Animadversiones, § 1, Opère t. v, p
l'Église, un passage spécial du cœur à la personne, qui mérite attention. Faute de le remarquer, on brouille parfois les notions, et on ne sait comment s'expliquer ni le langage de la B. Marguerite-Marie, ni le mouvement du culte.
Dans le langage courant, le mot cœur est souvent employé, par une figure que les grammairiens ont appelée synecdoque, pour désigner la personne : C'est un grand cœur, c'est un bon cœur ; comme on dit : C'est une grande âme, c'est une belle âme. Et quand nous disons : Quel cœur ! c'est la personne que nous désignons directement, ce n'est pas son cœur. Cela s'est fait tout naturellenient dans la dévotion au Sacré-Cœur. Marguerite-Marie dit : Ce sacré Cœur, comme elle dirait : Jésus. Dans les deux cas, elle vise directement la personne. Et l'usage est devenu courant de désigner Jésus par le nom de Sacré-Cœur. Non pas, qu'on le note bien, que les deux mots soient synonymes. On ne peut pas dire indifféremment Jésus ou Sacré-Cœur : on ne désigne pas toujours la personne par son cœur. Tl faut, pour le faire, qu'on ait en vue la personne dans sa vie affective et morale, dans son intime, dans son caractère et ses principes de conduite. L'idée du cœur ne disparaît pas, elle domine la phrase : le cœur ne désigne la personne que sous les aspects représentés par le cœur. Mais ce passage du cœur à la personne, cette visée de la personne dans le cœur, donne à la dévotion une allure plus libre et une portée plus ample. Par là, le Sacré- Cœur me rappelle Jésus dans toute sa vie affective et morale, Jésus intime, Jésus tout aimant et tout aimable. Jésus modèle de toutes les vertus. Toute la vie de Notre-Seigneur peut ainsi se concentrer
clans son cœur ; dans tous ses états, je puis étudier ce qu'ils ont de plus profond, de plus intime, de plus personnel. Tout Jésus se résume et s'exprime dans le Sacré-Cœur, attirant, sous ce symbole expressif, notre regard et notre cœur sur son amour et sur ses amabilités. Jésus n'est-il pas, en tout et partout, tout aimant et tout aimable ? Jésus n'est-il pas tout cœur ?
Déjà nous étions arrivés là par une autre voie. par celle du symbole et de la coopération du cœur à la vie affective de Jésus. Nous sommes plus à l'aise encore dans la dévotion, grâce à cette sorte de communication d'idiomes entre ce qui convient au cœur et ce qui convient à la personne même de Jésus, visée dans ce qu'elle a de plus profond et de plus personnel. Qu'est-ce pour nous qu'une statue du Sacré-Cœur ? Une statue où Jésus, nous montrant son cœur, essaye de traduire à n<*s regards toute sa vie intime, son amour surtout et ses amabilités.
Grâce à cette extension nouvelle, nous pouvons décrire la dévotion au Sacré-Cœur comme la dévotion à Jésus se montrant à nous, en nous montrant son cœur, dans sa vie intime et ses sentiments les plus personnels, lesquels d'ailleurs ne disent qu'amour et amabilité. Elle nous ouvre, si je puis dire, le fond de Jésus. Le cœur ne disparaît pas, dans cette acception nouvelle. Mais c'est la personne de Jésus qui nous rouvre elle-même, en nous disant comme à la B. Marguerite-Marie : « Voilà ce Cœur. » Et nous, en regardant le cœur qui nous est ainsi montré, nous apprenons à connaître la personne dans son fond. Ainsi tout Jésus se récapitule dans le Sacré-Cœur, comme tout le
lv20 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE I
reste, suivant l'intention divine, se récapitule en Jésus l.
Un trait spécial : ï amour méconnu.
L'idée de l'amour méconnu et outragé. — Sa place dans la dévotion.
La dévotion au Sacré-Cœur est donc avant tout la dévotion à l'amour et aux amabilités de Jésus, la dévotion à Jésus tout aimant et tout aimable. On peut dire que tout est là et que tout suit de là. Mais il est un trait que l'histoire de la dévotion met spécialement en relief, et ce trait continue à lui donner son caractère spécialement touchant . Jésus ne se contente pas de montrer son cœur blessé d'amour, avec sa tendresse exquise, avec sa générosité qui va « jusqu'à s'épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour. » Il nous montre cet amour méconnu, outragé par ceux-là mêmes de qui il pouvait attendre plus de retour, et qui par vocation devraient l'aimer davantage.
Après avoir dit : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes » ; il ajouta : « Et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu'ils ont pour moi dans ce sacrement d'amour. Mais ce qui m'est encore le plus sensible est que ce sont des cœurs
1. Cf. René du Bouays de La Bégassière, Notre culte catholique et français du Sacré-Cœur, p. 7, Lyon. 1901.
qui me sont consacrés qui en usent ainsi *. » Commentant ces paroles, le P. de Galliffet écrit : « Il faut encore observe* ici un point essentiel à la nature de notre dévotion, c'est que cet amour dont son divin Cœur est embrasé, doit être considéré comme un amour méprisé et offensé par l'ingratitude des hommes... Le Cœur de Jésus- Christ doit donc être ici considéré sous deux rapports : d'une part, comme embrasé d'amour pour les hommes ; et de l'autre, comme offensé cruellement par l'ingratitude de ces mêmes hommes. Ces deux motifs, unis ensemble, doivent produire en nous deux sentiments également essentiels à la dévotion envers ce Sacré-Cœur : savoir, un amour qui répond au sien, et une douleur qui nous porte à réparer les injures qu'il souffre de la dureté des hommes 2. » Le premier cri de la dévotion au Sacré-Cœur est : L'amour n'est pas aimé ! C'est aussi ce qu'expliquent tout au long les postulateurs de 1765 : « Il faut remarquer, disent-ils, que le Sacré-Cœur doit être regardé ici sous deux aspects : d'abord comme débordant d'amour pour les hommes... Il faut le regarder aussi comme cruellement blessé par l'ingratitude des hommes, accablé d'outrages, et par là digne non seulement de notre amour, mais aussi de notre compassion ■ » Jésus ne souffre plus : il ne peut plus souffrir ; mais l'outrage de la part des hommes n'en est pas moins réel : ils font, de leur côté, tout ce qu'il faut pour le faire souffrir, s'il n'était, par sa condition
1. Mémoire, dans Vu >t Œuvres, t. n. p. 35."> (2'" édition, p. 413).