grands de la terre abaissés et humiliés devant lui, comme il a senti d'amertume de se voir anéanti à leurs pieds. » Elle a entendu sur ce sujet des paroles précises, destinées au roi : « Fais savoir au fils aîné de mon sacré Cœur... que, comme sa naissance temporelle a été obtenue par la dévotion aux mérites de ma sainte enfance, de même il obtiendra sa naissance de grâce et de gloire éter-
nelle par la consécration qu'il fera de lui-même à mon Cœur adorable, qui veut triompher du sien, et par son entremise de celui des grands de la terre. » Ici le message se précise : « Il veut régner dans son palais, être peint dans ses étendards, et gravé dan? ses armes l. » — « Vous aurez sujet de rire, ma bonne Mère, ajoute la Bienheureuse, de ma simplicité à vous dire tout cela ; mais je suis le mouvement qui m'en est donné, au même instant. » Elle finit en demandant le secret.
Mais le secret ne saurait être que relatif, puisqu'il y a un message à transmettre. Elle y revient donc (en août 1689 ?) et précise quelques points. « Le Père éternel voulant réparer les amertumes et angoisses que l'adorable Cœur de son divin Fils a reçues dans la maison des princes de la terre, parmi les humiliations et les outrages de sa passion, veut établir son empire dans le cœur 2 de notre grand monarque. » On voit que le ton s'élève avec le sujet. Dieu veut donc se servir du roi « pour l'exécution de ce dessein ». Qu'y a-t-il à faire ? « Un édifice où serait le tableau de ce divin Cœur, pour y recevoir la consécration et les hommages du roi et de toute la cour » ; le Sacré-Cœur a choisi le roi « comme son fidèle ami pour faire autoriser la messe en son honneur par le Saint-Siège apostolique, et en obtenir tous les autres privilèges, qui doivent accompagner la dévotion de ce divin Cœur. » En retour de ce service, il fait au monarque de magnifiques promesses de biens temporels et spirituels, pour ici-bas et pour là haut. « Heureux
1. Lettre xcvm, Vie et Œuvres, t. n, p. 200 (2e édition, lettre xcvn. p. 234).
2. Peut-être faut-il lire ; dans la cour. Voir Hamon, p. 435.
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donc, conclut-elle, s'il prend goût à cette dévotion, qui lui établira un règne éternel d'honneur et de gloire dans ce sacré Cœur de Xotre-Seigneur Jésus-Christ, lequel prendra soin de l'élever et le rendre grand dans le ciel devant son Père, autant que ce grand monarque en prendra de relever devant les hommes les opprobres et anéantissements que ce divin Cœur y a soufferts. »
Mais comment faire arriver le message au roi \ Dieu compte pour cela sur le P. de la Chaise. Celui-ci n'aura « jamais fait d'action plus utile à la gloire de Dieu ni plus salutaire à son âme, et dont il soit mieux récompensé, et toute sa sainte congrégation. » L'entreprise est difficile. « Mais Dieu est au-dessus de tout. » Mère de Saumaise avait émis l'idée d'en écrire à la supérieure de Chaillot. Celle-ci pouvait facilement amorcer la chose. L'idée est approuvée l.
Un peu plus tard, 15 septembre 1689, elle en écrit encore au P. Croiset ; mais comme elle ne s'est pas encore ouverte à lui de ses visions, elle se contente de lancer l'idée, et tout en disant qu'il faut « laisser agir la puissance de cet adorable Cœur », elle essaie de mettre son correspondant en quête de moyens pratiques 2.
La démarche, on le sait, ou ne fut pas faite, ou n'eut pas de suite auprès de Louis XIV. Mais l'idée n'est pas morte. Et les dévots du Sacré- Cœur gardent l'espoir qu'un jour se réaliseront les desseins du cœur de Jésus. lia basilique de Mont-
1. Lettre civ, Vie et Œuvres, t. n, p. 212 (2e édition, p. 260).
2. Lettres inédites, lettre ni, p. 122, 123, 131. M. Hamon, p. 435, croit que la lettre civ de Vie et Œuvres, citée ci-dessus, doit être postérieure à celle-ci.
martre, l'étendard de Patay, la consécration de 1873. à Paray-le-Monial, sont pour eux, en même temps qu'un commencement de réalisation, une promesse d'avenir. La demande du Sacré-Cœur à Louis XIV n'est pas pour eux un simple fait historique : ils la regardent comme toujours actuelle, comme toujours à réaliser. Il faut se rapjDeler cela pour comprendre l'histoire de la dévotion dans le passé ; se le rappeler aussi pour s'expliquer son caractère social dans le présent et ses perspectives d'avenir.
Vision du 2 juillet 1688.
Mission confiée aux religieuses de la Visitation et à la Compagnie de Jésus.
Pour réaliser les desseins du Sacré-Cœur, il fallait des instruments. Xotre-Seigneur avait choisi pour commencer une visitandine et un jésuite ; il voulut que les visitandines et les jésuites fussent, comme d'office, les apôtres de la nouvelle dévotion. Sans exclure aucune bonne volonté, en faisant appel à tous, il donna commission à quelques-uns d'y travailler spécialement ; il leur en fit un devoir de vocation, leur promettant, s'ils étaient fidèles à leur mission, une plus large part des trésors renfermés dans le Sacré-Cœur.
Le choix divin était comme annoncé d'avance, et l'on en a recueilli après coup mille indices dans le passé. Mais rien n'est clair comme les paroles de la Bienheureuse. Sans nous arrêter ici aux préliminaires, arrivons au principal.
C'était Je jour de la Visitation, 2 juillet 1688. Marguerite-Marie avait le bonheur de passer toute la journée devant le Saint-Sacrement, et son Souverain, comme elle dit, « daigna bien gratiner sa chétive esclave de plusieurs grâces particulières de son Cœur amoureux. » Il lui fut représenté « un lieu fort éminent, spacieux et admirable en sa beauté, au centre duquel il y avait un trône de flammes. » Elle y vit « l'aimable Cœur de Jésus avec sa plaie. » Cette plaie « jetait des rayons si ardents et lumineux que tout le lieu en était éclairé et échauffé. » Cette fois-ci, le Sacré- Cœur n'est pas là tout seul. La très sainte Vierge était d'un côté, de l'autre saint François de Sales a avec le saint Père de la Colombière. » Puis les filles de la Visitation, « leurs bons anges à leur côté, qui tenaient chacun un cœur en main, » évidemment les cœurs de leurs protégées. « La sainte Vierge, dit la voyante, nous invitait par ces paroles maternelles : « Venez, mes filles bien-aimées, approchez-vous, car je veux .vous rendre dépositaires de ce précieux trésor. » Suivent quelques développements, d'où il ressort nettement que le cœur de Jésus c'est tout Jésus, et que le don du cœur c'est le don de Jésus avec tout son amour, tous ses mérites et toutes ses richesses. « Cette reine de bonté, continuant de parler aux filles de la Visitation, leur dit en leur montrant ce divin Cœur : Voilà ce divin trésor qui vous est particulièrement manifesté. » Jésus aime leur institut « comme son cher Benjamin », et « le veut avantager de cette possession par dessus les autres ». Mais elles ne l'ont pas pour elles seules ; il faut « qu'elles distribuent cette précieuse monnaie ». Qu'elles tâchent
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« d'en enrichir le monde, sans craindre qu'il défaille; car plus elles y prendront, plus il y aura à prendre. » Voilà le lot des visitandines, voilà leur mission, nettement indiquée par leur aimable Mère et Médiatrice.
« Cette Mère de bonté » se tourna ensuite vers « le Père de la Colombière » et lui dit : « Et vous, fidèle serviteur de mon divin Fils, vous avez grande part à ce précieux trésor ; car s'il est donné aux filles de la Visitation de le faire connaître, aimer et distribuer aux autres, il est réservé aux Pères de la Compagnie d'en faire voir et connaître l'utilité et la valeur, afin qu'on en profite en le recevant avec le respect et la reconnaissance dus à un si grand bienfait. »
ju Bref, comme les visitandines doivent continuer Marguerite-Marie, les jésuites doivent continuer le P. de la Colombière. Ils seront récompensés comme lui. Car « à mesure qu'ils lui feront ce plaisir, ce divin Cœur, source de bénédictions et de grâces, les répandra si abondamment sur les fonctions de leur ministère, qu'ils produiront des fruits au-delà de leurs travaux et de leurs espérances, et même pour le salut et la perfection de chacun d'eux en particulier. »
La scène se termine par un discours . exquis de saint François de Sales. Il invite ses filles à venir « puiser dans la source de bénédiction les eaux du salut », et il leur explique comment la nouvelle dévotion, loin d'être contraire à leurs constitutions, qui elles-mêmes sont sorties de ce divin cœur, leur présente, au contraire, un moyen facile de s'acquitter parfaitement de ce qui leur est enjoint dans le premier article de leur directoire,
lequel contient en substance toute la perfection de leur Institut : Que toute leur vie et exercices soient pour s'unir avec Dieu. « Il faut pour cela, leur dit-il, que ce Cœur soit la vie qui nous anime, son amour notre exercice continuel, qui seul peut nous unir à Dieu, pour aider par prières et bons exemples la sainte Eglise et le salut du prochain. Et pour cela nous prierons dans le Cœur et par le Cœur de Jésus, qui se veut rendre tout de nouveau médiateur entre Dieu et les hommes. Nos bons exemples seront de vivre conformément aux maximes et vertus de ce divin cœur, et nous aiderons au salut dît prochain en leur distribuant cette sainte dévotion. Nous tâcherons de répandre la bonne odeur du sacré Cœur de Jésus-Christ dans celui des fidèles, afin que nous soyons la joie et la couronne de cet aimable Cœur 1. »
Idées analogues, mais d'après des lumières nouvelles, dans une autre lettre à la Mère de Saumaise, le 17 juin 1689. C'était le vendredi après l'octave du Saint-Sacrement. Marguerite- Marie a vu la dévotion du divin cœur « comme un bel arbre destiné de toute éternité » à la Visitation, afin que chaque maison « en pût cueillir les fruits à son gré et selon son goût. » Ce sont « des fruits de vie et de salut éternel. » Mais ces fruits ne sont pas pour les visitandines seules : elles doivent les distribuer « à tous ceux qui désireront en manger, sans crainte qu'il leur manque 2. »
Suit le message pour le roi, dont il a déjà été question. Marguerite-Marie passe de là aux jésuites,
1. Lettre lxxxv (lxxxvi). Vie et Œuvres, t. n, p. 167-169 (204-206).