Loc. cit., p. 159 sq. et
expressives et les plus pieuses ; et l'on comprend que l'Église l'ait adoptée.
On y indique nettement la blessure du cœur, on la rapproche de la blessure d'amour : Foderunt ergo et perfoderunt non solum manus, sed et pedes, ïatus quoque et sanctissimi cordis intima furoris lancea perforaverunt, quod jamdudum amoris lancea fuerat perforatum. Suit le texte du Cantique rv, 9 : Vulnerasti cor meum, avec développements qui d'ailleurs nous font perdre un peu de vue le cœur blessé. Mais l'auteur y revient, et c'est là que la dévotion apparaît : « Mais puisque nous sommes venus au cœur très doux de Jésus, et qu'il est bon d'y rester, ne nous en éloignons pas facilement... Nous nous approcherons donc de vous et nous nous réjouirons en vous, au souvenir de votre cœur. Comme il est bon, comme il est doux d'habiter en ce cœur. Le bon trésor, la perle exquise que votre cœur, ô bon Jésus ! Qui ne voudrait de cette perle ? Bien plutôt, je donnerai tout le reste, je donnerai en échange toutes mes pensées et toutes les affections de mon âme, jetant toute ma pensée dans le cœur du bon Jésus. » Ne sont-ce pas là des exercices de dévotion envers le Sacré- Cœur ; y demeurer, se l'approprier, etc. La suite est plus claire encore en ce sens : « J'irai prier dans ce temple, dans ce Saint des saints, près de cette arche du Testament. David disait : J'ai trouvé mon cœur pour prier mon Dieu. Moi aussi j'ai trouvé le cœur du Seigneur, mon roi, mon frère et mon ami, le bon Jésus. Et ne prierai-je pas ? Oui, je prierai. Car son cœur est à moi, je le dis hardiment. » Suit la preuve. On conclut : « Il est donc bien à moi. Et voici que j'ai un seul cœur avec
Jésus... Ayant donc ainsi trouvé votre cœur, ô Jésus, et mon cœur, je vous prierai comme mon Dieu. Accueillez mes prières dans le sanctuaire où vous exaucez, ou plutôt tirez-moi moi-même tout entier en votre cœur. » La prière se poursuit, belle et touchante, pour que l'âme purifiée par Jésus puisse s'approcher de lui, demeurer toujours dans son cœur, voir et faire toujours sa volonté. Il faut encore citer textuellement la suite ; car on ne trouvera pas mieux pour exprimer la dévotion : « Votre côté a été percé : c'est pour que, à l'abri de tous les orages du dehors, nous puissions demeurer en cette vigne (in ista vite). Pourquoi encore blessé ? Pour que par la blessure visible nous voyions la blessure invisible de l'amour... Comment mieux montrer cet amour ardent, qu'en laissant blesser non seulement le corps, mais aussi le cœur ? La blessure de la chair montre la blessure spirituelle. » Suit le texte Vulnerasti cor meum, avec un beau développement sur l'amour de l'Époux, qui finit ainsi : « Je t'aime à l'extrême, comme une fiancée ; d'amour chaste, comme une sœur. Voilà pourquoi mon cœur a été blessé pour toi. » La conclusion est celle qu'il fallait attendre, celle de la dévotion au Sacré-Cœur : « Qui n'aimerait ce cœur blessé ? Qui ne l'aimerait en retour, lui qui aime tant ? Qui n'embrasserait un Époux si chaste ?... Nous donc... autant que possible, rendons amour pour amour ; embrassons notre cher blessé..., et prions pour qu'il enlace du lien de son amour notre cœur dur encore et impénitent, pour qu'il le blesse d'une flèche d'amour l. » Ce texte
1. Vitis mystica. c. ni, loc. cit. p. 163-164 : texte un peu différent dans Migne, P. L. t. clxxxiv, col. 641-644.
nous donne bien la dévotion au Sacré-Cœur. Tout y est : le double objet dans l'unité du symbolisme, la fin. l'esprit et l'acte propre, plusieurs des exercices de la dévotion.
Même si la Vigne mystique n'est pas de saint Bonaventure, nous trouvons dans des œuvres qui sont certainement de lui, des traces de dévotion au Sacré-Cœur. Ainsi au chapitre VI du livre de la vie parfaite, il recommande en termes pénétrants à l'âme religieuse d'entretenir sa dévotion en méditant la passion, en puisant les eaux de la grâce aux sources du Christ, c'est-à-dire à ses blessures : « Va donc, lui dit-il, va de cœur à Jésus blessé, à Jésus couronné d'épines, à Jésus pendu en croix ; et avec le bienheureux apôtre Thomas ne regarde pas seulement les traces des clous à ses mains, ne mets pas seulement la main dans son côté, mais entre tout entière par la porte de son côté, jusqu'au cœur même de Jésus, toute transformée en Jésus-Christ par l'ardent amour du crucifié l.
Dans la Vigne mystique, la dévotion existe ; mais les exercices ne sont qu'indiqués. Dans les œuvres de sainte Mechtilde (t 1298) et de sainte Gertrude (f 1302), nous voyons la dévotion vivante, et, pour ainsi dire, en acte dans une foule d'exercices, et dans les relations les plus familières avec Jésus.
Mechtilde. sur l'invitation même de Jésus, entre pour y reposer dans le Sacré-Cœur 2. Jésus lui
1. De perfectione vitae ad sorores. Opéra, t. xn, Paris 1868, p. 221.
2. Livre de la grâce spéciale, traduction française, Paris 1878, livre il, c. xvn, p. 183. Je renvoie à la traduction française, mais je traduis moi-même sur le texte latin.
LES ORIGTXES V.U
donne son cœur en gage d'alliance éternelle 1 ; elle lui parle comme à l'ami le plus tendre, et il lui semble qu'un jour le Maître lui prend « le cœur de son âme » et le presse contre le sien, de sorte qu'ils ne font plus qu'un 2 ; un autre jour il lui dit comment il faut demander à son cœur tout ce dont on a besoin, « comme un enfant qui demande à son père tout ce qu'il désire 3 ».
Elle lui parle ; elle fait des conventions avec lui ; elle le salue le matin, le salue le soir. Un jour qu'elle craint d'avoir été négligente envers la sainte Vierge, Notre-Seigneur lui dit de venir désormais puiser dans son cœur tout ce qu'elle désirera offrir à Marie 4.
Dans ces relations intimes, sa dévotion au Sacré- Cœur grandissait sans cesse ; « et presque à chaque fois que le Seigneur se montrait à elle, elle en recevait quelque cadeau \ »
Il se faisait lui-même sou maître ; admise un jour à reposer sur la poitrine de son bien-aimé, elle entendit dans les profondeurs du cœur divin comme trois battements sonores. Il veut bien lui en expliquer le symbolisme 6.
Bref, elle disait elle-même : « S'il fallait écrire tous les bienfaits que j'ai reçus du cœur tout aimant de Dieu, il y faudrait un livre plus gros que celui de Matines 7. »